La situation du documentaire en Syrie: rencontre avec Hala Alabdalla | Florence Ollivry, Hala Alabdalla, Omar Amiralay, Mohammad Malas, Raymond Botros, Ramadfilm, Ammar Al-Beik, Ciné-Club de Damas
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Florence Ollivry   
La situation du documentaire en Syrie: rencontre avec Hala Alabdalla | Florence Ollivry, Hala Alabdalla, Omar Amiralay, Mohammad Malas, Raymond Botros, Ramadfilm, Ammar Al-Beik, Ciné-Club de Damas
Hala Alabdalla
Née en 1956 à Hama, Hala travaille dans le cinéma depuis 1987, entre la France et la Syrie. Coréalisatrice et collaboratrice artistique de nombreux documentaires, elle est aussi productrice et dirige la société de production syrienne Ramadfilm. Hala a 50 ans lorsqu’elle signe son premier documentaire d’auteur : « Je suis celle qui porte les fleurs vers sa tombe ». Œuvre d’art unique en son genre, saisissante, le film sera reconnu internationalement.

Le cinéma, instrument de prise de parole politique et poétique :
« Quand j'étais très jeune, engagée déjà dans la lutte politique, j’habitais près du Ciné-Club de Damas, animé par Omar Amiralay, Mohammad Malas et d’autres…J'étais attachée aux débats après les projections plus qu'aux films eux-mêmes. Ils m’ont permis de pressentir l'importance du cinéma et j’ai très vite ressenti comme impérieuse la nécessité de faire des films. Le cinéma m’a tout d'abord intéressée comme instrument de prise de parole politique : il pour moi l'expression artistique la plus capable de porter la cause. Bien plus tard j'ai appris à regarder les films comme des œuvres artistiques, comme un support audio-visuel esthétique. Je suis celle qui porte des fleurs sur sa tombe (2006) résume pour moi ce trajet de 30 ans : il réconcilie en lui le cinéma-prise-de parole-politique et le cinéma-nécessité-intérieure-sur-le-plan-poétique-et-artistique ».

Le documentaire, ingrédient nécessaire au développement de la Syrie :
« Je pense que le film documentaire est un besoin, une nécessité pour les pays en voie de développement. Il constitue un véritable outil de lutte et de libération. Ce mode d’expression artistique est plus nécessaire aux pays pauvres qu’aux pays riches. La Syrie a besoin du documentaire : il faut laver les yeux du spectateur syrien qui n’a vu durant 40 ans que des films de propagande. Le chemin est encore long pour que le public se familiarise avec ce genre, apprenne à décrypter ses langages cinématographiques, comprenne la nécessité de cette forme d’expression et ressente le besoin de voir ce genre de travail. Malheureusement en Syrie, ce genre n’est pas développé et n’existe presque pas…Le documentaire doit prendre son essor dans une grande marge de liberté, qui doit encore être conquise et défendue. Le public amateur de documentaire est presque inexistant. J’ai lu dans les journaux qu’un festival du documentaire se tenait en Syrie depuis deux ans. C’est une nécessité vitale pour que le public puisse voir des films. J’espère que le festival va continuer, car un tel travail demande à long terme un engagement sincère et un sérieux dévouement. Jusqu’à présent, on ne peut pas affirmer que « Le » documentaire syrien existe. Existent seulement quelques documentaristes syriens, des individus artistes isolés. ».

Censure (s) et liberté :
Hala a fait l’expérience de la prison. Elle sait la détermination nécessaire pour faire des films vrais, libres et braver la censure du parti. Un jour, la censure a sévi là où elle ne l’attendait pas : « Il y a quelques années, alors que le centre culturel français de Damas avait annoncé une semaine de projection des documentaires d’O. Amiralay, les français eux-mêmes ont retiré 3 films de la programmation ! ». Hala juge anormal qu’un centre culturel européen se soit plié dans son terrain intérieur à la censure de l’extérieur (syrienne).
« Un documentaire ne peut pas être neutre et objectif à mon avis, ne doit pas l’être… Sinon, il devient comme les films de propagande, comme si la caméra était entrain de filmer automatiquement, comme s’il s’agissait d’une caméra de contrôle dans un supermarché. Un documentaire doit prendre une position et la défendre. Le choix d’un sujet, l’axe de traitement et ce à quoi on veut arriver à la fin. Tout cela c’est un engagement profond. Chaque documentaire doit être un combat et une aventure. On fait un film pour défendre la liberté, mais il faut le faire aussi dans la liberté. Je fais un film pour crier, pour refuser, pour exister, mais je tiens aussi à une chose qui m’est vitale : c’est faire le film avec le même esprit, chercher mon terrain, l’occuper, le défendre, trouver mon vocabulaire, ma façon de faire avec une détermination absolue et une liberté sans limite. Ne rien respecter, ne rien suivre, créer mon espace et de m’envoler dedans. Je fais mes films ainsi. Je produis aussi dans ce même esprit de liberté.»

Les documentaires des années 70-80 :
« Omar Amiralay a beaucoup travaillé depuis la France. Ses sujets n’étaient liés à la réalité syrienne qu’au début des années 70 et il est de retour à Damas depuis quelques années. Les réalisateurs qui ont fait leurs études de cinéma à l’étranger dans les années 60, surtout dans les pays socialistes, revenaient en Syrie pour devenir ensuite fonctionnaires de l’Organisation Nationale du Cinéma (ONC). Pour pouvoir faire un long métrage de fiction, chacun d’eux devait d’abord réaliser un documentaire ou un court métrage, en guise d’exercice… Les sujets de ces documentaires-là tournaient souvent autour de la Palestine, l’occupation, la pauvreté, les femmes. Ils abordaient la réalité « socio-politique » du pays, de façon assez courageuse, mais très discrètement. Cette génération semble avoir réalisé des documentaires en attendant de pouvoir faire des longs métrages fictions….sauf exception: Oussama Mohamad a accompagné M. Malas et O. Amiralay pour faire des portraits d'artistes (le peintre Fateh Modaress et le cinéaste syrien Al Shahbandar). Malheureusement cette belle aventure n’a pas duré. M. Malas a continué seul à faire des documentaires de temps en temps. Quant à O. Amiralay c'était sa vocation, qu’il n'a jamais abandonnée : O. Amiralay est le seul de cette génération qui se soit réellement consacré à ce genre. Raymond Botros aussi a fait plusieurs documentaires autour de l'art plastique. Nidal Debs a fait un documentaire sur les enfants de la Rue. Des cas exceptionnels. »

L’espoir d’une nouvelle vague :
« Les 15 années ont constitué une vraie rupture en Syrie : 15 de silence. Certains jeunes qui ont vu qu’ils n’avaient plus rien à espérer de l’ONC et qui avaient réussi à l’étranger ne sont plus revenus au pays…Il n’y avait en Syrie ni école de cinéma, ni salle de cinéma, ni ciné club…Quinze années de silence…Depuis quelques temps, les jeunes ont commencé à faire quelque chose, une nouvelle génération de documentaristes syriens commence à exister…Il ne s’agit souvent pas vraiment de documentaires d’auteurs mais d’essais expérimentaux, de courts métrages ou encore de téléfilms… J’espère que ce mouvement va se poursuivre et prendre de l’élan... L’école d’Amman (l’Institut Arabe du Film ) fait un peu de bruit…Elle a formé 3 personnes : Rim Al Ali, Rami Farah et Hazem Hamoui. Lorsque les jeunes touchent au genre documentaire, les sujets sont toujours les mêmes : l’occupation, la Palestine, la pression sociale, et rarement politique. Parmi les jeunes, très rares sont ceux qui ont étudié à l’étranger : il n’y a plus de pays socialistes, plus de bourses d’études....

Une détermination à toute épreuve :
« Jeune étudiante, j'étais déjà très engagée dans la lutte politique. J’ai passé l’année de mes 19 ans en vie clandestine. A 20 ans, j’entrais en prison pour 14 longs mois. Bientôt, j'ai suivi la décision de Youssef, mon époux, et nous sommes allés ensemble vivre à Paris. Là, j’ai décidé de faire du cinéma. J'avais des amis cinéastes engagés politiquement, plus âgés que moi : O. Amiralay, M. Malas et O. Mohammad. A mon arrivée dans la capitale, je me suis précipitée chez "mon ami" O. Amiralay, le cinéaste le plus "costaud" de mon adolescence…Je lui ai annoncé avec fierté que je voulais faire des études de cinéma et que j'avais besoin de son soutien. Il a rigolé, et moi j'ai pleuré. Il m'a conseillée de laisser tomber. Je pense qu'il était sincère et voulait avec bienveillance m'épargner un chemin dur et compliqué…Pour moi, le défi était devenu doublement intéressant… »

Une productrice mue par la passion :
Je suis arrivée à Paris quand les 3 réalisateurs, O. Amiralay, M. Malas et O. Mohamad formaient un bloc solide et je me suis mise à côté. J’ai commencé à produire des films, avec un amour, une volonté un attachement profonds aux projets. J’ai commencé à produire des films, à chercher des financements, gérer des budgets et des tournages…C’est ainsi qu’il y a 20 ans Ramadfilm a démarré, en étant basée au Liban, sous le nom de Maram CTV. Avec le retour d’O. Amiralay en Syrie, Maram CTV s’est installée à Damas avec un nouveau nom : Ramadfilm. Présidée par O. Amiralay et dirigée par moi, Ramad film a produit tous les documentaires d’O. Amiralay, ainsi que La nuit, de M. Malas, et Sacrifices d’O. Mohammad, et les films de quelques réalisateurs français. Je n’ai jamais travaillé comme une vraie productrice traditionnelle…j'ai aidé des films à exister et Ramadfilm a constitué un support administratif facilitant les démarches administratives. Je me suis appuyé sur elle pour produire ou coproduire les films chaque fois d'une façon différente. C'est le film même, pour moi, qui dictait son mode de production, en fonction de ses besoins artistiques et techniques, de son financement et de son plan de production. Je cherche, j'invente et je me débrouille mais cette maison est encore bien modeste… J'aurais adoré avoir les moyens de produire librement les projets magnifiques qui traînent devant les portes des grands producteurs, mais… Produire les films que l’on aime est une mission difficile mais pas impossible. Je crois encore à des façons de faire romantiques, telle la solidarité entre professionnels, la participation des amis, l’échange des capacités et des moyens, etc.

Une femme, trois hommes et une quinzaine de documentaires :
« Pendant mes études de cinéma, j'ai eu la chance de travailler sur le film d’O. Mohammad, Etoiles du jour (1987). C'était pour moi l’Ecole rêvée, une expérience riche, compliquée, dense, qui a duré des mois. Je suis consciente et fière aujourd'hui d’avoir été forgée dans la fabrication de ce film. J’étais censée être uniquement « scripte », pour ce film, mais j'ai finalement touché un peu à tout, et c’est ainsi que mon aventure a commencé. J'ai continué à travailler sur des films avec M. Malas et avec O. Amiralay, j’ai accompagné des jeunes et des vieux, des syriens des libanais des palestiniens et des français…Je me suis investie entièrement dans tous les projets de films, que ce soit ceux des autres ou bien « les miens avec les autres ». J’ai toujours été convaincue qu'un film n'était pas le même, selon que je l’aie ou non accompagné. Personnellement, cela ne m’intéressait pas que mon nom apparaisse en grand ou pas du tout dans le générique. J’ai fait tous ces films avec passion, en donnant beaucoup de ma personne, comme si c’était mes propres films…. Pourtant, tous les réalisateurs avec lesquels j'ai travaillé pendant 20 ans, me demandaient sans exception pourquoi je ne me consacrais pas à mes propres films… Cette remarque me faisait rire… les uns pensaient que j’étais lâche, les autres que je n’avais pas de projets personnels… »

Comme on écrit un poème…
« Les choses ont changé le jour où, en 2005, j’ai rencontré Ammar Al-Beik, un jeune réalisateur syrien. Je lui ai proposé de l'aider à écrire son premier scénario…Ammar m'a demandée, lui aussi, pourquoi je ne faisais pas mes propres films… Alors, je lui ai raconté et montré tous les films que j'avais commencés sans les finir... Cela l'a interpelé et cela m'a fait réfléchir à mon tour… je me suis rendue compte de toutes ce choses que j'avais envie de réaliser et j’ai réalisé… que j’allais déjà avoir bientôt 50 ans… C'est le rapport au temps qui m'a réveillée et poussée à me consacrer entièrement à mes propres films. Je suis allée en Syrie pour faire des repérages… Ammar et moi, petit à petit, avons élaboré ce film, agrégat et fusion de tant de choses… Après avoir collecté les images, nous les avons visionnées. Puis le vrai combat à commencé. Un montage fou. J’ai vraiment réalisé alors que mon expérience de 25 ans de cinéma me permettait de tout casser, de tout inventer, d'être complètement libre… Il n'y avait que la passion de faire un film libre et indépendant qui m'habitait… Un film qui résumait toute mon expérience mais qui, en même temps, naissait dans un espace vide tel un nouveau né qui pleure seul dans un terrain vague. J'ai fait Je suis celle qui porte les fleurs vers sa tombe comme on écrit un poème, dans la même liberté et dans la même façon de délivrance. »



Filmographie sommaire:

Auteur et réalisatrice:
2009, Le dessin de tous les matins , documentaire en écriture et développement
2008, Yolla, un retour vers soi , (74 mn), documentaire radio, Acr, France Culture
2008, Hé ! n’oublie pas le cumin , (66mn) documentaire
2006, Je suis celle qui porte les fleurs vers sa tombe , (105 mn), documentaire

Co-auteur et réalisatrice:
1998, Sur le sable, sous le soleil (40’), réalisation M. Malas, et Hala Abdallah Yacoub, production Synchronie

Co-auteur et directrice de production:
1998, L’homme aux semelles d’or (52’), réalisation O. Amiralay, Production Amip pour Arte
1998, Les défis de Marcel Khalifé , Réalisation Pierre Dupouey, production Ognon Pictures

Productrice exécutive, collaboratrice artistique:
2001, Sacrifices (Sandouk al dounia) , Réalisation: O. MOHAMMAD, Production: Organisme National du Cinéma en Syrie – Arte – Amip
1992, La nuit , Réalisation: M. MALAS, Production: Organisme National du Cinéma en Syrie–Maram ctv- La Sept Arte – Channel 4

Scripte

1988, Etoiles du jour , Réalisation: Oussama MOHAMMAD, Production: Organisme National du Cinéma en Syrie,

Directrice de production et Collaboration artistique pour les documentaires suivants:
(nous n’avons retenu ici que les documentaires réalisés par des syriens).
1998, Sabri Moudallal, Semeur de voix (52’), Réalisation: Mohamad Malas, Production: AMIP productions avec Muzzik- MCM
1997, Il y a tant de choses encore à raconter (52’), Réalisation: O. Amiralay, Production: Grain de sable, pour Arte (soirée théma)
1997, Plat de sardines (18’), Réalisation: O. Amiralay, Production: Grain de sable, pour Arte (soirée théma)
1995, Par un jour de violence ordinaire, mon ami Michel Seurat … (52’), Réalisation: O. Amiralay, Production: Maram CTV pour Arte
1994, Moudaress (45’), Réalisation: O.Amiralay, M.Malas, O.Mohammad, Production: Maram CTV
1994, Le dernier des pionniers (45’), Réalisation: O. Amiralay, M. Malas, O. Mohammad, Production: Maram CTV

Florence Ollivry
(14/04/2009)