Les palestiniens d’Irak, prisonniers du désert et victimes de l’oubli | Florence Ollivry
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Florence Ollivry   
Eux-mêmes, ou bien leurs parents ont connu la Nabka, la catastrophe, en 1948 et se sont réfugiés en Iraq. Suite à la chute du régime de Saddam Hussein, les Palestiniens d’Iraq devinrent l’objet d’une véritable campagne de persécution. Une très large frange de la population Iraquienne considérait les palestiniens comme étant des privilégiés et des sympathisants du régime. Aussi, en 2003, la petite communauté palestinienne d’Iraq, qui comptait à Bagdad 23 000 âmes environ (ROSSI 09/08) (note 1) a été la cible de nombreuses violences. Sylvia Rossi a mené l’enquête à ce sujet : «La campagne de diffamation dont ils font désormais l’objet consiste à les décrire comme des «terroristes» et à les exposer, à ce titre, à des arrestations et des détentions arbitraires. Ils assistent aussi à des irruptions impromptues à leur domicile, suivies de perquisitions aussi soudaines que brusques par les forces de sécurité et les forces d’occupation Iraquiennes et américaines. (…) Parallèlement, les Palestiniens sont également devenus la cible de milices pas toujours identifiées. Certaines agissent dans l’ombre des forces de sécurité Iraquiennes, d’autres, au contraire, agissent de manière autonome. Ce climat de peur est également engendré par tout un cortège d’intimidations, des avertissements, des lettres de menace ou de chantage apposées sur les portes des maisons et même d’enlèvements. A plusieurs reprises des personnes ont été séquestrées ou tuées pour la seule raison d’avoir en leur possession des papiers d’identité palestiniens. Les cadavres portaient souvent des traces d’atroces sévices corporels.» (ROSSI 09/08)
Le second problème auquel les réfugiés palestiniens se sont trouvés confrontés avec les nouvelles autorités, depuis 2003, est de se retrouver sans papiers en Iraq: «En absence de tout référent international, l’introduction par les autorités Iraquiennes de nouvelles procédures réglementant leur présence, a eu de très graves conséquences sur la sécurité et la liberté des civils palestiniens, et les a privés de toute protection. Ces mesures consistent en la suppression des titres de résidence permanente et l’obligation de les renouveler régulièrement, ainsi qu’en la suspension de l’émission de titres d’identité ou de voyage.» (ROSSI 09/08)
Persécutés et sans papiers, les réfugiés palestiniens d’Iraq n’ont pu trouver refuge en Syrie, la République leur interdisant l’entrée sur son territoire. Pour Sylvia Rossi «considérant aussi la dimension politique que revêt le problème des réfugiés palestiniens dans le cadre du conflit israélo-arabe, l’urgence humanitaire représentée par l’exode des Palestiniens d’Iraq ne devrait pas être laissée à la charge des seuls pays comme la Syrie et la Jordanie. Elle devrait raisonnablement devenir l’objet d’une action commune entre les Nations arabes et la communauté internationale, sans exclure Israël. L’État hébreu a cependant refusé les appels de l’Autorité palestinienne. Ces demandes, soutenues aussi par le Haut Commissaire auprès des Nations Unies, visaient à obtenir l’autorisation pour les Palestiniens qui fuient l’Iraq d’être provisoirement accueillis dans les Territoires occupés.» (ROSSI 09/08)

Ne pouvant plus rester en Iraq, les réfugiés palestiniens ont cherché à gagner la frontière syrienne. Certains ont pu passer le premier poste frontière et quitter l’Iraq, mais n’ont pu entrer en Syrie : ils ont improvisé un camp dans le no man’s land, entre les frontières Iraquiennes et syriennes, au milieu du désert. Petit à petit, ce camp a été «meublé» grâce aux tentes, matelas et couvertures fournies par le HCR (note 2). En septembre 2008, 920 personnes y vivaient (UNHCR 09/08). Les conditions de vie dans ce camp sont à peine supportables. Chaleurs écrasantes en été, inondations et gel en hiver… Ce camp porte le nom du poste frontière voisin : Al-Tanf. Ceux de Al-Tanf, sont pourtant plus fortunés que ceux qui se trouvent de l’autre côté de la frontière Iraquienne, dans le camp Al-Walid. Les habitants de ce dernier camp ne sont pas à l’abri des milices qui sévissent dans la région, et l’aide humanitaire leur parvient difficilement, car ils sont en territoire Iraquien. Ils étaient en septembre 2008 au nombre de 1400.

Les palestiniens d’Irak, prisonniers du désert et victimes de l’oubli | Florence Ollivry
Inondation au camp palestinien de Al-Tanf, à la frontière syro-Iraquienne, 30 octobre 2008 (Photo UNHCR
Fin octobre 2008, une centaine de tentes ont été détruites pas des inondations au camp de Al-Tanf (UNHCR 10/08). Le temps d’acheminer de nouvelles tentes jusqu’au camp de Al-Tanf, le camp Al-Walid était à son tour inondé, quelques jours plus tard…
Le troisième camp des palestiniens d’Iraq situé au nord de la Syrie, Al-Hol, près de Qamishli héberge 350 réfugiés (int. LECLERC). Au total, 2670 réfugiés vivent dans ces trois camps, sans perspective d’avenir : retour en Iraq impossible, entrée en Syrie impossible. Bloqués. Dans ces camps, ont été aussi déportés les palestiniens d’Irak entrés illégalement en Syrie, puis démasqués par les autorités et expulsés du pays.
Pour ces réfugiés du désert, la «solidarité arabe» est un vain mot. Leur quotidien en est la preuve. Pourquoi la Syrie ne leur ouvre-t-elle pas ses frontières ? Elle les ouvre à tous les irakiens, de toutes les confessions, de toute classe-sociale, mais elle les ferme aux palestiniens alors qu’elle se dit solidaire de la cause palestinienne. Pourquoi ? En réalité, pour les autorités syriennes, ouvrir sa frontière aux réfugiés palestiniens d’Irak serait une abrogation du «Droit au Retour». Et puisque le Droit au Retour en Palestine n’est pas applicable aujourd’hui, les palestiniens des trois camps que nous avons cités se trouvent gratifiés du droit d’être oubliés et abandonnés en plein désert. «Malheureusement, compte tenu de la
position des autorités syriennes, la seule chose que peut faire le HCR, c’est demander à tout autre pays susceptible d’accueillir ces réfugiés de les réinstaller. Le Chili, la Suède et la Suisse sont les pays qui ont répondu favorablement à cet appel en 2008. Nous espérons également une réponse positive des Etats membres de l’Union Européenne qui ont fait une récente mission en Syrie et qui ont été visiter ces camps.» (int. LECLERC)
Hazana, à 93 ans, est la doyenne du camp. Née en 1915, elle a du quitter Haïfa en 1948. Alors mère de 11 enfants, elle n’a pu garder le contact qu’avec deux d’entre eux, un troisième est décédé, des sept autres, elle n’a aucune nouvelle depuis son départ d’ Haïfa. Aujourd’hui, il semble bien que sa destinée de double-réfugiée fera du désert son ultime demeure. Sa belle-fille connaît déjà la suite de l’histoire : “Elle ne partira jamais d’ici. Le seul lieu vers lequel elle émigrera, c’est le ciel (PHILIP 02/09)».


NOTES:
Note 1 : Sylvia Rossi a effectué des interviews auprès de palestiniens réfugiés d’Iraq dans le quartier de Yarmuk à Damas, d’avril à juin 2007. Elle a interviewé des réfugiés qui étaient entrés au début du conflit d’Iraq, au moment ou la Syrie ne filtrait pas trop, ou avec de faux papiers. Sylvia ROSSI explique, qu’arrivée pour la première fois en Iraq suite après la chute de Bagdad en 2003, l’UNRWA fut chargée du recensement de la population palestinienne. De juillet à septembre 2003, furent enregistrés, à Bagdad uniquement, 23.000 personnes.
Note 2 : L’Etat syrien a interdit à l’UNHCR de fournir aux réfugiés du matériel pour construire un camp en dur, d’où le caractère provisoire de ce camp, faits de toiles de tentes. (PHILIP 02/09)

Sources et abbreviations:
•ROSSI 09/08: Sylvia ROSSI «Le drame ignoré des Palestiniens d’Iraq et l’exode vers la Syrie.» réseau scientifique Terra, revue Asylon, Numéro 5, sept. 2008, http://www.reseau-terra.eu/article808.html .
•Int. LECLERC : Interview de Philippe LECLERC, Directeur adjoint de l’UNHCR-Syrie, le 27/ 11/2008 à Damas.
•PHILIP 02/09: Catherine PHILIP, Palestinians dumped by road in no man's land, their plight ignored by all, The Times, 6/02/2009.

Florence Ollivry
(25/02/2009)

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