La Syrie, premier pays d’accueil des réfugiés iraquiens | Florence Ollivry
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Florence Ollivry   
La Syrie, premier pays d’accueil des réfugiés iraquiens | Florence Ollivry
Enregistrement des réfugiés iraquiens auprès du HCR, centre de Douma. Photo UNHCR – B. Auger
De récentes améliorations sur le plan sécuritaire en Iraq pourraient conduire certains à se désintéresser de la question des réfugiés iraquiens, supposant que des retours massifs sont imminents. Ceci serait faux. Même avec les circonstances actuelles, retourner peut être extrêmement dangereux : la sécurité reste incertaine, les services publics inadéquats, et beaucoup de maisons ont été occupées, détruites ou sont situées dans des quartiers ou des villages aujourd’hui dominés par des milices d’une autre confession (ICG).
Philippe Leclerc, directeur adjoint du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) à Damas (int. LECLERC), nous confirme qu’un certain nombre de personnes continuent de fuir l’Iraq, comme l’a montré la situation de Mossoul fin octobre 2008: suite à des menaces et des meurtres des chrétiens ont du fuir la ville de Mossoul par milliers se cachant à l’intérieur du pays, ou gagnant Alep et Damas (cf. note 1).

Ironie du sort: à Damas, quartier Rawda, les ambassades iraquienne et américaine se font face. Soleil de plomb, froid glaçant, depuis 2003, les files d’attente ne désemplissent pas devant l’Ambassade d’Iraq. Des millions d’iraquiens ont été déplacés depuis 2005 : on pense qu’ils sont plus de 5 millions – près d’1 iraquien sur 5 – à avoir quitté leur maison pour des raisons de sûreté et de sécurité. Environ la moitié de ces déplacés a cherché refuge à l’intérieur du pays (IDPs), notamment au Kurdistan, ou dans d’autres régions du pays qui étaient relativement épargnées par les violences. L’autre moitié – ceux qui pouvaient financer le voyage et les frais de séjour – ont fui vers les pays voisins, en particulier vers la Syrie et la Jordanie (ICG 07/08).

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Iraquiens déplacés à l’intérieur du pays et réfugiés hors d’Iraq. Carte établie en mars 2008 (ICG 07/08)

Le déplacement forcé des Iraquiens est considéré par le HCR comme la plus grande migration collective depuis la deuxième guerre mondiale. En 2007, selon le HCR, 750 000 iraquiens ont trouvé refuge en Jordanie (UNHCR O6/O7), entre 20 000 et 50 000 au Liban (UNHCR 10/07), 70 000 en Egypte (UNHCR 09/07) et environ 57 000 en Iran. Selon un rapport du HCR-Syrie daté d’octobre 2008, qui lui-même indique le chiffre fourni par le Ministère de Affaires Etrangères syrien 1 million 200 000 iraquiens possèdent un visa d’entrée en Syrie. Même si ces chiffres sont à manier avec précaution, la Syrie est sans conteste le premier pays d’accueil des réfugiés iraquiens. Cela bien qu’après une très forte accélération en 2006 et 2007, le flux des arrivées d’iraquiens en Syrie se soit amenuisé en 2008.
Quelles sont les lois qui régissent l’accueil des réfugiés iraquiens en Syrie ? Comment s’y déroule leur accueil? Quelles sont les conséquences d’une présence iraquienne aussi importante pour le pays? Quelles sont les perspectives d’avenir de ces réfugiés ? C’est ce que nous avons tenté de comprendre, grâce à 6 mois d’enquête à Damas, la réalisation d’entretiens auprès de réfugiés, de responsables, de chercheurs et la lecture des documents scientifiques disponibles sur le sujet.

Historique de l’accueil des réfugiés en Syrie
Depuis le début du XXe siècle, la Syrie a accueilli des réfugiés arméniens, fuyant le génocide perpétré par la soldatesque ottomane. Suite à la création de l’Etat d’Israël, en 1948, elle a ouvert ses portes aux réfugiés palestiniens, aujourd’hui au nombre de 461467 sur le territoire syrien (UNRWA 12/07). A l’intérieur du pays, une importante population syrienne a été déplacée du Golan suite à la guerre des Six jours, soit 305 000 personnes déplacées (note 2).
Pour des raisons politiques principalement, la Syrie a été une terre d’accueil pour un grand nombre d’Iraquiens depuis les années 1970. C’est ce que nous rappelle Salam Kawakibi, géo-politologue syrien: «Dans une atmosphère de relations conflictuelles entre Bagdad et Damas durant des décennies, des opposants iraquiens ont trouvé refuge de l’autre côté de la frontière. Ce choix a connu quatre épisodes distincts: le premier, pour fuir la répression du régime durant les années 70-80. Le second, pour échapper à la guerre avec l’Iran dans les années 80, qui a causé des millions de victimes et a poussé des milliers de soldats et de civils à quitter le pays vers la Syrie. Le troisième épisode était le résultat de l’embargo infligé à l’Iraq durant les années 90 suite à son invasion du Koweït en 1991. La population civile a payé lourdement le prix de cette politique occidentale et a essayé de trouver une terre d’asile dans la Syrie voisine.» (KAWAKIBI 07/08). Le HCR estime qu’en 2003, avant le conflit en Iraq, entre 60 000 et 70 000 Iraquiens résidaient en Syrie (UNHCR 04/03). Le quatrième épisode, s’écrit en silence depuis l’invasion américaine de 2003.

Quelles sont les lois qui régissent l’accueil des réfugies iraquiens en Syrie?
Alors qu’en Jordanie, après 2005, le renouvellement du permis de séjour des iraquiens s’est trouvé soumis à des conditions drastiques, tel le dépôt de la somme de 150 000 dollars dans une banque jordanienne, et qu’après novembre 2006, elle a fermé ses portes aux jeunes hommes célibataires de 17 à 35 ans et exigé un nouveau passeport de type G, très difficile à obtenir (ICG 07/08), la Syrie, elle, a pratiqué une politique d’accueil plus ouverte : «La Syrie n’est membre ni de la Convention des Nations Unies pour les réfugiés de 1951 ni du Protocole de 1967 sur la situation des réfugiés. De plus, elle ne dispose dans sa législation d’aucun texte prévoyant une telle situation. Dans ce contexte, le gouvernement a tardé à reconnaître qu’il existait une question des réfugiés car, fidèle à son discours panarabe, il les considérait jusqu’à une date récente comme des hôtes, comme le souligne le Ministre de l’intérieur : Nous les considérons comme des hôtes et pas comme des réfugiés. Ils vont rester une période limitée et ils vont repartir chez eux.» (KAWAKIBI 07/08)
Pourtant, devant l’ampleur du phénomène et la permanence du flux de réfugiés en provenance d’Iraq, et aussi, en réponse à la demande exprimée par le premier ministre iraquien qui souhaitait mieux contrôler la frontière syro-Iraquienne (int. LECLERC), les autorités syriennes ont mis en place un visa le 1er octobre 2007. Au début, ce visa était délivré uniquement à Bagdad par l’Ambassade de Syrie en Iraq, située dans un quartier tenu par des milices sunnites et donc très difficiles d’accès. Pratiquement, cela rendait l’obtention du visa à peu près impossible pour la plupart des Iraquiens. Aussi, rapidement, un visa de trois mois a été délivré directement à la frontière syro-Iraquienne, à condition de répondre à l’une des 15 catégories prévues par le décret ministériel syrien (note 3). Ce visa facilite l’entrée des hommes d’affaires et des scientifiques, mais l’une des conditions étant l’inscription à la chambre de commerce, cette démarche n’est pas insurmontable. Il est en revanche très difficile pour une femme non accompagnée d’obtenir un visa d’entrée en Syrie, et cette mesure discriminatoire aurait été mise en place pour prévoir le phénomène de la prostitution, par les autorités syriennes (note 3).
Ces derniers mois, il semblerait que le contrôle des documents à la frontière pour l’obtention du visa se soit durci, et que le nombre d’entrées quotidiennes soit passé de 1800 par jour à 900 ou 1000 à la frontière de Al-Tanf (UNHCR 11/08). On exige des réfugiés davantage de mesures administratives pour renouveler les procédures de renouvellement du titre de séjour (UNHCR 11/08).
La mise en place de ce visa en octobre 2007, selon M.K. Doraï, chargé de recherches CNRS à l’IFPO de Damas, a eu pour effet de réduire le nombre moyen d’entrées. Le second effet serait la réduction importante du nombre d'allers-retours entre la Syrie et l'Iraq et le troisième effet serait relatif à la question des modalités de la résidence des Iraquiens sur le sol syrien : Jusqu'à l'instauration du visa, les Iraquiens étaient considérés comme touristes et ils devaient sortir de Syrie à expiration de leur visa pour le renouveler en repassant la frontière. L'instauration d'un visa préalablement à l'entrée rend impossible ce mode de renouvellement du permis de séjour et pose donc la question de la résidence pour les personnes entrées avant octobre 2007. Certaines catégories ont droit à une carte de séjour temporaire d'un an, comme les parents d'enfants scolarisés en Syrie ou les personnes suivant un traitement médical et leur famille, mais de nombreuses personnes se retrouvent de facto en situation d'illégalité à expiration de leur visa de tourisme (DORAI 2009).

Des refugiés privés du droit de travailler:
Légalement, le permis de séjour accordé aux réfugiés iraquiens ne les autorise pas à travailler. Un officiel syrien interviewé par l’I.C.G. (note 5) affirme que la plupart des réfugiés travaillent illégalement, ce qui est toléré par les autorités syriennes. Mais la relation entre l’employeur syrien et le salarié iraquien, établie dans l’illégalité, prive le salarié de ses droits, le fragilise et fait de la main d’œuvre iraquienne une force de travail aisément exploitable (ICG 07/08). La peur d’être expulsés de Syrie amène les iraquiens qui travaillent illégalement à entrer dans le système de la corruption et ils peuvent être amenés à payer d’importants bakchichs. «D’une manière générale, l’obtention de permis de travail n’est pas possible pour les Iraquiens. Le chômage peut atteindre 80 % chez les femmes et 53 % chez les hommes. En revanche, moyennant 3000 dollars, le système de la corruption peut leur trouver une solution.» (KAWAKIBI 07/08). Les femmes sont les premières victimes de cette interdiction de travailler. Exploitables à souhait, elles sont fréquemment exposées à des violations de leurs droits humains. Ainsi, parmi les réfugiés enregistrés par le HCR, 4% sont des «femmes exposées» au viol, à la prostitution forcée, au mariage forcé, à l’exploitation économique et sexuelle ou à la violence domestique. On constate également une augmentation du nombre de jeunes travailleurs de rue (UNHCR 10/08). Cette paupérisation des réfugiés s’aggravant avec l’allongement de la durée de la crise que traverse l’Iraq a pour autre résultat dramatique d’obliger certains réfugiés à retourner en Iraq. En novembre 2007, on constatait que 46,1% de ceux qui reprenaient la route de l’Iraq quittaient la Syrie du fait de l’épuisement de leurs ressources financières (UNHCR/IPSOS).
Parmi les iraquiens «actifs», même si cette activité se fait illégalement, on dénombre de nombreux commerçants en tout genre, boulangers, restaurateurs, mécaniciens ou transporteurs, qui ont pu continuer à exercer la profession qui était la leur en Iraq : ils ont vendu leur commerce dans leur pays d’origine et ont investi en Syrie en utilisant un prête-nom syrien pour s’installer (DORAI 2009). Les Iraquiens occupent à Damas fréquemment des emplois dans le domaine de la construction, travaillent pour des agences immobilières, qui justement proposent leurs services aux réfugiés Iraquiens à leur arrivée, sont couturiers (DORAI 2009), chauffeurs de taxis (sans licence) ou transporteurs entre la Syrie et l’Iraq. Beaucoup pratiquent des activités commerciales en lien avec la patrie mère, en essayant de répondre aux besoins du marché iraquien tout en étant à Damas (KAWAKIBI).
Le plus souvent, l’exil apporte aux réfugiés la sécurité et la possibilité de retrouver une vie normale, mais il s’accompagne souvent d’un déclassement social, source de précarité.
Wissam, 30 ans, est chirurgien-dentiste. A Damas, il est devenu journaliste, ne pouvant exercer sa profession en Syrie….après avoir effectué ses longues études de médecine, il lui est difficile de devoir renoncer à exercer…Comme lui, des milliers de médecins Iraquiens ne peuvent pratiquer leur profession à Damas (KAWAKIBI 07/08). Parmi les réfugiés Iraquiens, on compte de nombreux ex-fonctionnaires des administrations civiles ou militaires irakiennes. Malgré leur statut, ils n’obtiennent aucune aide financière de la part des autorités iraquiennes.
Reconversion, déclassement social, situation précaire, entrée dans le système de la corruption, le problème majeur rencontré par les réfugiés Iraquiens de Damas réside dans l’interdiction qui leur est faite de travailler légalement. La crise en Irak s’allongeant, les perspectives d’ascension sociale, professionnelle ou d’enrichissement s’évanouissent aux yeux de ces réfugiés.
Plusieurs jeunes que nous avons rencontrés se disent «bloqués», socialement et personnellement dans ce «refuge» syrien: Agé de 27 ans, Samer a étudié l’informatique à Bagdad. Réunis entre amis le 30 novembre 2008, nous fêtons ses 2 ans de Syrie. C’est devenu un rituel dans la vie des réfugiés Iraquiens à Damas : fêter les anniversaires d’arrivée sur le sol syrien. Au moment de dresser le bilan de ces deux années de Syrie, Samer nous confie qu’il espère que cet anniversaire est bien le dernier : «La vie en Syrie est plus belle qu’au Canada ou qu’en Australie, car nous partageons avec les syriens une même langue, une même culture, on se sent presque au pays. Mais j’espère que je ne fêterai pas mon troisième anniversaire syrien, car depuis mon arrivée, je gagne un salaire de misère : 100 dollars par mois ! Je vends du matériel informatique dans une petite boutique de Jaramana. Lorsqu’on travaille au noir, aucune perspective d’évolution professionnelle n’est possible et je ne pourrai jamais obtenir la nationalité syrienne. Pour les Syriens, qui gagnent eux-aussi souvent un salaire de 100 dollars par mois, la vie est tout de même plus facile, car ils bénéficient d’une solidarité familiale, d’un patrimoine immobilier acquis sur le long terme. Pour nous Iraquiens, il nous est impossible d’économiser la moindre livre avec un tel salaire. Aussi, nous n’avons pas de perspective d’évoluer professionnellement ou socialement. C’est pourquoi j’espère de tout cœur obtenir d’ici un an un visa pour l’Australie ou le Canada. Avec mes amis Iraquiens dispersés dans le monde entier, on s’est promis de se retrouver dans quelques années tous ensemble pour voir le Real Madrid au mondial de foot de Barcelone, en espérant que nous aurons tous une nationalité occidentale d’ici là….»
Georges, 29 ans, frère aîné de Samer, a laissé passer l’opportunité d’un voyage clandestin vers l’Europe, voyage réputé extrêmement risqué… dans le meilleur des cas, on se retrouve en prison à Chypre, et après avoir purgé sa peine on peut rester sur le territoire chypriote et travailler. Depuis qu’il a laissé passer cette chance de partir à la conquête de son grand rêve européen, il se sent déprimé. Il travaille comme homme d’entretien et de ménage dans une entreprise et touche un salaire de misère. Certes, la Syrie lui plaît, mais il fait du sur place, professionnellement et personnellement. Travailler au noir n’est pas une situation viable sur le long terme. Il ne fait aucune économie. Il se sent d’autant plus abattu que dans les sociétés irakiennes et syriennes contemporaines, un homme doit, pour pouvoir se marier, être capable de subvenir aux besoins du foyer… Travail et vie de famille allant de paire, il ne lui reste plus qu’à s’armer de patience, et espérer. Faute de pouvoir évoluer, le rêve de ces jeunes travailleurs est l’émigration vers un pays tiers. Leur séjour en Syrie est vécu dans l’attente du visa.

Qui sont les réfugiés accueillis?
Parmi les réfugiés Iraquiens enregistrés par le HCR-Syrie, on constate une surreprésentation des groupes minoritaires qui ont du fuir l’Iraq en raison d’une très forte discrimination, comme les sabéens-mandéens (GUSTAVBERG 09/08) qui représentent 3,9% des réfugiés enregistrés, ou d’un isolement, comme les chrétiens, 13,2% des réfugiés enregistrés. Ces groupes sont d’autant plus fragilisés qu’ils ne bénéficient pas de structures de protection tribales ou communautaires leur permettant de se défendre aussi bien que d’autres communautés majoritaires (Int. LECLERC). Les musulmans représentent quant à eux 78% des réfugiés, ainsi répartis : 60% de sunnites et 18% de chiites.
On notera également que parmi les réfugiés enregistrés par le HCR Syrie, 26 632 sont des survivants de la torture, toutes confessions confondues. 36% des personnes enregistrées présentent des conditions médicales difficiles, de nombreux réfugiés sont atteints du cancer, de la leucémie par exemple, 8,5% des réfugiés sont des enfants ou des adolescents «à risques», c'est-à-dire susceptibles d’être exploités, et 4% des réfugiés enregistrés sont des «femmes exposées» (UNHCR 11/08).
La fragilité de cette population réfugiée nécessite la mise en place d’un programme d’assistance humanitaire essentiel pour que ces personnes continuent à vivre en Syrie.

Quelle aide les réfugiés reçoivent-ils du HCR et des ONG?

La Syrie, premier pays d’accueil des réfugiés iraquiens | Florence Ollivry
La Syrie, premier pays d’accueil des réfugiés iraquiens

Alors qu’on pense qu’un 1 million 200 000 Iraquiens sont réfugiés en Syrie, 219690 réfugiés seulement se sont enregistrés au HCR. Pourquoi sont-ils si peu nombreux à effectuer cette démarche ? C’est ce que nous explique Philippe Leclerc : «Un certain nombre de réfugiés sont encore relativement aisés et n’ont pas besoin d’assistance alimentaire ou financière. D’autres craignent de s’approcher de l’Organisation parce qu’ils ont la perception que les informations les concernant seront données aux autorités Iraquiennes – ce qui bien sûr n’est pas le cas puisque les informations confiées restent confidentielles – mais cette perception existe. Enfin, beaucoup de ces personnes sont habituées à travailler et à se débrouiller et ont du mal à demander de l’aide. Se mettre en situation de demande est une démarche difficile. C’est uniquement lorsqu’ils n’ont pas d’autre possibilité qu’ils vont faire cette démarche auprès des Nations Unies. De plus, pour beaucoup d’Iraquiens, les Nations Unies sont perçues comme étant responsables notamment des sanctions qui ont atteint l’Iraq pendant une dizaine d’années, ils tiennent donc les Nations Unies pour responsables de ce qu’il leur est arrivé en Iraq. Cette perception change avec les moyens qui sont mis en place pour les aider en Syrie, mais cette perception existe.»
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photo UNHCR
Une fois enregistrés auprès du HCR (pour les réfugiés de Damas, cet enregistrement s’effectue au centre de Douma) (note 6), les réfugiés obtiennent une lettre de protection temporaire valable un an et renouvelable, qui les garantit contre tout risque de déportation vers l'Iraq.
L’Organisation alloue également à environ 30 000 personnes une aide financière à hauteur de 100 dollars par mois et par foyer, auxquels s’ajoutent 10 dollars par personne à charge. Cette aide est délivrée au moyen de cartes bleues à l’effigie du HCR…

Pour l’anecdote, il convient d’éviter de retirer de l’argent en début de mois, car les embouteillages sont interminables devant les distributeurs de la capitale…Cependant, le spectacle vaut le détour : comme c’est, pour la plupart des réfugiés, la première fois de leur vie qu’ils ont en main une carte bancaire, l’opération leur apparaît insurmontable et terrifiante. Souvent, en tête de file, un homme dévoué aide une dizaine de veuves à composer leurs codes secrets, consulter le solde et retirer la somme disponible…tout ceci sans aucune notion de confidentialité et dans une ambiance de chaleureuse solidarité…
Plus nombreux, les Iraquiens bénéficiant d’une aide alimentaire sont au nombre de 175 000. Cette aide est fournie par le HCR en collaboration avec le croissant rouge syrien et le Programme Alimentaire Mondial.
Le HCR a également alloué 200 bourses d’études à des étudiants Iraquiens en août 2008. Il offre d’autre part un soutien médical important aux réfugiés enregistrés, et prend en charge l’essentiel de leurs frais en consultations et médicaments.
Les ONG étrangères qui souhaitent apporter leur aide aux réfugiés Iraquiens sont peu nombreuses en Syrie : elles doivent établir un partenariat avec le Croissant Rouge Syrien, qui aura ensuite un droit de regard sur les comptes de cette ONG. Cette mesure limite considérablement le rôle des ONG étrangères auprès des réfugiés Iraquiens de Syrie. Elles sont une dizaine à avoir signé cet accord, parmi lesquelles l’Institut Européen de Coopération et de Développement (IECD) (note 7). Cette ONG française a été fondée il y a 20 ans et est active en Syrie depuis 2000.

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François Le Forestier, qui pilote les projets de l’IECD en Syrie, témoigne à travers son expérience professionnelle de la réalité de la jeunesse Iraquienne réfugiée à Damas: «L’IECD lance des centres pour les jeunes dans la banlieue de Damas qui sont principalement destinés aux réfugiés Iraquiens. Ces projets apportent des compétences et éduquent les jeunes en précarité sociale pour les aider à construire leur avenir. Pour beaucoup d’entre eux, le temps qui passe à Damas est un temps mort en attendant un hypothétique départ vers un autre ailleurs. Les centres de l’IECD répondent à ce désespoir pour rendre aux jeunes la confiance en eux. Ces jeunes ont entre 14 et 21 ans. Ils travaillent au noir ou restent enfermés à la maison. Rares sont ceux qui ont reçu des formations qualifiantes et qui ont véritablement des métiers. Ils ont subi plusieurs années guerre et sont plongés dans un profond désespoir. Notre action ambitionne d’aider 250 à 300 jeunes pour la première année dans le premier centre, qui est situé dans le quartier de Jaramana et fonctionne grâce à un financement de l’UNICEF, avec une perspective de création d’autres centres dans de nouveaux quartiers. Nous souhaitons, à travers ce projet apporter aux jeunes des compétences professionnelles et les aider dans la construction de leur personnalité (notamment par des activités de Life Skills en estime de soi, communication non violente, créativité, responsabilité, etc.).»

Où vivent les réfugiés iraquiens?
La majorité des réfugiés sont installés à Damas et dans les environs de la capitale. Une faible proportion s’est installée à Alep, Homs, Hama, Deir Ezzor, Lattaquié, Tartous et Hassaké (UNHCR 10/08). Contrairement à de nombreuses situations de réfugiés, il n’existe pas en Syrie de camps de réfugiés iraquiens (note 8). Les autorités syriennes les laissent vivre le plus naturellement possible dans la ville, et comme la plupart des réfugiés sont d’origine urbaine, ils vivent de la même manière qu’ils pouvaient le faire autrefois à Bagdad par exemple (int. LECLERC). Ceux qui avaient tout d’abord pu louer un logement en centre ville, ont, par leur présence même, suscité une augmentation du prix des loyers qui les a forcés à déménager vers la périphérie, là où les prix des logements sont plus abordables : Sayda Zaynab, Jaramana, Massaken Barzeh, Yarmouk ou Qudsiyé, ou encore plus loin, jusqu’à 80 km de la capitale, à Sednaya par exemple (DORAI 2009).
Traumatisés par les violences de leur pays natal, plusieurs ont confié à l’International Crisis Group qu’ils évitaient le contact avec d’autres familles Iraquiennes, surtout si celles-ci appartenaient une autre confession. Ceci explique peut-être une répartition confessionnelle par quartier assez lisible : le quartier de Sayda Zaynab, une banlieue dans le sud-ouest de Damas, accueille beaucoup de chiites. Par contraste, Jaramana compte un grand pourcentage de sunnites. Les chrétiens eux ont montré une préférence pour les banlieues de Jaramana, Masakin Barzé, Kashkoul et plus loin, Sednaya (ICG 07/08).

Damas, «Little Bagdad»
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Devanture d’un bijoutier près de la Mosquée des Omeyades à Damas: les pendentifs destinés aux Iraquiens y sont nombreux. (Photo: Florence Ollivry)


Dans le quartier de Yarmuk, les échoppes de Knafé Nabelsiyé et les portraits de Yasser Arafat donnent le sentiment de traverser une «Palestine miniature». De la même façon, certains quartiers de Damas sont devenus des «Little Bagdad». C’est ce que décrit ici Mohamed Kamel Doraï : «De très nombreux petits commerces de proximité se sont implantés tant à Jaramana qu'à Sayda Zaynab: des restaurants populaires proposant des plats traditionnels Iraquiens, du pain Iraquien, des petites épiceries qui importent des denrées alimentaires Iraquiennes, auparavant non disponibles en Syrie. Des vendeurs de rue proposent sur leur petite carriole des pâtisseries Iraquiennes à emporter, de la carpe pour la préparation du Masgouf, ou bien du thé Iraquien. Des échoppes plus importantes se sont également développées. On peut citer par exemple l'installation de la pâtisserie Al Baghdadi à Sayda Zaynab qui produit de nombreux types de pâtisserie Iraquienne qui se vendent ensuite dans les autres quartiers Iraquiens de Damas. A Jaramana on retrouve par exemple aujourd'hui plusieurs restaurants Iraquiens sur la principale rue d'entrée dans le quartier lorsque l'on arrive de Damas, et cette activité est en pleine expansion. Dans les ruelles plus étroites de ces deux quartiers on retrouve de nombreux petits commerces qui proposent des vêtements traditionnels Iraquiens, ainsi que des écharpes, bonnets, drapeaux marqués aux couleurs de l'Iraq. Les maillots de l'équipe de football Iraquienne vainqueur de la coupe d'Asie des nations en 2007 sont très présents.» (DORAI 2009)


NOTES:

Note 1 : Note sur le Massacre de Mossoul: Dans les news stories de l’UNHCR, on peut lire dans un texte rédigé le 22 octobre à Qamishli en Syrie : «Des milliers de chrétiens ont quitté Mossoul depuis 4 nuits. La plupart d’entre eux ont trouvé refuge dans les villages de la province de Ninive, mais 400 sont venus en Syrie. On ne sait pas encore qui est derrière cette opération de terreur. Beaucoup de chrétiens ont été systématiquement visés et menacés ces derniers temps et les chrétiens ne sont plus en sécurité à Mossoul.» On peut y lire également le témoignage de Sara qui a reçu un appel lui disant que tous les chrétiens devaient immédiatement quitter la ville. «Si vous restez, vous serez tués». Sara a décidé de partir seulement après avoir appris que 11 de ses amis venaient d’être tués à un barrage par des miliciens ayant revêtus des uniformes de policiers. Nina quant à elle, raconte que les menaces ont commencé il y a plusieurs mois avec des coups de fil, des lettres et des messages sur la porte de sa maison. Elle a d’abord essayé de les ignorer. Mais lorsque les églises ont fermé et que ses amis ont été victimes de violences, y compris un ami tué sous les yeux de son fils, elle a décidé de partir, ce qui était difficile car sa mère était invalide. Elle a emmené sa mère en lieu sûr, dans un village proche de Mossoul et a pris la fuite vers la frontière syrienne. Lorsque nous avons interviewé Monseigneur Audo, l’évêque des chaldéens de Syrie, à Alep, début novembre 2008, il était très inquiet au sujet de ce «massacre de Mossoul» et occupé à accueillir des familles de réfugiés qui arrivaient de Mossoul et se réfugiaient à Alep.
Note 2: Syria: Forty years on, people displaced from the Golan remain in waiting, Internal Displacement Monitoring Centre (IDMC) - Norwegian Refugee Council, 31 octobre 2007, source donnée par DORAI 2009
Note 3 : Les quinze catégories sont ici précisées par DORAÏ, mars 2009, op. cit. :«1. Hommes d'affaires et membres des Chambres Iraquiennes de Commerce, d'Industrie et d'agriculture, leurs femmes et leurs enfants 2. Membres du corps enseignant universitaire, institut d'études supérieurs et de centres de recherches scientifiques, leurs femmes et leurs enfants 3. Etudiants inscrits dans une université, institut et école syriennes 4. Conducteurs de camion et de taxi travaillant entre la Syrie et l'Iraq 5. Iraquiens vivant en dehors de l'Iraq et détenteur d'un permis de séjour valide dans leur pays de résidence 6. Les femmes Iraquiennes mariées à non Iraquien sont soumises aux mêmes règles d'entrée que leur mari 7. Les hommes Iraquiens mariés à une non Iraquienne et leurs enfants mineurs sont soumis aux mêmes règles d'entrée que leur femme. 8. Iraquiens marié à une femme syrienne et leurs enfants, ainsi que les enfants mineurs d'un second mariage 9. La femme et les enfants d'un homme Iraquien résident de façon régulière en Syrie 10. Les personnes détentrices d'un visa pour un pays tiers 11. Les personnes malades qui doivent subir un traitement en Syrie après accord des autorités syriennes concernées. 12. Experts et techniciens venant à la demande d'une entreprise du secteur public ou privé 13. Artistes, sportifs, ou membres de délégations syndicales, d'associations et d'organisations populaires venant pour une activité en Syrie ou transitant par la Syrie 14. Parents d'un étudiant inscrit dans une université, instituts et écoles syriennes 15. Un visa de transit d'une semaine peut être délivré pour les Iraquiens transitant à travers la Syrie pour rentrer en Iraq, ce visa ne pouvant se transformer en visa d'entrée.»
Note 4 : D’après Hala BARBARA, juriste spécialiste du droit international, que nous avons écoutée lors de sa conférence sur les réfugiés Iraquiens le 24/09/2008 à l’Institut Français du Proche Orient de Damas, cette mesure a été mise en place par les autorités syriennes suite à l’observation du phénomène de la prostitution de certaines femmes Iraquiennes en Syrie.
Note 5 : D’après un officiel syrien interviewé en avril 2008 par l’ICG, 5000 permis de séjour accompagnés d’un permis de travail ont été délivré seulement, Rapport de l’ICG sur les réfugiés Iraquiens, juillet 2008, op.cit.
Note 6 : Voir le témoignage d’un syrien accueillant les réfugiés Iraquiens: www.unv.org/fr/points-de-vue/doc/accueil-des-refugies-Iraquiens.html
Note 7 : Site de l’Institut Européen de Coopération et de développement : http://www.iecd.org/
Note 8 : A l’exception des trois camps de réfugiés palestiniens-Iraquiens dont nous parlons dans notre dernier paragraphe.

Sources et abréviations:
•ICG 07/08: Rapport de Juillet 2008 de l’International Crisis Group, Failed Responsability : Iraqi Refugees in Syria, Jordan and Lebanon, texte complet : www.crisisgroup.org/home/index.cfm?id=5563&l=2
•(int. LECLERC) : Interview de Philippe LECLERC, Directeur adjoint de l’UNHCR-Syrie, le 27/ 11/2008 à Damas.
•DORAI 2009 : Mohamed kamel Doraï, «Le renouveau de la question de l'asile au Proche-Orient à travers l'exemple des réfugiés Iraquiens en Syrie», PU de Rennes, à paraître en mars 2009.
•KAWAKIBI 07/08= Salam KAWAKIBI, «La migration irrégulière en Syrie: Le cas des réfugiés Iraquiens», juillet 2008, projet CARIM, U.E., texte complet : http://cadmus.eui.eu/dspace/handle/1814/10111
•GUSTAVBERG 09/08= Théodore GUSTAVBERG, «Silencieux exil des Iraquiens en Syrie», Le Monde Diplomatique , septembre 2008, http://www.monde-diplomatique.fr /2008/09/GUSTAVSBERG/16250

Florence Ollivry
(25/02/2009)

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