Lettre à Paolo Dall’Oglio | Paolo Dall’Oglio, Mar Mousa, Syrie
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Gianluca Solera   

Lettre à Paolo Dall’Oglio | Paolo Dall’Oglio, Mar Mousa, Syrie

Cher Paolo, cher frère dans la foi en Jésus-Christ, tu nous manques. Il y a bien longtemps que je voulais t’écrire. Les images désormais quotidiennes d’une Alep dévastée par des bombardements assassins m’ont finalement poussé à prendre plume et encre. Tu nous manques car nous sommes vidés de tout espoir, nous avons baissé les bras et assistons indifférents au recul de l’humanité devant le crime et la guerre, nous subissons impuissants la légitimation de la violence et de la haine.

Comment vas-tu, père de l’humilité? Je me demande dans quelles conditions tu vis ta détention. Te donnent-ils suffisamment de quoi boire et manger ? Te fournissent-ils l’assistance médicale dont tu as besoin ? Souffres-tu du froid ? Je me souviens de ton grand corps, à peine couvert d'une soutane de moine et d'un manteau en laine lors des soirées fraîches que tu passais sous le ciel étoilé du monastère de Mar Mousa. Cette fois-là, c’était au mois de janvier, il me fallait allumer un petit chauffage électrique dans la chambre avant de me glisser dans le lit, tant la froideur de la nuit piquait les muscles ; toi, pourtant, tu n’avais pas besoin de réchauffer ta pièce, la chaleur de ton corps te suffisait. On nous a dit que tu avais été enlevé par l’Etat Islamique, mais personne ne nous en a produit la moindre preuve documentée. Mes amis révolutionnaires syriens se sont mis à ta recherche, ont parlé de toi avec tes geôliers, ont négocié ta libération, mais tu es encore invisible, tu es toujours introuvable. Tu as peut-être déjà rejoint le Christ dans ta passion amoureuse pour le Fils de Dieu, mais personne ne semble avoir le courage de l’admettre, ni de l’annoncer au public. Tu existes, mais tu es absent. En parlant avec plusieurs amis, je me suis fait une idée de ce qui t’es arrivé, mais je n’ai pas envie de t’en parler ici. Ce qui compte, c'est que cette lettre arrive à destination, que tu puisses la lire et, qui sait, que tu puisses me répondre un jour pour me donner de tes nouvelles. C'est la raison pour laquelle je la poste sur le net, n’ayant pas d’adresse postale.

J’avais déjà rencontré dans ma vie d’autres religieux, d’autres hommes d’église qui défendaient la nécessité du dialogue avec l’Islam, ou bien qui vivaient leur mission de témoignage chrétien dans les terres arabes et musulmanes. Je n’ai toutefois jamais rencontré une personne comme toi, qui ne juge pas les musulmans, ne se plaint pas de leur «incroyance», ne met pas en avant leurs «défaillances» ou leurs «retards». Tu es plutôt quelqu’un qui les traite comme des égaux, respecte et s’intéresse à leur histoire, admire leur spiritualité et leur dévotion. En d’autres termes, quelqu’un qui les aime comme on peut aimer ses propres frères et sœurs.

Tu sais, Paolo, parfois je me demande si tes geôliers te donnent la possibilité d’écouter les nouvelles à la télé, si tu as accès à la télévision par satellite ou bien à internet, et si donc tu es au courant des derniers événements. L’Europe est en proie à la peur, les frontières se referment, la solidarité avec les plus démunis et les étrangers s'évanouit et nous nous trouvons à devoir choisir entre des représentants du peuple élitistes et hypocrites, d’un côté, et d’autres prêchant la haine et l’ordre, de l’autre côté. La Syrie, ton pays bien aimé, a été réduite en ruines par un despote criminel et sans scrupules. Le monde est menacé par de nouveaux appétits impérialistes, par les appels à la guerre des civilisations, la répression sans limites de la pensée critique, et par les préparatifs de nouvelles confrontations militaires, où l’option nucléaire n’est plus un tabou.

«Cher Gianluca, nous devons être inclusifs, et essayer de contenir résistance et opposition, les pro-ceux-ci et les pro-ceux-là ; nous devons regarder toujours plus loin, dissoudre, ne pas participer à ces conflits» – m’avais-tu dit lors de notre dernier colloque, en juillet 2013, quelques jours avant ton voyage vers l’inattendu syrien. Tu avais lancé un appel à l’union des forces au-delà des différences, à la synthèse entre citoyens, peuples et cultures pour faire face au plus grand ennemi : les seigneurs de la guerre, de la haine et de l’oppression humaine.

Tu m’avais ouvert les yeux en parlant d’un thème central dans ta réflexion, mais pourtant sous-estimé : le négationnisme. Celui-ci peut désormais revêtir différentes formes : culturelles, historiques, socio-économiques. On nie l’évidence des massacres en Syrie, on nie ses propres responsabilités politiques et historiques, on nie humanité et solidarité à l'égard des refugiés, on nie les droits fondamentaux de ses propres concitoyens.

«Ceux qui nient la révolution syrienne sont ceux qui nient l'Holocauste et sont hostiles à la création d'une entité juive en Palestine. La droite catholique traditionaliste, les chiites, une partie des Frères musulmans. Cette attitude fait le jeu du sionisme le plus agressif, car il semble montrer que les chiites et les sunnites veulent chasser les Juifs à la mer. Pour cette raison, la lutte contre la négation de l'Holocauste porte en soi aussi les germes de la lutte contre la corruption de la pensée musulmane. Et puis, il ne faut pas oublier les anti-impérialistes occidentaux, mais qui dans les faits ne sont que des anti-Occident, qui méprisent les valeurs et les droits universels conçus en Occident. Ils me rappellent certains Palestiniens communistes de Damas qui ne cessent de rester à côté de al-Asad. Briser le cycle négationniste, en utilisant ma crédibilité, est une partie de ma mission », avais-tu ajouté. Mais ta mission est, pour l’instant, je le suspecte, en état de veille, et le négationnisme, qui s’accompagne d’hypocrisie, de cynisme, de propagande et de fabrication de mensonges, et qui ouvre le chemin à l’écrasement des droits fondamentaux et à la dépréciation de la vie humaine, a pris place dans les meilleurs salons politiques et médiatiques. Il y a pourtant une mission que tu peux encore exercer et que, j’en suis sûr, tu ne manques pas d’accomplir de toutes tes forces : prier.

Prie pour le peuple syrien, prie pour l’âme des politiques sans scrupules qui écrasent les peuples au nom de leurs ambitions, prie pour nous qui avons perdu la foi dans les hommes et les femmes, qui craignons pour notre avenir et celui de nos enfants, et pour ceux qui - effrayés par l’insécurité économique et sociale - confient leur destin aux messagers de la haine et de la suprématie. Prie pour ceux qui utilisent le nom de Dieu pour mépriser ceux qui sont différents, pour condamner les désobéissants et tuer leurs ennemis, comme si leurs institutions, leurs machines de guerre et leurs doctrines étaient plus importantes que les êtres humains.

Ta seule loi est celle de l’amour, de la miséricorde et de la pitié. Ton seul infranchissable seuil est celui du caractère sacré de la vie humaine, de la justice sociale et de la liberté de pensée. Ton seul dieu est le Père du Christ, tes seuls prophètes les envoyés parmi nous avant le Christ, comme Abraham, et après le Christ, comme Mohammed. Tu m’avais raconté un jour que - lorsque tu étais invité à rendre visite à un lieu de culte musulman - tu portais le plus grand respect à leur prière, en la suivant en silence, et en l’accompagnant dans ton cœur de celle que tu connaissais, celle adressée au Christ.

Cher Paolo, je n’ose pas penser à la souffrance qui érode ton corps heure après heure face à la stratégie d’extermination appliquée contre les villes syriennes assiégées, face aux bombardements aveugles, aux violences et tortures de toute sorte perpétrées par le goût diabolique du Pouvoir. C’est la Croix que le Christ t’a demandé de porter pour que l’espoir ne s’éteigne pas, pour que le sacrifice humain ne soit pas vain. Que tu sois encore vivant ou que tu ne sois plus entre nous, continue de la porter, je t’en prie, car nous n’en sommes pas capables.

Ô combien d’amis syriens j’ai rencontrés qui voudraient que tu sois l’un de leurs ministres dans une Syrie libre et juste. Je me souviens encore: tu étais à Souleimaniye et tu te consacrais à l’ouverture d’un troisième monastère pour ta communauté religieuse, au cœur du Kurdistan iraquien, après avoir été obligé de quitter les monastères syriens de Mar Mousa et al-Qaryatayn. Nous nous parlions au téléphone, tu étais à la veille de ton voyage sans retour pour la Syrie, et répondant à ma question sur ton engagement personnel pour le peuple syrien, tu m’avais dit : «Je veux essayer d’unir l'opposition syrienne et participer au projet constitutionnel pour une démocratie consensuelle». Nous avions ri ensemble car nous étions conscients du gigantisme de ce défi, et tu avais ajouté : «Les forces militaires doivent séparer les adversaires là où les massacres sont perpétrés, et des forces civiles doivent être déployées sur le territoire pour accompagner le processus de démocratisation, se charger des émergences sociales, et réorganiser les services à la population.»

«Mais les conditions pour le faire sont-elles réunies?», avais-je objecté.

«Bien sûr, dans les zones libérées, si la protection des cieux est garantie, ou en son absence dans les camps de réfugiés», avais-tu répondu.

Eh bien, il ne nous reste que les camps de refugiés, plus nombreux que jamais. Là où nous, les Européens, fils des démocraties occidentales, avons été défaillants, ce sont les djihadistes et l’armée russe qui sont arrivés, et dans un scénario de guerre mondiale en miniature, d’autres ont suivi. Et malgré cela, les bombes continuent à tomber sur les villes.

Mais nous aussi en Italie, en France et dans toute l'Europe, nous souhaiterions que tu sois avec nous, pour parler de fraternité, montrer que les plus démunis ne doivent pas être les bouc-émissaires d’un système social et économique qui rend les riches plus riches, ceux de la classe moyenne plus pauvres. Nous souhaiterions écouter tes mots de sagesse et de prudence plutôt que les imprécations contre «les autres» - ceux qui échappent à la famine, à la répression et à la guerre. Nous souhaiterions aussi écouter tes mots de solidarité pour ceux qui voient leurs droits et leurs économies se rétrécir, et qui n’arrivent plus à honorer leurs responsabilités de père de famille ou d’employeur. Là est le Dieu de la solidarité et de l’entraide, du dialogue et du rapprochement, celui que tu pries et dont tu parles.

Parfois, lorsque le vent se lève et qu’une pluie légère rend l’atmosphère mélancolique, ou que je passe par des ruelles étroites comme celles des marchés du Levant, je t’imagine, te vois apparaître et prononcer des mots de proximité humaine et de compassion pour tes amis et pour les opprimés, avec ta voix grave et chaude. Puis, je me tourne et je ne te vois plus. Je ressens toutefois la force et la justesse de tes enseignements. Jamais d'offenses proférées, souvent des vérités douloureuses, toujours des gestes de fraternité. Et je pense à ceux et celles qui louent les forts et les puissants, qui s’agenouillent devant des hommes sans scrupules, qui célèbrent leurs crimes contre les innocents comme s’il s'agissait d'actes d’héroïsme.

J’ai peur, cher père Paolo, j’ai peur qu’avec ta disparition, et celle d’autres serviteurs du Dieu de l’amour comme toi, nous connaissions bientôt un destin sombre tel celui de tes frères et sœurs syriens. Pardonne-moi si je n’ai pas confiance dans la volonté des hommes de se lever et de se tenir debout. Pardonne-moi si je confesse croire que Dieu n’interviendra jamais dans les affaires humaines pour les redresser. Je n’ai pas assez de foi.

Fidèle à Jésus, amoureux du Prophète Mohammed. Voix limpide de l’inquiétude des peuples devant leurs droits menacés, tu nous a donné le courage de savoir refuser les recettes simples face à la crise, ainsi que la sensibilité pour apprécier les leçons de vie que nous offrent les persécutés et les défavorisés.

Nous avons besoin de toi, cher ami ; nous avons besoin de nous retrouver.

 


 

Gianluca Solera