Pas un millimètre en-deçà de la mort. Six réfugiés en quête d’issue | Milan Kundera, Syriens, Les nouvelles Antigones
Pas un millimètre en-deçà de la mort. Six réfugiés en quête d’issue Imprimer
Naïla Mansour   

Pendant vingt ans il n’avait pensé qu’à son retour. Mais une fois rentré, il comprit, étonné, que sa vie, l’essence même de sa vie, son centre, son trésor, se trouvait hors d’Ithaque, dans les vingt ans de son errance. Et ce trésor, il l’avait perdu et n’aurait pu le retrouver qu’en racontant.

Milan Kundera, L’ignorance

 

//Peinture de Hanaa el DeghamPeinture de Hanaa el DeghamCe texte aurait dû être écrit dans la langue parlée par ses personnages, leur langue ombilicale, mais au dernier moment ceux-ci ont décidé de dissimuler, par pudeur, leur souffrance derrière un honorable style écrit. Il était également prévu que chaque récit dispose d’un espace à part, marqué par un sous-titre en caractères gras, mais les sentiments des différents personnages se sont confondus, ils se superposent parfois si bien qu’ils ne forment plus qu’une seule histoire. Aussi s’excusent-ils s’il vous est parfois difficile de démêler « nous », « je », « il » et « elle ». (…)

Syriens, ils ont quitté leur Syrie la même année que moi – 2014. Ils sont partis pour des raisons différentes, à des âges différents, et s’inscrivent dans des histoires et des parcours individuels différents. Ils ont subi la guerre du régime syrien contre leur pays durant quatre années, et ils en ont payé le prix à des degrés divers : perte (perte de personnes chères), dommages matériels variables, séquelles physiques, expérience directe (visuelle, tactile) de l’horreur et des attaques chimiques, des massacres de masse. Ces personnages dissemblables ont pourtant tous un petit élément en commun : au moment où commence l’exil et où ils quittent le pays, quelque chose s’embrouille en eux. (…) S’éloigner de la mort spectaculaire c’est devenir absent. Une absence difficile à vivre à plus d’un titre, on n’envisage pas sans terreur d’être soudain coupé de cette communion dans la douleur qui vous unit à ceux que vous aimez là-bas, et avec qui on ne se reconnaît plus.

Dans mon histoire tout le monde se sent coupable de ne pas être assez mort. Tout ce qui dépasse le danger de mort, ne serait-ce que d’un millimètre, est déclaré invivable.

Voilà ce que disent ces personnages, avec pudeur parfois. Ils ne participent plus de cette complicité de la souffrance et du témoignage contre la mort. Ce qui les terrifie, c’est l’éventualité de ne plus en être, parce qu’ils ont rompu avec la matrice de la douleur qui les définissait. Ils sont les absents. Les gens chers, restés là-bas, se remémoreront un jour certains événements fondateurs pour la collectivité. Ceux qui sont partis seront en dehors de cette mémoire-là. Retrouveront-ils, à leur retour, les mêmes lieux, les leurs, qui les attendent ? Autre chose encore les terrifie : être incapable de se définir autrement que par la mort. Le corps se déchire ici aussi, mais pas comme là-bas, il se disloque sans bruit, sans couleur rouge, il se disloque dans le vide, sans marquer la mémoire, cette mémoire douloureuse et tellement désirée.

Chacun d’entre eux s’y est pris de manière très singulière avec la douleur. Certains ont choisi de gémir, d’autres de ne rien voir, ne pas voir le désastre pour ne pas se laisser aller, ne pas gémir parce qu’il faut se secouer, y croire de manière volontariste et rude. Pourtant au début de leur exil, les uns comme les autres sont d’accord pour dire que la seule vie possible est là-bas, sous le toit de la mort. Tous sont complices du bourreau. Ils ne veulent plus qu’une chose : être la victime exemplaire, la victime dont « il » rêve. Comme le bourreau ne s’est pas senti suffisamment coupable, ils ont pris sur eux une partie du fardeau. Dans mon histoire tout le monde se sent coupable de ne pas être assez mort. Tout ce qui dépasse le danger de mort, ne serait-ce que d’un millimètre, est déclaré invivable.

Je suis soudain devenu mon père

[…] Nous avons quitté la Syrie pour le Liban avant que je n’aie terminé ma deuxième année à l’université. Quand j’ai pris la décision de partir du Liban et d’aller en France, j’ai consulté mon père. Lui, mon modèle, mon héros, mon père de soixante ans me dit : « Fais ce que tu juges opportun »… Sa réponse m’a fendu le cœur. Aujourd’hui, quand il y a une situation délicate ou une décision à prendre, il dit à mes frères de me demander… à moi qui ai vingt ans.

Sacrifice

[…] Ils disent : l’exil permet de redéfinir ce qu’est la patrie. C’est une deuxième langue qui vous éloigne de votre langue première pour vous permettre de la réassimiler. C’est une perte, une défaite, nécessaires pour reconstruire l’identité première. Je ne me souviens pas de ce qu’ils disent d’autre. Les premiers jours, il y avait deux questions obsédantes : à quel moment très précisément j’ai pris la décision de tout quitter ? Et pourquoi ? J’étais attirée vers la mort par une force centripète. Pourquoi je suis partie ? Il y avait les enfants, l’avenir, le fait de sauver une vie, deux, quatre – toutes ces raisons me semblent secondaires aujourd’hui, transparentes, je ne vois plus pourquoi. Je n’étais pas en danger de mort à Damas en fin de compte. Partir était une sorte de choix politique, celui de s’arracher à cette schizophrénie : tant qu’on n’arrive pas à rallier les régions libérées, on est de fait sous la protection du régime. Je ne pouvais plus accepter de rester dans l’indéfini. C’était un problème d’identité tout compte fait. Je n’appartenais à aucun des espaces existants, ni à l’espace libéré, ni au Damas du régime. Parmi les expressions que j’ai lues au début de la révolution sans les comprendre très bien, il y en a une qui me semble assez honnête en fin de compte, c’est celle de « sympathisant de la révolution ». Je fais partie de ces sympathisants. Quelle saleté cette expression ! Elle signifie en creux qu’il n’y a pas confusion entre toi et la révolution. Quand est-ce qu’on se confond avec la révolution, quand est-on la révolution et pas seulement un sympathisant ? Une fois mort ? Maintenant ces phrases me reviennent de manière automatique parce que j’ai oublié les raisons de mon départ.

La perte de mémoire est un phénomène précoce dans mon expérience personnelle d’émigration et d’exil. L’amnésie est la perte poussée à outrance. Être accro au souvenir, l’ennemi du temps. Je n’arrête pas de refaire l’inventaire de mes souvenirs, ils ne doivent pas disparaître et glisser à travers mes doigts comme le reste de ma vie. Je les ramène comme un berger qui a peur pour ses brebis. C’est épuisant de surveiller le musée de la mémoire. À chaque fois que je m’obstine à vouloir rattraper les fantômes, ils m’échappent… et ils me sautent dessus quand je m’y attends le moins… sans forme, un fourmillement dans les membres, un engourdissement de la tête… degré de luminosité d’un milieu d’après-midi et une chaleur toute damascène… qu’accompagne la voix du muezzin venue d’on ne sait où dans cette ville où l’appel du muezzin n’est pas en usage… détails susceptibles de faire sortir le corps en question de la mémoire en question. La bataille qui consiste à limiter les pertes quand on a quitté le pays est perdue d’avance. À chaque fois que ma fille butte sur un mot en arabe, un seul, j’ai l’impression que quelque chose s’écroule en moi, ce qui reste me file entre les doigts. Un proverbe : « Quelle histoire… y a pas deux jours qu’il est parti loin là-bas, et voilà qu’il demande : il est où le fleuve déjà ? » Ce n’est pas une affaire d’identité ou de nationalité. Il s’agit seulement de se rendre compte de l’ampleur des pertes. Quand tu sens qu’il ne te reste rien d’autre que la langue, tu tiens le coup et tu veille à parler bien, en réalité tu ne fais que compter ce tu as perdu en dehors de la langue, et il faut bien l’avouer tu ne gagnes pas au change. La pensée du non-retour contribue à mon effondrement intérieur. Je fais attention à tout ce qui se dit sur le parcours des immigrés dans le monde, les histoires de diaspora, au bout de combien de générations on revient ?

J’ai passé un semestre universitaire entier à débattre avec mes étudiants de questions de langue sur l’intraduisible… à la fin de chaque cours, ils me disaient : « Bon ! Donnez-nous votre proposition maintenant ». Je n’ai jamais réussi à leur donner ma version à moi, je contournais la difficulté en essayant de les convaincre que mon cours avait pour objectif de les initier à un certain nombre de problèmes théoriques. Qu’est-on capable de proposer pour contrebalancer les pertes ? Quand mon père est sorti de prison, il n’était pas intact, pas entier, une partie de lui-même n’est pas revenue. Peut-être ne reviendrons-nous pas, comme cette partie de mon père.

La bataille qui consiste à limiter les pertes quand on a quitté le pays est perdue d’avance. À chaque fois que ma fille butte sur un mot en arabe, un seul, j’ai l’impression que quelque chose s’écroule en moi, ce qui reste me file entre les doigts.

Paris… Qu’est-ce qui pousse le clochard qui se retrouve par terre ? Cette odeur-là. L’odeur des sans-logis m’a habitée durant plusieurs mois. L’odorat est plus archaïque que la vue, c’est ce que m’a dit cette femme. L’odeur est notre penchant premier pour ce qui est terrien, elle est antérieure à la fierté, à la verticalité, à l’érection. Mère, besoins primaires, odeur de feuilles de figuier dans l’air sec de la vieille maison de ma grand-mère au village… L’odeur… Tout au long de mes premiers mois d’exil, j’ai rêvé qu’on me fuyait à cause de mon odeur : je me retrouvais nue au milieu des gens et je déféquais, tout à coup l’odeur s’échappait… Il y a trente ans, mon père et ses camarades s’entassaient dans une vieille prison au milieu du vieux Damas – chacun d’entre eux disposant de soixante-dix centimètres pour vivre. Là aussi l’odeur devait être forte. À quel moment le sans-logis se laisse-t-il tomber ? A-t-il atteint une vérité qui nous échappe encore ? J’aurais peut-être dû me laisser tomber. Je me serais écroulée, si tel avait été mon destin… Dès les premiers moments de la révolution, mon père a été terrifié à l’idée que je sois mise en prison. « Tu n’es pas du genre à faire de la prison, tu ne supporterais pas ! » Qui est du genre à faire de la prison ? Qui peut supporter tout cela ? J’aurais bien du le supporter si tel avait été mon destin. Mais j’ai fait des manières, je ne suis pas restée. Je regarde la couverture du clochard… Hiver 2013, Fatna ne dort pas, elle regarde la couverture dont elle se couvre, ses enfants et elle, on dirait une peau de tigre. Elle se demande : « Est-ce que cette couverture est comestible ? Il n’y a plus rien à manger dans tout le camp. »… À quel moment s’autorise-t-on à s’écrouler ?

Je ne suis pas adaptée à mon environnement, c’est une question de format. Je suis comme un chameau, comme Gulliver au pays des nains. On est des gens bizarres, comment vont-ils nous comprendre ? Ces sols en bois me semblent instables, sans doute nous rendent-ils encore plus bizarres. Les logements sont petits, ce n’est pas la faute à nos corps bizarres… Nos nerfs ne supportent pas tout ce bruit, tout ce non-bruit.

J’ai soudain pris conscience de l’ampleur de notre drame quand Adnan est arrivé à Paris. Il avait vingt-deux ans au déclenchement de la Révolution, il en avait vingt-six quand il a quitté la Syrie. En quatre ans il a tout connu. Arrestation, traque, le siège de Douma, les attaques chimiques, les bombardements aux barils, les missiles, les charniers après l’attaque chimique, les corps déchiquetés après les bombardements. Il sourit, puis il rit franchement et raconte : « En avril 2011 j’ai été horrifié au moment de toucher le corps du premier martyr de Douma qu’on a porté depuis la Grande mosquée. Après les bombardements aux barils, j’arrivais à manipuler des corps déchiquetés sans m’émouvoir, le plus important était de retrouver avec quelle jambe mettre telle tête, enterrer rapidement, ramasser les petits morceaux et les enfouir pour éviter les maladies et les odeurs. » Je suis dérangée par ce rire décalé par rapport à son récit. D’accord, d’accord ! Il rit pour ne pas se suicider. Je sais. Il poursuit. Soudain, à ses rires succède la colère : « Les bombardements, les avions, les obus, les missiles, les barils, tout ça n’est pas si grave. C’est rien, vraiment. On y devient insensible avec le temps. Ce qui est totalement terrifiant, par contre, c’est le risque de tomber sur un barrage quand tu sors de Douma. » Silence, puis rire de nouveau. Moi, je ne ris pas. Je suggère : « Il faudrait peut-être que tu voies un psychologue ». « C’est pas mon truc de me plaindre, répond-il. De toute façon je préfère mon état actuel à la vie qu’on avait avant 2011. Au moins cette révolution aura ouvert la porte de l’espoir et… aujourd’hui on peut parler. Avant 2011, je ne connaissais pas l’espoir, maintenant tout reste possible. Toi, si tu es partie c’est que tu n’étais pas à la hauteur de la situation, non ? C’est pas mon truc de me plaindre. Y en a plein parmi ceux qui obtiennent le droit d’asile en Europe et dans le monde qui n’ont pas souffert à « l’intérieur ». Il leur est rien arrivé de grave. – Je ne crois pas que l’asile soit une décoration qu’on accroche à la boutonnière de ceux qui le méritent. – Rien ne changera. Avant, mon père gagnait 1500 livres syriennes, l’horizon était complètement bouché, on n’appartenait ni aux partis d’opposition ni aux partis du pouvoir… On en a payé le prix. Et on le paye encore. Je dois trimer pour garantir des ressources à ceux de « l’intérieur », assiégés, c’est la seule justification morale de ma présence ici. » « Justification morale », l’expression revient peut-être des dizaines de fois durant l’entretien avec Adnan. Il a besoin d’une justification morale pour rester en vie. Nous évoquons ensemble un ami commun qui a été arrêté à plusieurs reprises pendant la Révolution. De sa dernière arrestation, il lui reste des séquelles physiques définitives. « Je lui ai demandé à plusieurs reprises de nous rejoindre à l’intérieur de la Ghouta[1]. On avait besoin de lui. Il n’a pas donné suite… Il a prétexté qu’il devait rester à Damas pour des raisons politiques, pour poursuivre la lutte là-bas. Tu vois, personne n’est prêt à payer le prix. » J’essaye de compter combien de fois est revenu le terme « prix ». Plus, ou moins, que « justification morale » ? Mes pensées s’évadent, je me rappelle un texte de Saïd al-Batal[2] sur les gens de l’intérieur du siège, et ceux de l’extérieur, je pense à moi « la sympathisante de la Révolution », à « Un, Un, Un / Le peuple syrien est un ! »[3], à ce lointain soir d’automne où je n’ai pas réussi à courir dans l’escalier pour prévenir mon père qu’ils venaient l’arrêter… Je n’ai pas réussi à réparer les torts, je n’ai pas réussi à empêcher que ma mère et mon père soient sacrifiés, je ne me suis pas laissé sacrifier moi-même comme j’aurais dû.

S’en tirer

(…) L’exil est la trahison des larmes. Les vannes s’ouvrent de manière imprévue et inconsidérée. C’est au moment où l’agent de police s’est saisi de ma main, pour prendre mes empreintes digitales sur la feuille, que mes larmes ont coulé. Cette prise d’empreintes est la confirmation la plus criante, la plus symbolique, de la mention « stateless »[4] qui figure sur le laissez-passer[5] qui m’a permis de voyager jusqu’ici. Mon exil est compliqué, complexe. En tant que Palestinien, je me retrouve exilé de mon pays d’accueil, la Syrie. Je dois donc redéfinir ce de quoi je suis exilé. Je considère que la Syrie est mon pays, mais la révolution a singulièrement compliqué les choses du point de vue identitaire. Certaines phrases comme « T’es Palestinien, et pour la Révolution ? T’es de notre côté ? Super ! », « Palestinien ? Occupez-vous de vos affaires, vous autres » étaient très difficiles à digérer. Dès le début j’ai senti que j’allais perdre la Syrie. Aujourd’hui, il y en a qui essayent de récupérer cette histoire, ou qui rabâchent des propos éculés du genre : « Le destin des Palestiniens de Syrie est en dehors de Syrie. » Si le monde est capable d’accueillir six cent mille réfugiés palestiniens hors de Syrie, il est sûrement capable de les faire revenir en Palestine.

Quand j’ai été blessé en 2012, ce sont des amis à moi qui m’ont porté jusqu’à l’hôpital. Ils étaient onze, aujourd’hui il n’en reste plus que quatre, les sept autres ont été soit tués, soit emprisonnés et, à ce titre, ils sont en danger de mort. Mes amis ont toujours été là pour me dire si j’étais sur la bonne voie. Je me suis toujours tourné vers eux pour savoir si j’allais dans la bonne direction, si j’étais en cohérence avec moi-même. Aujourd’hui, je suis sans points de repère. Depuis que Nabil a été tué dans le camp, à l’automne dernier, je ne sais plus pour qui je dois marcher sur la route de la vie. Nabil, l’ami d’enfance. Je pensais que leur disparition me poserait un problème d’avenir – avec qui vieillir ? En vérité, mon problème est avec le passé : comment continuer à vivre avec tous ces souvenirs ? Aucune justification ni aucune victoire ne compensera jamais la perte. Je ruse avec ma conscience, je minimise l’ampleur de ce que j’ai perdu, mais le souvenir me rattrape à tout instant. Je fais correspondre chaque paysage, chaque détail perçu ici, à son équivalent là-bas : le bus, la rue, les gens dans la rue, les arbres… Je savais dire les yeux fermés quels arbres avaient été taillés dans la rue de Beyrouth en face de la faculté de droit.

En Syrie je jouais avec la langue dont je reformulais la grammaire à ma guise, et je faisais des théories à partir de mes petits jeux. Aujourd’hui, je subis la langue. La moindre règle de la grammaire française me fait peur. Comment les Français pourraient-ils se douter, en m’entendant ânonner leur langue, que je suis un meneur dans ma société ? J’ai passé ma vie à faire éclore la jeunesse, en tant qu’enseignant, qu’entraîneur, que militant. Ceux que je voulais faire venir à maturité sont tombés en martyr. Comment s’en douteraient-ils ? Comment me présenter, et pourquoi le ferais-je d’ailleurs ? Peut-être pour mériter de poser, un jour, des fleurs sur la tombe de ceux que j’aime dans le cimetière du camp de Yarmouk.

Apesanteur

Mon problème ici, c’est que les souvenirs restent au niveau de l’enveloppe cérébrale et ne vont pas au-delà. Je vois un paysage, et ça reste un paysage, il n’est pas accompagné de palpitations, sueurs, odeurs. Ceci n’est pas du souvenir. Voilà peut-être pourquoi je ne supporte plus ma voix. Je n’aime plus parler. Je me contente du nécessaire par textos. J’évite toute effusion vocale.

Ici je suis indéfinie. Je suis devenue l’égale de tous dans un effacement de ma singularité, mais il n’y a pas que cela. Je me retrouve aussi amputée de tous les signaux sociaux, de tous les rites, que je maîtrisais à la perfection et parmi lesquels je me mouvais. Mon étrangeté, l’étrangeté de la langue, ma maladresse, l’exiguïté de ma marge de manœuvre, tout ça me rend doublement déracinée. Moi qui pouvais, de par la nature de mon travail, aider des dizaines de familles en un seul jour quand j’étais en Syrie… Aujourd’hui je dépends de directives, d’aides, et de la bonne volonté de celui qui me traduit. Ce n’est pas grave. Je m’attends à pire, je mérite pire. Je mérite de me retrouver à la rue parce que j’ai quitté la Syrie. Avant que je ne parte nous avons évoqué la possibilité d’un départ groupé de toute la famille, mon père a répondu de manière implacable : « On est déjà partis une fois de Palestine et on s’est retrouvés en Syrie, on sait ce que ça veut dire partir. On ne ressortira de chez nous que pour rejoindre la tombe. » Je comprends tout à fait.

Je n’ai pu m’avouer ma condition de réfugiée de guerre qu’au bout de plusieurs mois de vie ici. Au début, j’ai mobilisé toutes mes forces et toutes mes économies pour éviter de regarder cette réalité en face, ne pas tomber dans les rouages d’un système qui vous attrape par les cheveux, et vous met le nez sur la pancarte « Tu es réfugié ». Je n’y suis pas arrivé. Ici, en tant qu’étranger, il est impossible d’intégrer rapidement la vie ordinaire, tu as beau être financièrement blindé ou être bardé de diplômes, ça ne change rien. Personne n’acceptera de te louer un logement, tu seras donc contraint d’attendre que l’État t’attribue un logement social, en tant que réfugié. À chaque fois que j’ai voulu m’occuper des démarches administratives par moi-même, je me suis heurtée à un mur, on te fait comprendre que tu ne peux arriver à rien en raison de ta maîtrise limitée de la langue – « Vous devriez faire appel à un travailleur social ou aux associations et structures en charge des réfugiés. » Dans ces administrations tout dépend de l’humeur de la personne que tu as en face, de son degré d’empathie avec toi. Pour finir, ils disent que la plupart des problèmes de la deuxième génération de maghrébins en France tient au fait que la famille soit devenue dépendante de l’aide sociale, et qu’on ait ainsi retiré aux pères leur autorité symbolique, les rendant impuissants aux yeux de leurs enfants. Je ne veux pas que mes enfants vivent cette expérience. En fait, j’étais quelqu’un d’important dans mon pays, ma société. Je contrôlais toutes les dimensions de ma vie. Aujourd’hui, le moindre détail me jette dans un état de détresse maladif. J’ai peur que les enfants n’apprennent pas la langue assez vite, j’ai peur qu’ils se perdent dans ce nouveau système scolaire, j’ai peur qu’ils soient persécutés à cause de leurs origines, j’ai peur qu’ils ne s’adaptent pas au régime alimentaire, j’ai peur qu’ils se gâchent dans un système éducatif qui va à vau-l’eau. Je sais bien que mes peurs sont infondées parfois, mais mon angoisse vient de l’impression que je ne contrôle plus rien. Je suis dans un état d’apesanteur totale.

Au début, j’ai mobilisé toutes mes forces et toutes mes économies pour éviter de regarder cette réalité en face, ne pas tomber dans les rouages d’un système qui vous attrape par les cheveux, et vous met le nez sur la pancarte « Tu es réfugié ».

J’ai une drôle de manière de me représenter le temps, j’aimerais que toutes les difficultés, les difficultés liées à l’installation dans un nouvel endroit, passent le plus vite possible, que ça passe en quelques heures… Mon père disait souvent qu’ils n’étaient devenus des êtres humains qu’à partir du moment où ils sont sortis du système d’aide de l’UNRWA[6], qu’ils sont devenus autonomes, qu’ils ont construit leur propre vie à Damas. J’ai l’impression que j’essaye d’escamoter rétroactivement cette période qui remonte à plus de soixante-sept ans. Je cours comme si je pouvais prendre le temps de vitesse, mais tout ce que je fais c’est générer du stress autour de moi. Je ne supporte pas l’immobilité. Tout le monde doit être en mouvement, sans cesse, comme dans une ruche. J’apprends la langue, j’essaye de poursuivre mes études, je continue les démarches administratives, j’aide les enfants. Qu’est-ce que je veux prouver ? À qui ? Je n’en sais rien, mais c’est ce que j’ai trouvé pour rester en contact avec l’avenir.

Ce qui est arrivé dans notre pays nous a rendus semblables aux animaux qui pressentent un tremblement de terre, nous sentons ce que les autres ne sentent pas. Les premiers jours, quand je suis arrivé ici, je pouvais voir très clairement la catastrophe inéluctable. Il est impossible qu’une telle quantité de violence puisse s’accumuler dans un coin comme la Syrie, et laisser le reste du monde intact. C’est impossible. Pensaient-ils vraiment ne pas pouvoir être éclaboussés par le sang de là-bas ? Après les événements de Charlie Hebdo, j’ai eu l’impression que quelque chose était rentré dans l’ordre, enfin un peu de mort.

Pınar Selek dit dans un petit livre sur l’exil qu’avant d’avoir été contrainte à l’exil, quand elle était encore dans son pays, à Istanbul, elle ne cessait de répéter cette phrase de Virginia Woolf : « En tant que femme, je n’ai pas de pays. En tant que femme, je ne veux pas de pays. Le monde entier est mon pays. » Elle s’exerçait à construire une sorte de maison mentale à partir de plein d’endroits différents, il faut dire que la nature de son combat l’obligeait à passer pas mal de temps à marcher dans les rues. Mais quand elle a goûté à l’exil, les choses ont changé. Ça n’a absolument pas été facile. Elle a résisté en essayant d’ouvrir les fenêtres et les portes pour agrandir son pays et permettre à d’autres vents d’entrer chez elle, en elle. Est-ce que je peux, moi aussi, arriver à ouvrir portes et fenêtres à d’autres vents ? Je n’en sais rien, aujourd’hui je sais seulement que je vais faire grandir mes enfants le plus vite possible pour pouvoir y retourner.

Ici et là-bas

[…] Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Toute ma vie, j’ai tout fait pour ne rien dire et ne rien faire qui me fasse remarquer, rien qui crève les yeux des autres… Pleurs et silence… Moi je déteste ceux qui disent et font des choses qui crèvent les yeux des autres. Je ne te dirai qu’une seule chose : « Remets-t’en à Dieu, place ta confiance en Lui, et regarde ! Ce soleil, c’est le même qui se lève là-bas. »

 


 

Naïla Mansour

26/01/2016

 

(Texte repris du site partenaire Les nouvelles Antigones)

Texte traduit de l’arabe (Syrie) par Lotfi Nia

 
 

Notes :

[1] La Ghouta est une sorte de ceinture verte qui entoure Damas. La région de vergers a été l’une des premières à se soulever an 2011. Elle a subi d’importantes destructions.

[2] Ce jeune homme a vécu deux ans de siège dans la Ghouta orientale. Il a photographié et écrit des textes sur son expérience. L’un de ces textes a été traduit en français sur le site de L’Express, http://www.lexpress.fr/actualite/syrie-fermer-tranquillement-les-yeux_1656336.html

[3] Slogan politique utilisé au début de la Révolution pour rejeter la thèse du régime qui présentait le soulèvement comme un mouvement confessionnel sunnite.

[4] Apatride (en anglais). Les Palestiniens syriens sont considérés comme des apatrides.

[5] Le camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk se situe au sud de Damas. C’est l’un des plus importants camps de la diaspora palestinienne.

[6] UNRWA : Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Moyen-Orient.