Syrie, mars 2011. Fous de liberté | Omar Youssef Souleimane, manifestation à Damas, camp de Yarmouk, Saladin, Arrestations, mosquée des Omeyades, Souk Hamidyé, loukoums, Mohamed Dibo
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Omar Youssef Souleimane   

Syrie, mars 2011. Fous de liberté | Omar Youssef Souleimane, manifestation à Damas, camp de Yarmouk, Saladin, Arrestations, mosquée des Omeyades, Souk Hamidyé, loukoums, Mohamed DiboPremière manifestation à Damas

Tunisie. Le mot était sur toutes les lèvres. Un jeune homme s'était immolé, la foule avait envahi les rues. J’étais sorti de ma chambre en entendant mon frère, enthousiaste, dont la voix couvrait celle des présentateurs des journaux télévisés. Je préparais mes examens de dernière année, mais j’ai rapidement délaissé les bancs de l’université pour me tenir constamment informé : " Ben Ali quitte la Tunisie en avion. Tout est désormais possible ". L’éclair n’attendait que son heure pour éclater. Les nouvelles se succédaient et comme la plupart de mes amis je passais mes journées devant les écrans. Les événements d'Egypte nous affectaient tout particulièrement. Puis, ce fut le tour de la Libye. En si peu de temps, trois chefs d’état que nous croyions éternels avaient pris la fuite. Etait-ce possible ? Vivions-nous un rêve ? Nous avions abandonné travail et études et ne cessions de nous demander : et chez nous, à quand la révolution ? Nous n’avions que cette question en tête. Des étudiants, des journalistes, des commerçants, des ouvriers rejetaient cette perspective, d’autres y voyaient une véritable renaissance.

Presque tous les regards s’étaient tournés vers Damas. Plusieurs sites de l'opposition syrienne avaient annoncé une manifestation, appelée jour de la colère, le 5 février 2011. Son premier objectif était d'obtenir la libération des détenus politiques. Mais ce fut un échec. Plusieurs manifestations suivirent à Damas, en soutien à l'Egypte ou à la Libye. Fallait-il manifester le 15 mars et le 17 avril ? Les avis étaient partagés.

J'étais à Homs où j’échouai à la plupart de mes examens. Les manifestations m'hypnotisaient. Impossible de penser à autre chose. Une connexion Internet rapide me permettait dorénavant de contacter quelques amis partisans des révolutions arabes, la plupart n’ayant jamais eu auparavant d’activités politiques.

 

 

13 mars 2011

Le coiffeur me parle de la hausse des prix. Tout en le regardant parler je me dis : " Tu n'as aucune idée de ce qui va se passer. Tout va changer. " Je pensais tout comme les groupes que j'avais contactés que nous allions changer le monde. Une énergie extraordinaire s’était emparée de nous. Le doux soleil de midi éclairait les rues de Khaldiyé. Je revins chez moi, ma mère me félicita pour ma nouvelle coiffure. Je lui annonçai mon départ pour Damas où une manifestation était prévue le surlendemain. Je n'oublierai jamais ses yeux effarés, la peur envahissant son visage blême. : " Mon fils, m’a-t-elle dit, nous connaissons ce régime depuis les années 1980, et rien n'a changé depuis. Quand nous étions étudiants, comme toi, la moitié de la jeunesse du pays a été tuée. Pourquoi veux-tu mourir ? » Je lui répondis : « Votre génération s’est accommodée de l’humiliation. Ce n’est pas notre cas. Mais ne t’inquiète pas, ils ne vont pas nous faire de mal. Les temps ont changé, grâce aux médias et aux révolutions arabes." J'étais naïf.

 

 

Syrie, mars 2011. Fous de liberté | Omar Youssef Souleimane, manifestation à Damas, camp de Yarmouk, Saladin, Arrestations, mosquée des Omeyades, Souk Hamidyé, loukoums, Mohamed DiboA Damas

Allais-je vraiment crier « Liberté » dans les rues de Damas ? Si jamais je trouvais la mort, j'aurais au moins assez vécu pour crier ce mot : Liberté. L'amoureux qui court à son rendez-vous est aveugle. Nous étions atteints de cécité. Je ne pouvais imaginer à quel point une certaine réalité m’échappait. J'évitais de me poser une foule de questions : Qu’adviendrait-il ensuite ? Et si nous étions tués? Et si la manifestation échouait ?

Plusieurs groupes avaient appelé au rassemblement sur Facebook ou sur des sites Internet. Les revendications portaient sur la fin de l’état d’urgence, la libération des prisonniers politiques, la lutte contre la corruption et la suppression de l'article huit de la constitution instituant le Baath comme unique parti dirigeant.

Je me rendis à la faculté des lettres afin de rencontrer quelques amis en qui j'avais confiance. L’un d’entre eux m’annonça qu’il avait décidé de se rendre à la manifestation, un autre qu’il s’en approcherait en taxi et se joindrait au cortège si celui-ci était suffisamment important. Un troisième me mit en garde, convaincu que c’était du suicide. Parmi eux, il y avait une jeune femme que je ne connaissais pas mais qui, selon mes amis, pouvait sans crainte se joindre à nous. Chaque fois que nous nous taisions, elle se mettait à chanter, sans nous prêter la moindre attention : « Nous avons regardé la lumière, nous avons regardé le vent, nous avons regardé le soleil, nous avons regardé la liberté. » Je l'invitai à prendre un verre et elle accepta. Dans le Souk Midhat-Pacha, chez Michel, elle s’est mise à chanter, à haute voix. Tous les clients l’ont écoutée, puis ils ont entonné le refrain.

J’étais tiraillé par des sentiments contradictoires, mais l’euphorie prévalait. J’ai brusquement déclaré : « Demain, nous ne serons peut-être plus là. Marions-nous aujourd'hui. » Elle a ri et a acquiescé. Nous avons quitté le bar et sommes allés dans une église du quartier pour y allumer un cierge. Au prêtre, nous avons dit que nous étions mariés et il nous a répondu : « Que Dieu vous bénisse. » La nuit commençait à tomber. Nous sommes repartis en riant, manifestement heureux. J’ai pris sa main, j’ai joué le rôle de l’époux comblé, elle s’est contentée de chanter. Puis nous nous sommes séparés. Je rencontrai ensuite l'écrivain Mohamed Dibo d’après lequel les services de renseignements étaient en mesure de se débarrasser de nous en moins de cinq minutes. Malgré tout, nous avons décidé de nous rendre à la manifestation.

A trois heures du matin, j’arrivai chez un ami habitant le camp de Yarmouk, situé dans la banlieue sud de la ville. Cette nuit-là, j’ai fait un rêve : J’étais dans une cellule et un individu me poussait vers une gégène. Je criais d'effroi. Dans un demi-sommeil, je vis des fils électriques s'approcher de moi. Suspendu au plafond, je recevais des coups et subissait d’autres tortures bien connues des détenus syriens.

Avec un journaliste de Homs, Omar Edlebi, nous avions contacté plusieurs associations de défense des droits de l'homme et des amis syriens installés à l'étranger leur demandant de se tenir prêts à diffuser les informations en notre possession.

Le lendemain matin, comme convenu, j’ai retrouvé le journaliste de Homs dans le jardin situé à proximité du pont de la Révolution, à cinq minutes de marche de la statue de Saladin. Nous sommes restés assis sur l'herbe avant de nous diriger vers le lieu du rendez-vous. A l’exception des autocars de la sécurité stationnés jusqu’au Souk Hamidiyé, rien n'indiquait que la manifestation devait partir de cet endroit. Nous avons examiné les lieux et n’avons vu aucun de nos amis.

Une demi-heure plus tard, toujours personne. Nous avons appris par Facebook que la manifestation avait déjà commencé place des Omeyades. Nous y sommes allés et, arrivés à destination, n’avons rien vu d’autre que des soldats gardant la bibliothèque Assad et les bâtiments de la télévision d'état. L'information était fausse. Désespérés, nous avons maudit ce chaos et le manque d’organisation et de concertation entre les organisations. Ce désordre n’a ensuite fait que croître, quoi de plus normal étant donné que nous n’avions aucune expérience du militantisme, n’étions membre d’aucun parti ni d’aucun syndicat. Depuis notre enfance, nous ne connaissions rien d’autre que les organisations de masse du parti Baath destinées aux élèves du primaire et du secondaire.

           

Syrie, mars 2011. Fous de liberté | Omar Youssef Souleimane, manifestation à Damas, camp de Yarmouk, Saladin, Arrestations, mosquée des Omeyades, Souk Hamidyé, loukoums, Mohamed DiboArrestations

Les reflets sur les vitres du taxi ne nous permettent pas de bien voir. Au dessus de la citadelle, un soleil insolant indiquait que de nombreuses civilisations étaient passées par là. Alors que je regardai en direction du Souk Hamidié, le taxi dépassa un enfant vendant des chewing-gums devant la gare du Hejaz. Je regardai devant moi, et vis au loin un groupe d'hommes. Descendus du véhicule, nous les avons rejoints et avons couru ensemble jusqu'à la place Harika où des policiers hurlaient : « Allah, la Syrie, Bachar et rien d'autre! ». Ils venaient de réprimer la manifestation qui était sortie de la mosquée des Omeyades. Un nombre impressionnant de policiers et de membres armés des services de renseignement s’était rassemblé, certains en uniforme et d'autres en civil. Entre le Souk et la Citadelle, ils étaient si nombreux qu'ils auraient pu arrêter la moitié des habitants de Damas. A un angle de la place Harika, nous avons vu des hommes de la sécurité sortir trois jeunes hommes menottés d'un magasin de vêtements, puis les jeter dans leur véhicule comme de vulgaires sacs de pommes de terre. Les commerçants et les badauds, venus regarder ce « spectacle » furent dispersés sans violence par les forces de sécurité.

La plupart des manifestants, tout au plus une vingtaine, venaient d'Akrad et plus particulièrement de Rukn el Din, quartiers pauvres du Nord de Damas surtout peuplés de Kurdes. Au moment de l'interpellation, des cris ont retenti et tous les regards se sont tournés vers un balcon. Les moukhabarat, les services de sécurité, venaient d’arrêter un jeune en train de filmer. Une minute plus tard, je le vis sortir du bâtiment, deux hommes l’empoignant par les mains et le cou. Je m'assis avec mon ami sur un des bancs de la place et, faisant mine d’appeler quelqu’un, je mis en marche la caméra de mon téléphone portable. C'est à cet instant que Mohamed Dibo m'appela.

«Tu connais peut-être un magasin de chaussures appelé Al Kawakèb ?»

J'étais en chemin pour rencontrer Mohamed Dibo à l'extérieur du Souk quand je vis qu'un membre de la sécurité me suivait. Je lui posais alors cette question. Je voulais lui faire croire que j'étais un touriste libanais égaré dans la capitale. Le crétin rigola, se moqua de moi et haussa les épaules.

Après avoir expliqué la situation à Mohamed Dibo, nous sommes partis à la recherche d’un autre rassemblement, mais nous n’avons croisé que les forces de répression stationnées du Souk Hamidyé jusqu'à la rue Al Thaoura. Nous avons alors décidé de nous rendre au café Al Kamal, à Salhiyé, loin des regards indiscrets, où le journaliste de Homs nous a rejoints. De là, j’ai appelé la B.B.C. pour signaler que « six jeunes avaient été arrêtés à Damas après une manifestation à la sortie de la mosquée des Omeyades en direction du quartier Harika ». Personnellement, j'avais été témoin de quatre arrestations, mais Omar Edlebi, après mon départ, avait vu deux autres jeunes se faire interpeller alors qu'ils filmaient depuis un balcon.

Une autre manifestation, après la prière de l’après-midi, était très peu probable. J’ai donc pris congé de Mohamed Dibo devant la porte du café, promettant au journaliste de le tenir au courant si quelque chose devait à nouveau se produire.

 

 

Les loukoums de Deraa

Epuisés, nous nous sommes assis dans la cour de la mosquée des Omeyades en attendant la fin de la prière. Devant nous une boîte de loukoums achetée à un homme d'une cinquantaine d'années debout à côté de pigeons courageux recherchant leur pitance entre la mosquée et les véhicules noirs. L'homme derrière un petit étal interpellait les passants : " Loukoums de Deraa ! " Les fidèles sont sortis sans le moindre incident et rien ne s'est passé. Omar était furieux à cause du chaos et de la cacophonie médiatique. Alors qu'il parlait avec colère, je lui tendis un loukoum en lui disant : " Mange, y'a rien de meilleur ! " Il rentra à Homs et Mohamed Dibo fut arrêté par les services de renseignement de l'armée de l'air le 19 mars. Il me fit savoir lors de sa libération un mois plus tard que la Sécurité avait surveillé tous nos déplacements. Je suis ensuite resté jusqu'à la tombée de la nuit et j'ai marché autour de la mosquée sans rien voir d'autre que les membres des services de renseignements, sur le qui-vive, suspectant tous les passants. Finalement je me suis dirigé vers la gare routière d'Abbasiyé emportant ce qui restait des loukoums de Deraa. C'est ainsi qu’un rêve s'est transformé en cauchemar. Aujourd'hui, quatre après les faits, après toutes ces destructions, je ne sais pas si j'ai eu tort ou raison. Tout ce que je sais, c'est qu'une folie s'est alors emparée de nous, elle s'appelait Liberté et elle s'appellera toujours Liberté.

 


 

Omar Youssef Souleimane

Traduit par: Lionel Donnadieu

09/03/2015