15 mars 2011: Début de la révolution syrienne | Révolution syrienne, Caroline Donati, Dera’a, Courrier de l’Atlas, New Syrian Voices, destruction massive, disparus
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Nathalie Galesne   

15 mars 2011: Début de la révolution syrienne | Révolution syrienne, Caroline Donati, Dera’a, Courrier de l’Atlas, New Syrian Voices, destruction massive, disparusLe contexte

Ont-il imaginé une seconde les adolescents de Dera’a, en écrivant sur les murs de leur école agités par le fou rire, « ton tour arrive docteur » à l’adresse de Bachar El-Assad (ophtalmologue de formation), que leurs graffitis leurs vaudraient l’emprisonnement et la torture, et déclencheraient le début de la révolution syrienne ?

La mèche allumée à Dera’a par la violence policière se propage rapidement. Quelques deux semaines plus tard à Damas, des dizaines de personnes se rassemblent le 15 mars 2011, via un appel à manifester posté sur une page facebook pour « une Syrie sans tyrannie, sans loi d’urgence (depuis 1963) ni tribunaux d’exception ». Dès lors la contestation contre le régime de Bachar el-Assad ne va cesser de croître.

On connaît la suite, l’anéantissement de tout un peuple, les sièges d’Homs, d’Alep…La destruction massive du pays, les bombardements de l’armée syrienne contre la population civile, les armes chimiques, l’irruption des troupes de Daech dans le conflit, l’abandon de la communauté internationale et l’indifférence des opinions publiques. Quatre ans après le début du soulèvement, le bilan est effroyable : plus de 200.000 morts, 6,5 millions de personnes déplacées, environ 300.000 personnes en détention, dont 20.000 disparus.

Et pourtant, on ne pourra pas dire que l’on ignorait le martyr des Syriens pris en étau entre la folie meurtrière du gouvernement de Bachar el-Assad et la barbarie des extrémistes de l’EI. Il existe en effet aujourd’hui une information alternative pour raconter, de l’intérieur même du pays, cette tragédie sans fin. Non, on ne pourra pas dire que l’on ne savait pas.

 

//Caroline DonatiCaroline DonatiLe témoin

Caroline Donati 

Caroline Donati connaît la société syrienne en profondeur. Elle lui a consacré un ouvrage « L'exception syrienne: entre modernisation et résistance » (éd. La Découverte, 2009). En 2012, elle a conçu avec Carine Lefebvre-Quennell le webdoc « Syrie, journaux intimes de la Révolution » hébergé sur le site d’Arte et de Mediapart. Cette expérience nourrit le réseau de journalistes citoyens « New Syrian Voices » qu’elle vient de créer.

 

Le témoignage

Le 15 mars 2011 est devenu la date symbolique du début de la Révolution syrienne en référence au soulèvement populaire de Dera’a, où des adolescents avaient été emprisonnés et torturés. La réponse des services de renseignement faite aux familles, qui réclamaient des nouvelles de leurs enfants, fut d’une telle cruauté qu’elle a déclenché une immense colère, à Dera’a, à Damas, puis dans tout le pays. L’information a très vite circulé, car les familles de cette région rurale marginalisée ont en effet trouvé refuge dans les banlieues de la capitale : elles se sont donc immédiatement solidarisés avec les leurs, après le sort réservé aux enfants et la répression contre les premiers manifestants.

Ce qui était important, avec Dera’a, c’est que la colère partait d’une région rurale historiquement choyée par le pouvoir – le parti Bath, l’institution militaire y ont recruté leurs éléments. Cela marquait la faillite du système Assad, et plus encore du régime de Bachar al-Assad et de ses dérives mafieuses : Dera’a était marginalisée économiquement et souffrait comme le reste du pays des abus des sécuritaires. Le mécontentement contre la cherté de la vie, la corruption, s’est très vite transformé en une révolte pour la liberté et la dignité. C’est le slogan de la révolution syrienne. Le pouvoir était allé trop loin, et il ne pouvait plus racheter la paix sociale comme il l’avait fait dans le passé.

C’est Dera’a qui a cristallisé la colère et la frustration des Syriens, mais il y avait eu à Damas plusieurs incidents significatifs. En février, les passants s’étaient rebellés contre les abus d’un policier, au centre de la capitale, et puis, il y avait eu cette petite manifestation, éclair, au cœur du souk Hamidiyé. Une grande audace, pour qui connaît le verrou sécuritaire syrien.

A ce moment-là, j’étais en France, je travaillais dans l’action culturelle, en lien avec le monde arabe. Depuis des semaines, j’assistais aux (prémisses des) révolutions tunisienne et égyptienne, heureuse de voir que les peuples arabes prenaient leur revanche et parvenaient à briser leurs carcans autoritaires, déjouant tous les pronostics.

Je guettais les réactions en Syrie, et la société civile réagissait, sur le mode de l’humour et de l’audace conjuguée, comme à son habitude. Dans tout le pays, les sms de félicitation avaient fusé au départ du président Moubarak ! Mais comme beaucoup, y compris des amis syriens, je n’osais y croire : comment les Syriens allaient pouvoir se dresser devant la terreur. Et puis, il y a eu Dera’a, suivi de Damas, et surtout, en avril, Homs, un vrai séisme. A partir du moment où on a vu la bourgeoisie de cette ville, les notables locaux, rejoindre les jeunes, aucun doute n’était plus permis : la Syrie se soulevait comme la Tunisie, l’Egypte. Mais il a fallu du temps pour que les médias et les gouvernements prennent la mesure de ce qui se jouait.

Je me suis rendue compte qu’il se jouait un enjeu majeur autour de la communication. J’ai senti alors le devoir de relayer l’information, en donnant des interviews, puis en écrivant dans Mediapart. Il y avait un important travail de décryptage à faire.

Que faire vis à vis de ceux qui mettaient en doute la légitimité populaire de la révolution, niaient la spontanéité de ce soulèvement et, à cause de la situation régionale particulière de la Syrie, réduisait ce qui se passait à un jeu d’intrigues entre grandes puissances ?

C’était révoltant : le peuple syrien se voyait nier les mêmes droits auxquels aspiraient les citoyens tunisiens et égyptiens. Depuis le départ, on l’a fait otage des logiques géostratégiques. Cette méconnaissance de la société syrienne et ces dénis préfiguraient de la tragédie actuelle. Sans compter la force de la propagande et manipulation du régime syrien.

Il fallait donc, à la fois, donner un éclairage sur le fonctionnement du régime et les dynamiques géopolitiques. Mais le plus important était de rendre compte de cette société, de son combat, de son intelligence, de sa capacité de résilience.

J’ai donc suivi l’évolution du soulèvement grâce à un réseau de jeunes activistes syriens auprès duquel j’avais acquis grâce à mon travail une légitimité, et surtout une relation de confiance très étroite. C’est par eux que j’ai rencontré Oussama, un des quatre journalistes citoyens du webdoc « Syrie, journaux intimes de la révolution » et avec qui j’ai lancé le réseau de journalistes citoyens « New Syrian Voices ». Il est l’un des fondateurs du groupe des « jeunes de Daraya », (banlieue de Damas), qui ont défié le pouvoir dès la fin des années 90, par des actions sociales hautement politique (une campagne de nettoyage des rues, et contre la corruption). Ils sont à la base du mouvement syrien de non violence.

Ces jeunes, ce sont eux qui représentent la vraie force révolutionnaire du pays. Ils n’appartiennent pas à la vieille génération d’opposants politiques, ni à l’élite urbaine, ce sont des figures méconnues qui n’ont pas pignon sur rue. Leur attachement à leur culture musulmane syrienne fait peur alors qu’ils sont les premiers à combattre les fous furieux de Daech. Et qu’ils font preuve d’une maturité politique exemplaire et d’une résilience remarquable.

Dès 2012, je me suis rendue compte que l’écrit ne suffisait plus, qu’il fallait aller vers l’image pour lutter contre cette méconnaissance, briser la perception négative dont est victime la société syrienne. C’est à ce moment-là que j’ai contacté Carine Lefebvre Quennell, réalisatrice de documentaire, et qui a l’expérience de l’auto-filmage et du témoignage de proximité. Avec Oussama, nous avons proposé à deux jeunes journalistes citoyens de se filmer au quotidien pour témoigner de leur quête de démocratie. C’est ainsi qu’est né « Syrie, journaux intimes de la révolution ». Après le 21 août 2013, le massacre de civils à l’arme chimique, le traitement médiatique et politique de cette nouvelle horreur, m’a convaincu qu’il fallait poursuivre dans cette voix pour témoigner et faire connaître les Syriens tout en leur rendant justice.

 

 

http://syria.arte.tv/fra

 

 


 

Nathalie Galesne

(Article publié dans le n° de mars 2015 du Courrier de l’Atlas)

http://www.lecourrierdelatlas.com