«Jamais les Syriens se sont tant aimés les uns les autres» | Amélie Duhamel, IMA, Jean-Pierre Perrin, Monzer Makhous, Moaz Al Khatib, Fabrice Weissmann, Bassma Kodmani, Omar Aziz, José Balmès, Jack Ralite
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Amélie Duhamel   

«Jamais les Syriens se sont tant aimés les uns les autres» | Amélie Duhamel, IMA, Jean-Pierre Perrin, Monzer Makhous, Moaz Al Khatib, Fabrice Weissmann, Bassma Kodmani, Omar Aziz, José Balmès, Jack RaliteQuand Jean-Pierre Perrin, journaliste à Libération, rentra de Syrie après un voyage de deux semaines en janvier 2013, le garçon de café avec qui il avait l’habitude de bavarder à Paris lui a lancé : « Ça a l’air de se calmer là-bas. » C’est que depuis quelques semaines, le drame syrien se joue dans le silence, alors que le nombre de morts est en croissance exponentielle.

Aujourd’hui, on en compte en moyenne cent par jour, ce qui totalise 70 000 en vingt-quatre mois. Quant au nombre de déplacés, il concerne 700 000 personnes à ce jour. Mais les médias ne s’intéressent plus à cette actualité, jugée trop répétitive pour intéresser le public. Quant aux Etats, ils ne font rien et laissent croire que deux camps s’affrontent à forces égales : les rebelles, soi-disant dominés par les salafistes, et les forces du régime.

La journée de solidarité avec le peuple syrien organisée par l’Institut du monde arabe à Paris le dimanche 24 février, en donnant la parole à des journalistes, témoins, spécialistes et opposants au régime, a permis de faire le point sur la situation. D’après les intervenants, les Syriens ont besoin de deux choses : des armes et une aide humanitaire. Monzer Makhous, ambassadeur-représentant de la Coalition nationale syrienne, s’est expliqué  sur le premier point : « Certes, réclamer des armes peut choquer une opinion plutôt encline à faire parler les hommes. Mais aujourd’hui, nous estimons que, face à un régime qui emploie des scuds, des missiles et des bombes au TNT pour tuer et terroriser sa population, il faut donner aux Syriens la possibilité de se défendre. » La menace de voir les armes tomber aux mains des islamistes ? « Il faut faire confiance au peuple syrien, rétorque-t-il. Certes, le régime a joué la carte d’Al Qaida en libérant ceux qu’elle emprisonnait et en ouvrant les frontières à ceux de l’extérieur. On peut penser qu’ils constituent aujourd’hui 10% des forces armées rebelles. Mais les Syriens ne sont en aucun cas prêts à leur livrer le pays. La Syrie se caractérise par une grande tolérance et un paysage religieux où chacun a sa place et il n’est pas pensable qu’elle se “talibanise”. » Ajoutons le commentaire du Monde du 25 février : « Cet argument serait convaincant si la paralysie actuelle ne produisait pas ce que [les Etats] veulent éviter : le développement continu de groupes armés fondamentalistes financés par certains pays du Golfe.

Hier, la Coalition nationale syrienne qui avait, par la voix de son président Moaz Al Khatib, lancé l’idée de négocier avec ceux du régime qui n’avaient pas de sang sur les mains le départ des principaux dirigeants, a décidé de ne plus participer aux réunions internationales qui, vues de l’intérieur du pays, apparaissent comme une façon de cautionner l’immobilisme des Etats.

Pour ce qui concerne l’aide humanitaire, le docteur Fabrice Weissmann de Médecins sans frontières a dressé un tableau terrifiant de la situation sur le terrain : « L’hiver, très froid cette année, fait des dommages dans les camps en toile où s’entassent des centaines de milliers de personnes. Mais ce n’est rien par rapport aux ravages à craindre avec l’arrivée du printemps qui, compte tenu de l’état sanitaire de ces camps, risque de provoquer des épidémies. » Depuis le début du conflit, le régime dirige systématiquement ses forces contre les hôpitaux, les centres de santé, et les médecins et personnels soignants. C’est une technique de guerre dont aucun dictateur n’avait osé s’emparer aussi clairement et systématiquement auparavant. Devant cette situation inédite, Patrick Weissmann a déploré une « démission humanitaire » du monde entier qui s’abrite derrière des arguments fallacieux, notamment le fait que la Syrie demeurant représentée par le régime de Bachar Al Assad dans les instances internationales, les secours doivent être livrés à ses représentants. Résultat : l’aide apportée par l’ONU est entièrement aux mains du régime qui s’en sert pour ravitailler ses forces. Et personne ne dit rien.

Bassma Kodmani, politologue franco-syrienne, qui revient d’un voyage en Syrie, a, elle, rendu un hommage au courage des Syriens à travers un homme, Omar Aziz, à l’origine des conseils locaux qui essaiment dans toutes le pays. « Cet homme incarnait cette force tranquille de la révolution syrienne, celle que l’on ressent lorsqu’on parle avec les jeunes manifestants de la première heure mais qui ne savent pas toujours l’exprimer.

Il est le père des conseils locaux qui sont devenus le centre d’intérêt de tous les partenaires extérieurs et malheureusement des cibles pour les jeux d’influence. Lui les avait conçus dès l’automne 2011 comme les supports de la société civile; il prévoyait une lutte longue qui aurait besoin de s’appuyer sur des structures alternatives à celles de l’Etat pour organiser la vie de la population dans les zones qui étaient déjà libérées et qui n’étaient encore que des poches. Il avait présenté un projet complet sur les différentes fonctions et activités de conseils locaux, leur attribuant un rôle essentiel dans la préservation de la dimension civile de la révolution et de la paix intercommunautaire. Cela faisait partie de sa remarquable clarté de vue. Il savait précisément où nous allions et le temps que cela prendrait. Il avait une confiance immense dans les jeunes et dans les capacités de résistance du peuple. Il m’avait dit un jour « jamais les Syriens se sont tant aimés les uns les autres ». Loin d’être un romantique, il était parfaitement lucide sur les acteurs, les risques, la nature du régime mais il savait que la jeunesse syrienne irait jusqu’au bout et que les déceptions qu’il avait vécues lui-même tout au long de sa vie, ne devaient en aucun cas se répéter. C’était la force de caractère habillée d’une voix et d’un style de la plus grande douceur.

Il est rentré en Syrie dans les premières semaines de la révolution et avait décidé de ne plus en sortir. Arrêté le 20 novembre, ses amis ont cherché à avoir des nouvelles. Mais ceux qui avaient des relations avec tel ou tel responsable des services de renseignements, ou pouvaient servir d’intermédiaire pour négocier une rançon que la famille et les amis auraient volontiers payée, manifestaient une réserve décevante et incompréhensible. Il faut savoir que lorsqu’un activiste passe «  de l’autre côté du soleil » (expression que les opposants égyptiens utilisent pour informer de l’arrestation d’un des leurs) ceux qui cherchent à s’informer sur son sort s’exposent eux-mêmes à de grands risques.

Omar Aziz est mort sous la torture la semaine dernière, mort parce qu’il a refusé de parler et a voulu protéger ses amis. »

La question qui se pose aujourd’hui est donc la suivante: comment convaincre les Etats que l’armement des rebelles est un outil au service de la diplomatie, sachant que l’éviction de Bachar Al Assad est une nécessité pour éviter un chaos destructeur pour toute la région ? La réponse réside probablement dans un appel à l’action qu’illustre une phrase du peintre chilien José Balmès, citée par Jack Ralite, ancien ministre, organisateur de nombreuses manifestations de solidarité avec les Syriens : « Si ce n’est pas moi alors qui, si ce n’est pas maintenant, alors quand ? »

 


 

Amélie Duhamel

26/02/2013