Syrie, intervention impossible, non-intervention inacceptable | Jean-Paul Chagnollaud, Confluences Méditerranée, peuple syrien, souk d'Alep
Syrie, intervention impossible, non-intervention inacceptable Imprimer
Jean-Paul Chagnollaud   

//Le souks d'Alep incendieLe souks d'Alep incendie

Guerre civile ou guerre contre les civils, au-delà des mots il est évident que le rapport de forces sur le terrain est devenu la dimension essentielle de la confrontation entre une grande partie du peuple syrien et son régime. La violence que les premières grandes manifestations pacifiques voulaient éviter est aujourd’hui omniprésente. Pour autant, il ne faut en aucun cas, comme le font certains, mettre les deux parties sur le même plan car face aux rebelles il y a une armée bien organisée dotée de moyens militaires considérables sous l’étroit contrôle du clan familial au pouvoir.

-I-

Depuis plusieurs mois, un même scénario se répète : un quartier tenu par l’Armée libre syrienne est aveuglément bombardé par l’artillerie et l’aviation, puis des soldats et des milices viennent « nettoyer » le terrain (terme utilisé dans les communiqués officiels syriens), ce qui signifie que des massacres s’ajoutent à d’autres massacres. L’opinion publique occidentale et nombre de ses responsables politiques s’y résignent comme s’ils s’y habituaient. Tout se passe, en effet, comme si la répétition systématique des horreurs venait saturer les ressorts de l’indignation. En mai 2012, au lendemain du massacre de Houla (une centaine de morts), les réactions furent assez considérables dans les medias et chez les responsables politiques aux Etats-Unis et en Europe. Certains observateurs ont même pensé que c’était un tournant car on venait de franchir un seuil intolérable dans la répression... Il ne s’est finalement rien passé de concret et lorsque d’autres massacres ont eu lieu, on a senti la résignation s’installer insidieusement dans une sorte de molle impuissance. Le dernier en date, à Alep début septembre, consécutif au bombardement d’un immeuble d’habitation par l’aviation gouvernementale, illustre encore cette forme de démission. Si ces massacres, c’est-à-dire des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, au sens du statut de la Cour pénale internationale, ne suffisent plus pour provoquer des réactions politiques, que faut-il de plus ?

La réponse semble avoir été donnée par Barack Obama suivi, quelques jours plus tard, par François Hollande : l’utilisation ou même le déplacement d’armes chimiques serait une ligne rouge et constituerait « une cause légitime d’intervention militaire » selon la formule utilisée, presque dans les mêmes termes, par les deux présidents. Dès lors, la question est posée. Bachar El Assad irait-il jusqu’à utiliser ces armes contre sa propre population ? Son porte-parole a répondu : le recours à ces armes ne se fera que contre une intervention armée extérieure ; en aucun cas, contre la population syrienne.

Faut-il le croire ? Certainement pas.

S’il était acculé à la défaite, on ne peut exclure qu’il utilise tous les moyens à sa disposition y compris des armes chimiques quelles qu’en soient les conséquences. Ce genre de personnages, à l’instar d’un Mouammar Khadafi ou d’un Saddam Hussein (qui a assassiné plusieurs milliers d’Irakiens kurdes en 1988 avec de telles armes), a une conception totalitaire du rapport à « son » peuple. Il ne l’envisage que soumis entièrement à sa domination ; un mouvement de protestation et donc, a fortiori, de révolte ne peut pas être appréhendé pour ce qu’il est : un mouvement porteur de revendications politiques susceptibles d’être objet de négociations. Il apparaît d’emblée comme un danger mortel menaçant cette domination absolue qui est l’essence même de ces régimes. Ceux qui y participent sont forcément considérés comme des éléments nuisibles qu’il faut éliminer par la sémantique et la force, la première justifiant la seconde. Les rebelles sont donc qualifiés d’étrangers, de djihadistes, de terroristes qui menacent non pas le régime mais le pays lui-même puisque le raïs s’identifie pleinement à « son » pays. Au lendemain des premiers affrontements à Benghazi en février 2011, Kadhafi affirmait sa volonté de tout faire pour « purifier la Libye, maison par maison, rue par rue, individu par individu » de ces gens qu’il qualifiait aussi de « rats et de chiens ». Par le verbe, il les disqualifiait, bien plus encore il les déshumanisait... Bachar Al Assad s’inscrit dans la même logique. Ses rares discours en fournissent la preuve : la Syrie fait face à « un plan de destruction » ; ce n’est pas un mouvement de contestation mais « du terrorisme venu de l’étranger ». Ses soldats sont des « héros »... Et l’inversion va très loin puisque les massacres sont imputés aux rebelles avec notamment cette formule d’un cynisme absolu : « même des monstres ne les auraient pas perpétrés ». Quant aux défections des personnalités importantes du régime, il les analyse comme « une opération d’auto-nettoyage de l’État et de la nation ».

Face à ce constat, une certitude : Bachar El Assad ne négociera pas et ira au bout de cette confrontation quel qu’en soit le prix ; il l’a encore réaffirmé, fin août :« nous progressons, la situation sur le terrain est meilleure mais nous n’avons pas encore gagné, cela nécessite encore du temps. »

Dans ces conditions, même s’il est essentiel de continuer à explorer tous les pistes diplomatiques et politiques, une intervention extérieure est indispensable alors même qu’elle semble impossible.

-II-

L’équation est connue. Pour être envisagée elle doit être conforme à la légalité internationale et donc décidée par le Conseil de sécurité sur la base du chapitre VII ; ce qui est aujourd’hui impossible compte tenu des positions chinoise et surtout russe, durcies sans doute par le précédent libyen au cours duquel la résolution onusienne avait été dépassée sur le terrain... Les discussions continuent à New York et ailleurs même si les chances d’infléchir la position de Moscou sont à peu près nulles. Dès lors, il ne resterait donc que l’hypothèse d’une intervention militaire occidentale avec nécessairement l’implication de l’Otan, seule organisation capable d’assurer les engagements complexes qu’une telle initiative d’envergure exige. Certains y poussent en substituant à la légalité onusienne une légitimité qui trouverait ses fondements dans les grands principes éthiques qui se sont imposés au fil du temps et, en particulier, celui de la responsabilité de protéger adopté en 2005 lors du sommet mondial de l’ONU. Le problème est que cette argumentation ne tient pas car la légitimité de ce principe n’est pas dissociable de la légalité, c’est-à-dire d’une résolution du Conseil de sécurité. Une action militaire occidentale décidée sans l’ONU déclencherait de fortes oppositions internationales et, très probablement, une riposte armée tous azimuts de la part du régime. Cela ne ferait donc qu’ajouter de la guerre à la guerre sans que plus personne ne puisse maîtriser quoi que ce soit. Bref, ce serait un saut dans l’inconnu catastrophique dans une région où, de surcroît, les risques de conflits s’interpénètrent avec toutes les réactions en chaîne que cela suppose y compris, bien entendu, des confrontations communautaires.

Il faut faire le même examen pour la non-intervention : quelles en sont les conséquences probables et possibles ? Que peut-il se passer en Syrie dans les mois qui viennent si aucun soutien efficace, concret, matériel n’est apporté aux rebelles ? Toutes les hypothèses sont envisageables et d’abord les pires.

Al Assad poursuivra sans limite les bombardements aveugles et les pilonnages intensifs tuant encore des centaines voire des milliers de civils ; il continuera de lâcher les Shabiha capables de toutes les exactions contre des civils désarmés : viols, tortures et exécutions sommaires ; les feux de forêt provoqués par l’armée pour déloger l’ALS de certaines zones ou pour empêcher des réfugiés de gagner la frontière turque continueront de défigurer ce beau pays ; la haine, qui déjà commence à poindre ici et là entre les communautés, risque fort de s’étendre et de faire des ravages irréversibles pour l’unité nationale. Si l’ALS est affaiblie, la répression sera encore plus terrible contre tous les opposants y compris ceux qui n’auraient fait que manifester leur désapprobation du régime. Un tel pouvoir paranoïaque se vengera de tous et de toutes les manières possibles... Une véritable chape de plomb s’abattra sur tout le pays pour un temps indéterminé. Cela signifie que, même totalement discrédité dans toute une partie du monde, Bachar El Assad pourrait se retrouver à nouveau maître du jeu, et continuer à régner dans un pays dévasté qu’il estimerait quand même avoir sauvé du terrorisme international.

L’ONU serait, une fois de plus, discréditée et les principes fondamentaux qu’elle prétend défendre, une fois de plus, bafoués. L’image et l’influence des Etats-Unis comme celles de l’Europe seraient encore davantage détériorées. Le silence des armes ne serait que le silence des morts et des cimetières comme au Rwanda en 1994, à Srebrenica en 1995 ou... en Espagne en 1939 
La non-intervention implique donc aussi des conséquences terribles...Elle est donc inacceptable.

-III-

Alors que faire ? D’abord, en finir avec l’hypocrisie de ce débat qui est trop souvent à sens unique. Les alliés de Damas, qui sont les premiers à dénoncer par avance toute velléité d’intervention armée extérieure, ne cessent eux-mêmes d’intervenir très concrètement sur le terrain : les Russes envoient des hélicoptères, des systèmes de défense anti-aérienne performants et des tonnes de munitions ; les Iraniens sont présents avec des conseillers militaires sous de multiples formes ; le Hezbollah fournit des entraînements, des conseils et un soutien logistique...

Bref, l’intervention en Syrie est déjà une réalité mais elle ne bénéficie aujourd’hui qu’à Bachar El Assad. Elle est donc parfaitement asymétrique .... C’est ce déséquilibre que les Occidentaux doivent impérativement compenser par une action concrète énergique en faveur de l’opposition syrienne et de l’Armée syrienne libre.

Cette action existe déjà sous la forme d’interventions humanitaires notamment avec la France qui a envoyé un certain nombre de moyens dans les pays limitrophes pour venir en aide aux réfugiés dont le nombre ne cesse d’augmenter ; c’est tout à fait indispensable mais, au regard des enjeux qu’on vient de rappeler, notoirement insuffisant. Il s’agit d’une guerre où l’armée d’Assad ne recule devant rien pour écraser l’adversaire... Il faut donc envoyer des armes pour tenter de rééquilibrer ce rapport de forces ; et surtout des armes capables de tenir en échec les chars, les hélicoptères et les avions. Comme, par exemple, des lance-missiles sol-air (du type Stinger notamment) qui permettent à des combattants au sol de détruire des avions ou des hélicoptères en vol à basse altitude. Ce type d’armes permettrait de tendre vers l’établissement d’une no-fly zone organisée par les résistants eux-mêmes puisque les responsables occidentaux ne font qu’en parler sans jamais passer à l’acte ; le dernier en date fut le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, qui a affirmé que la France était prête à participer à une no-fly zone partielle ; sans dire comment ni avec qui, ce type d’affirmation ne débouche sur rien...

Si quelques pays, la France et la Grande-Bretagne en premier lieu, entreprenaient des soutiens de ce genre ils permettraient non pas d’ajouter de la guerre à la guerre mais de faire en sorte que cette confrontation asymétrique terriblement meurtrière ne puisse tourner, avec le temps, à l’avantage de Bachar Al Assad....Il permettrait aussi de contrebalancer le soutien d’un arc sunnite de circonstance, liant qataris, saoudiens et turcs. Bien entendu, une initiative de cette nature implique que l’on soit extrêmement vigilant et prudent dans le choix de ceux à qui on fournit ces armes ; il ne faut pas qu’elles tombent entre les mains des djihadistes qui semblent être de plus en plus nombreux sur le terrain, leur présence étant facilitée par le pourrissement de la situation. C’est une vraie question, car ces groupes ont un autre agenda que celui de libérer le peuple syrien, mais elle doit être résolue et ne pas servir de prétexte à l’inaction.

L’ALS a déjà réussi à établir des zones libérées dont il est bien difficile d’évaluer le périmètre. Le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a affirmé que la France était prête à fournir une aide matérielle et financière pour soutenir ces zones. La fourniture de certaines armes serait le complément efficace et sans doute déterminant de ce type d’actions...C’est une affaire de volonté politique. La question est de savoir si le courage nécessaire pour prendre ces risques va l’emporter sur la pusillanimité ambiante.

//Photo historique du souk d'AlepPhoto historique du souk d'Alep


 

Jean-Paul Chagnollaud 
(Professeur des universités)

Article publié le 28 septembre 2012 dans Confluences Méditerranée

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