Blessures et rêves de la jeune Yaman, rescapée des geôles syriennes | Florence Ollivry, Yaman al-Qadri, moukhabarrat, événements de Dar’a, chabbiha, Darayya, Ghiath Mattar, Mezzeh
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Florence Ollivry   

//Yaman al-QadriYaman al-QadriC’est à Montréal que nous avons rencontré Yaman al-Qadri. Née le 30 avril 1993 à Harasta, elle étudiait la médecine à Damas, où elle a été incarcérée en novembre 2011. Son témoignage permet de comprendre comment travaillent les services secrets (moukhabarrat), notamment au sein de l’université et dans les centres de détention et comment le régime structure sa propagande.

 

 


 

Yaman, peux-tu nous parler de la mobilisation des étudiants à l’université et de la tienne depuis le début de la Révolution ?

Après les événements de Dar’a les étudiants ont ressenti compassion et révolte, tout en ayant peur d’exprimer leur indignation. Depuis des décennies, le gouvernement nous contrôle et nous tient par la peur. Il ne tolère aucune voix alternative. Nos familles, depuis l’enfance, nous ont appris à ne pas parler politique. Indignés par la torture des enfants de Dar’a en mars 2011, les étudiants des facultés de biologie et de médecine se sont rassemblés en silence, vêtus de leurs blouses blanches, une fleur à la main, en silence. Très vite, les chabbiha de l’université les ont attaqués. Ces chabbiha étaient en réalité des étudiants membres de ce qu’on appelle officiellement « l’Union des étudiants ». Le gouvernement utilise cette structure pour surveiller les étudiants au sein de l’université et n’hésite pas à avoir recours à la violence si nécessaire. Le président de cette « union » est un étudiant de 4e année. Il porte toujours une arme sur lui et tous les étudiants le connaissent et le craignent. A la même époque, dans la faculté des dentistes, les étudiants ont étendu une bannière pour la grève de la dignité « Idrab al-Karamah », et distribué des flyers. Mais globalement, les gens avaient peur et l’action est restée assez timide dans l’université de Damas au printemps 2011.

En septembre, 2011, quelques semaines après la rentrée universitaire, alors que de semaines en semaines, les manifestants tombaient sous les coups des balles du régime, je ne supportais plus d’entendre les gens autour de moi répéter « Sourya bekheir », « La Syrie va bien »... J’ai commencé à m’intéresser aux activités pacifiques de la ville de Darayya. C’est la ville de Ghiath Mattar, un pacifiste qui, au début de la Révolution, avec plusieurs autres, a eu l’idée d’offrir des roses aux soldats. Ces activistes de Darayya ont imprimé des slogans sur des flyers, disant que « la Syrie n’est pas la propriété de la famille el-Assad », ou demandant la libération des prisonniers politiques. Ils sont aussi les organisateurs des sit-in silencieux en hommage aux enfants de Dar’a. Ghiath Mattar a été arrêté, torturé durant 3 jours, puis assassiné. Je me suis inspiré de son action et j’ai pris l’initiative, avec 3 amis de confiance, d’imprimer des flyers de différentes couleurs, sur lesquels figurait le mot « Liberté ». Nous sommes montés au dernier étage de la faculté, et depuis cette hauteur, nous avons jeté nos flyers multicolores. L’un d’entre nous filmait au sol la réaction des étudiants. Surpris, certains les recueillaient avec joie et intérêt, d’autres avaient peur et n’osaient pas les toucher. Très vite les chabbiha de l’université sont arrivés et ont confisqué les flyers. Heureusement pour nous, nous avons pu prendre la fuite à temps et pu poster notre vidéo sur internet. Après cela, des étudiants ont caché des Qashush, c’est-à-dire de petits hauts-parleurs, déclenchables à distance, dans les plates-bandes de l’université et les amphithéâtres. Des discours et des chants révolutionnaires résonnaient alors dans l’université et les chabbiha mettaient un certain temps afin de pouvoir les dénicher et faire taire les Qashush.

 

Peux-tu nous raconter ton arrestation ?

Grâce aux caméras postées dans les couloirs de la faculté, les services secrets de l’université ont pu identifier puis arrêter 2 de mes 3 collègues activistes en octobre. Personnellement j’ai été arrêtée dix jours plus tard, le 3 novembre 2011. Ce sont deux étudiants qui m’ont arrêtée : un homme et une femme, membre de « l’Union des étudiants ». Ils m’ont emmenée dans un bureau, dans l’enceinte même de l’université. Là ils m’ont confisqué mon téléphone, mon argent et mon parfum. Ils m’ont cognée à plusieurs reprises tout en m’interrogeant. Ils voulaient connaître le nom du 4e étudiant activiste. Ils m’ont ensuite terrorisée en m’annonçant qu’ils m’emmenaient « dans un lieu où personne ne me trouverait et où personne ne viendrait me chercher ». L’interrogatoire a duré une heure, puis les services secrets de l’université m’ont livrée à d’autres services secrets : une voiture est arrivée et ils m’ont emmenée au centre des services secrets de Harasta. Là, je suis restée 12h environ dans une cellule sombre dans un sous-sol sans fenêtre ni lumière. J’ai subi un interrogatoire très dur. J’ai été torturée à coups de décharges électriques, de plus en plus fortes, dosées pour que je ne m’évanouisse pas et que je puisse rester consciente et capable de répondre aux questions. J’ai été rouée de coups et assaillie de questions des heures durant. J’étais terrifiée. Puis, ils m’ont emmenée dans un autre centre des services secrets, à Mezzeh. J’y suis restée 22 jours durant. J’avais le sentiment d’être kidnappée dans un lieu secret. Cependant, je n’étais pas en sous-sol car étant la seule femme, ils ne voulaient pas que je sache ce qui se passait sous terre, que j’entende ou que je voie la torture. J’ai subi de nombreux interrogatoires chaque jour…un véritable lavage de cerveau… J’ai avoué que j’avais distribué des tracts, mais j’avais décidé de ne donner aucun nom de proches. Beaucoup de gens sont morts sous la torture. Je savais que la torture était un mauvais moment à passer, mais j’avais l’intuition que je survivrais. Les services secrets possèdent certaines informations, puis se servent de la torture pour « compléter leurs dossiers ». J’ai réussi à ne pas donner le nom du 4e de notre groupe, qui n’avait pas encore été arrêté. En Syrie, c’est une règle tacite entre activistes : on nous dit de ne rien dire de nos familles, amis… J’avais très peur d’eux mais j’ai essayé de ne mettre la vie de personne en danger.

 

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Le chef a essayé de me convaincre que le président était une bonne personne, que le régime était un bon régime, qu’il y avait un complot international contre Bachar el-Assad et j’ai fait semblant d’acquiescer. Ils voulaient comprendre pourquoi une fille comme moi, qui étudie la médecine, qui a une bonne situation financière, peut devenir une « rebelle »…De plus je ne porte pas le voile donc je ne rentrais pas dans la catégorie des fondamentalistes… Chaque jour j’entendais les cris des prisonniers torturés, les questions…iMais ils essayaient de me convaincre que ces prisonniers méritaient cette torture. Ils essayaient de me faire croire que si Bachar quittait le pouvoir, je serai obligée de me voiler, que cette révolution était fondamentaliste, et ils m’ont demandé pourquoi j’y participais. Les interrogatoires étaient si nombreux et si insistants que je me suis demandée ce que j’avais fait pour être une prisonnière aussi importante….pour mériter à ce point leur attention…Ils m’ont traitée comme un « cas sérieux ». Ils avaient peur de moi car je ne correspondais pas aux clichés types de « rebelles » préfabriqués par la propagande.

L’un des agents a eu un peu de compassion pour moi. Il m’a laissé appeler ma mère avec son propre téléphone portable plusieurs fois en secret. Les agents ont peur les uns des autres et disposent de peu de marge de manœuvre. Cet homme était présent pendant les séances de torture des autres prisonniers, ce n’était pas un ange. Mais mon cas lui a rendu un peu de son humanité, en raison de mon jeune âge, sans doute. Grâce à lui, j’ai pu dire à ma mère que j’étais vivante.

Mes parents ont appris ma détention par Aljazeera, grâce à quelques amis qui étaient présents à l’université au moment de mon arrestation et ont immédiatement alerté les médias. Mes amis ont créé une page facebook « Free Yaman Al Qadri ». Ma famille à Montréal et mes amis en Syrie se sont énormément mobilisés. La presse canadienne a beaucoup bougé. Il y a eu de nombreux articles dans les journaux, des pétitions ont circulé, ils ont réussi à mobiliser des associations de médecins canadiens… A cette époque, j’étais une des premières jeunes filles détenues. De plus les médias disaient que j’avais été battue dans l’enceinte même de l’université par les forces de sécurité, ce qui a suscité l’indignation des syriens. La page facebook a eu beaucoup de succès. Puis il y a eu un « Mardi de Yaman al-Qadri » dans toute la Syrie, qui a été lancé depuis la page principale de la révolution syrienne sur facebook.

Parallèlement, ma mère a essayé d’intervenir auprès de personnes influentes pour obtenir ma libération. Le régime a essayé d’exploiter la situation et demandait des sommes astronomiques pour ma libération. Par chance, finalement, j’ai été libérée sans rançon. C’est principalement grâce à la solidarité des syriens à mon égard et grâce à la pression médiatique que j’ai eu la vie sauve.

 

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Comment imagines-tu l’après Bachar el-Assad ? N’as-tu pas peur, comme veut le faire croire le régime, de l’arrivée des frères musulmans au pouvoir et de la disparition des minorités en Syrie ? i

Je crois qu’après la révolution nous aurons des médias libres, nous aurons un parlement, une diversité de partis. Si les frères musulmans venaient au pouvoir, ce serait pour 4 ans, au pire pour un maximum de 8 ans. Mais les frères musulmans aujourd’hui ne sont pas comme avant. Ils croient en la démocratie et sont plus libéraux. Nous voulons absolument en finir avec ce régime et ce parti unique qui interdit toute vie politique. Quant aux minorités, je pense qu’elles étaient là de longs siècles avant l’arrivée du régime au pouvoir, et que, si ce régime part, ceux qui partiront avec lui, ce sont les services secrets et les chabbiha, et non les minorités. Les minorités n’ont pas attendu l’arrivée du parti Baath pour exister. De plus, de nombreuses minorités participent à la révolution. Mais le régime a répandu cette croyance qu’il était le seul capable de protéger les minorités depuis 4 décennies. On ne se débarrasse pas facilement d’une conviction aussi profondément enracinée. Nous devons apprendre à croire que nous sommes capables de construire un pays qui soit à l’image de notre diversité, qui soit notre pays.

 

Blessures et rêves de la jeune Yaman, rescapée des geôles syriennes | Florence Ollivry, Yaman al-Qadri, moukhabarrat, événements de Dar’a, chabbiha, Darayya, Ghiath Mattar, MezzehComment imagines-tu la reconstruction de la Syrie ?

J’ai un rêve …Je pense que la majorité des syriens est tolérante et qu’après la révolution les gens pardonneront, oublieront, reconstruiront. Nous devons reconstruire avec la liberté de créer des partis, de construire une société respectueuse des droits de l’homme, de la citoyenneté, de la liberté de penser et de s’exprimer politiquement.

Nous n’en pouvons plus du lavage de cerveau, de cette corruption et de cette pourriture qui a tout envahi : les médias, l’éducation, l’université…Nous ne voulons plus de portrait du président partout, ni de personne sacrée ou au-dessus de la loi…

Nous savons qu’après ce régime, ce ne sera pas tout de suite le paradis. Mais nous pensons que nous pourrons construire une nouvelle société. Si les gens pensent qu’on peut vivre sans ce gouvernement, alors on pourra commencer à construire. Nous devons croire que nous pouvons faire quelque chose. Peut-être qu’il faudra 4 ans pour que l’on commence à voir le résultat. Peut-être qu’avant la révolution c’était mieux dans le sens où il n’y avait pas tous ces morts. Mais nous allions vers le bas, le pays était corrompu…les racines pourries par la corruption ont poussé sous terre et ont tout envahi …maintenant c’est difficile d’arracher les mauvaises herbes de 40 ans de dégénérescence.

Après la chute du régime, nous aurons la responsabilité de construire notre avenir. Avant nous n’avions aucune liberté et aucune responsabilité dans la construction de notre pays. Nous devions simplement suivre le parti, le régime, nous étions des suiveurs aveugles…Il nous était demandé de ne pas penser par nous-mêmes. A présent, nous voulons un nouveau président, un parlement, des élections tous les 4 ans, etc….

Avant la révolution, nous n’avions pas le sentiment que ce pays était le nôtre mais celui de la famille « el-Assad ». A présent, nous sentons que ce pays est vraiment le nôtre, que nous devons le construire, en prendre soin…Il faut qu’il soit civilisé…Maintenant nous sommes très fiers d’être syriens et je suis très heureuse de découvrir les syriens à présent. Et j’ai découvert que les opposants étaient nombreux…Et nombreux parmi les jeunes…Ils demandent la liberté et la dignité et ils n’ont pas peur…alors je vois que le pays a changé. Le pays ce n’est pas la terre, ce ne sont pas les frontières…Le pays ce sont les gens…Si les gens changent…ce sera un nouveau pays…. « Notre » pays, notre Syrie.

 

 


 

Propos recueillis par Florence Ollivry

03/09/2012


i Leila Vignal précise dans son article que les sunnites constitueraient 70 à 75% de confession sunnite, parmi lesquels on compte 15% de kurdes. Les alaouites seraient de 12% (à 20%, selon les estimations les plus hautes), les chrétiens de 5 à 10%, les druzes de 1 à 3%, et les ismaëliens de 1 à 3%.