Témoignages et récits des prisons syriennes | Omar Assaad, Prisonnier syrien, parti Baath,Jalel el Gharbi
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Omar Assaad   

Docteur Mohamed examine sa nouvelle carte d’identité, puis il jette un coup d’œil à son codétenu allongé sur le lit voisin et part dans un fou rire : la nouvelle carte du Docteur détenu à Aadra porte mention de son crime : « atteinte au sentiment national ». Son acolyte, qui occupe le lit au-dessus, se nomme Firas. Selon le Docteur : « ce garçon est comme on dit chez nous, un « darwich » (benêt). Il n’est ni fou ni arriéré mentalement, mais il n’a pas d’appréhension logique de ce qui se déroule autour de lui. Il a même du mal à parler et, si on veut parler médicalement, les traits de son visage laissent voir qu’il n’est pas normal. »

La question n’est pas de savoir si Firas est un être normal ou pas, car, après tout, il n’est qu’un chiffre parmi les autres détenus dans les prisons syriennes. Les vagues d’arrestations arbitraires menées par les forces de sécurité ne l’ont pas distingué des autres. Malheureusement, certains juges ne l’ont pas différencié non plus. Aujourd’hui, il ne constitue pas un cas unique dans les prisons du pays et chacun de ces détenus a son histoire.
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Prisonnier syrien
Le pays qui saigne depuis des mois a mis sous les verrous beaucoup de ses enfants et les fait croupir dans les geôles où même les noms de ces détenus pour les besoins de l’enquête finissent par être oubliés, car on ne les appelle plus que par un de ces sobriquets qu’on leur colle tout le temps que durera leur détention et qui font qu’il est superflu d’avoir un nom.

Radhouan, 18 ans, affirme qu’il n’a même pas participé aux manifestations, pris qu’il était par la préparation de son baccalauréat. Il a été arrêté dans une rafle. Lors de l’interrogatoire dans les salles de torture, on l’a accusé de « terroriser la ville ». Il considère que cette accusation a été portée contre lui juste pour sa parenté avec un des opposants syriens vivant à l’étranger. Pour lui, c’est « un acte de vengeance non justifiée et sans fondements. »

Dans la prison centrale de Damas, plus connue sous le nom de prison de Aadra, du nom du quartier où elle est située, une aile entière a été réservée aux détenus des derniers événements. On cherche à isoler ces 400 à 600 personnes des autres prisonniers dont le nombre s’élève à 6800 détenus pour divers motifs, criminel, économique, mœurs …

Dans l’aile politique, l’ambiance est différente du reste de la prison. Ceux qui y sont détenus se déclarent « défenseurs d’une cause » et refusent d’avoir les mêmes attitudes que les autres. Aussi essaient-ils de pallier les conditions de détention dont se plaignent tous les détenus : manque d’hygiène, surpopulation dans les dortoirs, sans parler des carences en soins médicaux, des maladies et infections des voies respiratoires et autres problèmes cutanés affectant un grand nombre d’entre eux. A quoi il convient d’ajouter la privation des visites limitées à une seule par semaine et qui plus est coïncide avec le jour des visites des détenus de droit commun, sans parler des restrictions imposées aux mouvements des prisonniers, des fouilles et du racket dont il sont victimes de la part des ripoux qui perçoivent des pots de vins.

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La croix rouge accède à la prison de Damas. (Photo afp)
Pour passer le temps, les détenus ne peuvent que parler de la révolution que connaît le pays. Ils n’ont aucun autre moyen de d’échapper à l’univers carcéral. Il n’y a dans cette prison qu’une seule bibliothèque à laquelle les politiques n’ont pas le droit d’accéder. Ils sont donc obligés de recourir à une personne qu’ils chargent, quand cela est possible, d’emprunter des livres pour eux.

Malgré toutes ces conditions pénibles, les détenus de la prison centrale s’estiment mieux lotis que les autres, parce qu’ils y sont parvenus vivants, qu’ils ont passé la période des interrogatoires et leur torture dans les commissariats durant plus de soixante jours, surtout après la levée de l’état de siège.
Au terme de ces soixante jours, le détenu doit être traduit devant la justice. Mais la police ne se sent pas toujours obligée d’appliquer la loi. De nombreux citoyens ont passé trois ou quatre mois sans passer devant un juge. Cette période est marquée par des supplices physiques et psychologiques dont le souvenir se retrouve dans toutes les conversations des détenus.

Maan affirme : « je suis resté suspendu trois jours ». La suspension est un procédé de torture (dit « le spectre ») qui consiste à attacher les mains levées du détenu qui se tient debout sur la pointe des pieds de sorte que tout le poids de son corps se trouve concentré dans ses mains.

A part, « le spectre », il y a d’autres procédés de torture dont la matraque électrique que la plupart des Syriens connaissent désormais. Il y a également « l’armoire », procédé qui vient en tête de la liste des supplices qu’un citoyen syrien peut subir dans un commissariat et auquel peut succéder « le tapis volant ». Il s’agit d’une planche qu’on attache au corps du détenu allongé par terre. Cette planche étant pliable au niveau du bassin du détenu, on la plie tout en le fouettant partout. Trop pliée, la planche peut entraîner une fracture de la colonne vertébrale. Cette torture est accompagnée d’un flot d’insultes et d’injures visant la moralité et la dignité humaine du détenu, sans parler des menaces qui ne cessent de pleuvoir sur lui.

Les détenus se sentent reconnaissants envers leur révolution qui a mis fin à l’état de siège le plus long qu’ait connu l’humanité : près de 50 ans. L’état de siège aura été le corollaire du parti Baath au pouvoir depuis 1963. Avant la levée de l’état de siège, la garde à vue n’était pas limitée à deux mois. Les autorités pouvaient maintenir un citoyen en détention indéfiniment, en renouvelant la garde à vue tous les six mois. Mais cela ne signifie pas que les détenus sont libres au terme de deux mois. On a relevé de nombreux cas de disparition pendant la révolution. La police a maintes fois procédé à l’enlèvement de personnes dont on ne sait pas encore ce qu’elles sont devenues.

La souffrance des détenus ne se limite pas aux violences subies dans les commissariats ou dans les bureaux d’interrogatoires, elle concerne aussi les charges retenues contre eux. Bien que la cour de sûreté de l’Etat ait été dissoute, les chefs d’accusation portés contre les opposants n’ont pas changé et ils les mènent

devant les juridictions civiles ou militaires. Il s’agit de charges comme : atteinte au sentiment national, atteinte à la dignité de l’Etat, troubles des structures de l’Etat, divulgation de fausses nouvelles, incitation à la haine confessionnelle, appartenance à une association non reconnue et autres charges pouvant aller jusqu’à la rébellion et le terrorisme…

De nombreux prisonniers affirment que les charges qui pèsent contre eux n’ont aucun fondement, qu’elles ne sont que des mesures sécuritaires s’appuyant sur des aveux extorqués sous la torture ou sur des délations mal intentionnées. Il suffit que le téléphone portable comprenne une seule vidéo d’une manifestation ou même une chanson comme « Ya Hayf » (O injustice) pour qu’on soit accusé de diffusion de fausses nouvelles. Cette accusation est suivie de la mention « de nature à affaiblir le sentiment de fierté nationale. » ce qui peut entraîner une condamnation allant jusqu’à trois ans de prison ferme. Il suffit également qu’un jeune écrive un slogan sur le mur d’une coordination sur facebook pour que cela constitue une preuve de son appartenance à une « association non reconnue cherchant à changer la nature du régime. »

Le code pénal syrien stipule que les civiles ne peuvent être soumis à des juridictions militaires qu’en cas de démêlées avec une partie militaire ou alors si la victime est un militaire. Mais cette loi est souvent transgressée et la police diffère l’accusé devant la juridiction qu’elle choisit elle-même. Les avocats et les militants des droits de l’Homme soutiennent qu’il existe aujourd’hui près de 10 000 procès relatifs aux derniers événements et qu’ils œuvrent à ce que ces affaires soient transférées vers les tribunaux civils, car la cour martiale est incompétente en la matière.

Tout cela n’est qu’une partie de ce que l’auteur de ces lignes a pu vivre et voir lors de deux périodes de détention dans les prisons syriennes. Ce qu’il n’a pas pu voir, ni constater de ses propres yeux est sans doute pire encore.


Omar Assaad
Traduction de l’arabe en français de Jalel El Gharbi
30/04/2012