Jeunes filles d'Al-Mukallâ, Où êtes-vous? | Hassan Daoud
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Hassan Daoud   
  Jeunes filles d'Al-Mukallâ, Où êtes-vous? | Hassan Daoud Elles étaient pour leur part, filles et femmes de la ville, toutes de noir vêtues, ne laissant apparaître que leurs yeux. Leur habit les englobait uniformément sans excepter les écolières que nous avions vues sortir dans la rue par petits groupes, se ressemblant même par ce qui déborde, l'effet généralement banalisant de l'uniforme. Elles étaient toutes affublées du même noir que vient recouvrir une étoffe blanche pendillant à mi-dos du haut de leurs épaules, signe de leur statut de jeunes filles scolarisées.
Elles paraissaient même plus dévouées au port du voile généralisé que les femmes et les jeunes filles de Sanaa.
Il n'y a plus aucune trace caractéristique de l'expérience socialiste qui a traversé Al-Mukallâ et la région de Hadramaout dont elle est la capitale. Qui plus est, beaucoup d'intellectuels arabes résidant au Yémen, dont la plupart sont des Iraquiens, constatent que cette partie méridionale du Yémen paraît tenir avec beaucoup plus de zèle au port du hidjab en raison même de cette expérience socialiste. Rien ne subsiste des vestiges de ces années. Très souvent, pendant les années des deux Yémens (celui du Nord et celui du Sud) les non Yéménites parmi les Arabes établissaient un parallèle entre ces deux parties du même pays. Or, maintenant que des années se sont écoulées après la réunification, le Sud paraît avoir perdu toutes ses qualités distinctives. La libre mixité sexuelle a complètement disparu. La liberté des comportements individuels a été, sinon étouffée par la prohibition, du moins réduite (notamment en ce qui concerne la consommation des boissons alcooliques) au commerce illicite et au trafic clandestin. Quant au khat, vrai fléau dont la population du Yémen du Sud se targuait de s'être préservée, sa consommation se fait de plus en plus massive et fréquente, ici tout autant que là-bas. Jeunes filles d'Al-Mukallâ, Où êtes-vous? | Hassan Daoud Aucune trace ne subsiste de cette époque-là. Il semblerait même aux visiteurs de la ville que ces années rebelles-là n'étaient que du vide, étant donné que lesdits visiteurs n'ont pas vu de vestiges architecturaux datant de cette époque. Aussi, le marché, situé au bord d'une autoroute, paraît-il dater, avec tout ce qu'il contient, d'une période postérieure à la seconde moitié des années soixante, lorsque le Yémen du Sud a "viré" au socialisme. Peut-être est-ce à cause de la pauvreté de la région qui a pourtant donné naissance, les Yéménites ne manquaient pas de le répéter, à bon nombre des richards de l'Arabie Saoudite. Pauvreté de longue date donnant à Al-Mukallâ l'apparence d'une architecture nivelée "par le bas" comme si cette ville n'a jamais connu une période florissante identifiable à travers ses constructions. Plus loin que les temps modernes, cela remonte sans doute à un temps très reculé dans l'histoire, nulle trace n'ayant été trouvée, dans Al-Mukallâ, de l'architecture historique yéménite qu'on trouve à Tarim, à Chibam et à Say‘un (toutes des anciennes cités du Sud) aussi bien qu'à Sanaa dont l'architecture demeure – lit-on sur une banderole – "la perle du patrimoine universel".
Les vicissitudes du temps ont dépourvu Al-Mukallâ de tout signe distinctif. À Say‘un, il y a cet éminent palais dont les chambres correspondent au nombre des jours d'une année. Il y a aussi, sous ce palais et tout autour, les pauvres immeubles surpeuplés, tous construits à la hâte et sans aucun soin apporté à l'embellissement et au décor. Al-Mukallâ c'est tout cela sans le magnifique palais, si blanc et dont les briques ont été si soignées qu'aux yeux de ceux qui passent au-dessous de lui, il semble revêtu de marbre. Aussi Al-Mukallâ paraît-elle sans repère urbain. Les "nouveaux" immeubles, érigés à présent de loin en loin aux bords de la route menant à l'aéroport, ne promettent pas non plus de constituer des repères urbains dans l’avenir. Rien que des boutiques à grandes portières métalliques se suivant, se jouxtant, dans un seul immeuble. Quant au nouvel hôtel où les premiers clients, au dire des organisateurs, ne furent autres que les membres des délégations au congrès de l'Association des Écrivains, eh bien, cet hôtel était, lui aussi, construit de matières friables et peu chères bien que son propriétaire fût, selon les mêmes racontars, l'un des plus grands richards de Hadramaout. Aussi le bureau de la compagnie nationale de transports aériens dans la ville était-il muni d'un ameublement moderne convenant à ce genre de bureaux mais fait également de matières peu durables. La mauvaise répartition dans la trop vaste superficie du bureau donnait aux meubles l’allure de vestiges citadins surgis dans un village. Jeunes filles d'Al-Mukallâ, Où êtes-vous? | Hassan Daoud Ce "nouveau" peut paraître aller avec l'ancien en sa pauvreté. Ou bien c'est l'ancien qui, à force d'être bien implanté, arrive toujours à attirer le nouveau et à se l'approprier. C'est que les vieilles boutiques et les vieux restaurants s'imposent à qui les regarde avec une force spectaculaire occultant tout ce que verra le visiteur par la suite. Il nous a fallu prendre le bus assez loin, laissant toute la ville derrière nous, pour arriver à ce restaurant d'un complexe balnéaire moderne où nous avons vu une femme étrangère sortir de la partie réservée à la natation dans une tenue qui ne laisse apparaître que son visage et qu'une partie de ses cheveux mouillés par l'eau de mer.
Les hommes, de leur côté, continuent de porter des pagnes qui établissent l'égalité entre eux, étant donné qu'ils sont confectionnés dans une même étoffe et que rien ne distingue tel pagne de tel autre. Le port du pantalon n'a pas encore conquis la place prépondérante qui paraît évidente aux yeux d’un beyrouthin; les gens à Al-Mukallâ, si différents soient-ils les uns des autres, demeurent attachés à leurs traditions vestimentaires à tel point – imagine-t-on – qu'un fonctionnaire de la compagnie aérienne yéménite, par exemple, n'attendait que l'heure de sortie pour se débarrasser de son vêtement de travail occidental et porter le pagne qui le met plus à l'aise.
Aussi les Yéménites, allant au souk pour se pourvoir en pagnes, se mettent-ils à en comparer les rayures et les couleurs, croyant que cela fera quelque différence. Peut-être peuvent-ils, contrairement à nous, démêler et comparer ces rayures-là et ces couleurs-là que, de notre côté, nous voyons confondus dans une même catégorie. Les femmes vont peut-être même plus loin encore, en distinguant, par exemple, les nuances entre tel pagne noir et tel autre de même couleur. Ce qui nous paraît trop réduire le champ de distinction.
Ce champ va en se rétrécissant dans la ville qui paraît dépourvue des modèles attrayants proposés généralement par les villes à leurs habitants. Ceux d'Al-Mukallâ semblent se regarder dans des glaces dont ils n'attendent de refléter d'autres images que la leur. Il se peut que les jeunes filles des écoles, endossant l'uniforme "scolaire" décrit plus haut, laissent aux attraits de la nouveauté sur elles un champ d'action intérieur plutôt qu'extérieur. Tout autant que les jeunes hommes de la ville, elles suivent les modes de vie et les modes vestimentaires propagées par les chaînes de télévision par satellites arabes et occidentales. Néanmoins, cela ne doit pas, jusqu'à présent, dépasser l'observation impassible du spectateur qui ne se laisse pas influencer par ce qu'il voit. Ce qui étend, sans doute, le domaine où vagabondent les rêves à tel point que la vie réelle semble délaissée, abandonnée ou, du moins, différée. Il se peut aussi qu'opérant sur elles, le charme de ce qu'elles voient puisse quand même demeurer confiné dans la vie des autres, sans la dépasser vers, ce qui n'est pas sans rappeler la façon dont les populations de villes arabes, où régnait plus d'ouverture, les scènes et les images véhiculées par les films américains.
… Nous en sommes arrivés à nous demander, voyant les jeunes filles sortir des écoles, dans cet accoutrement qui est le leur, comment un jeune homme aura l'occasion de se choisir, parmi elles, une épouse. Ceci, bien sûr, sans avoir tenu compte de la possibilité de voir arriver, ici à Al-Mukallâ, et maintenant, ce qui nous arrivait, depuis de bien longues années, lorsque nous attendions que passent les jeunes filles des écoles pour voir si nous aurons le courage de leur adresser la parole.
"Où sont les jeunes filles d'Al-Mukallâ?" – Nous disions-nous, non sans nous demander, par là même, si Fahd Ballâne, en son temps plus reculé encore que le nôtre, avait eu vraiment l'occasion de les voir. Hassan Daoud
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