Fermeture du Théâtre al-Madina de Beyrouth, un autre pas en arrière | Youssef Bazzi
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Youssef Bazzi   
  Fermeture du Théâtre al-Madina de Beyrouth, un autre pas en arrière | Youssef Bazzi …Voici définitivement fermé le Théâtre de la Ville (Masrah al-Madina). Après d'incessants râles spasmodiques, les feux de la rampe se sont éteints, les coulisses vidées, les planches ont été englouties par le noir et la salle désertée. Ceci est un pur constat, non pas une oraison funèbre. Il ne reste plus dans la capitale que le "Théâtre de Beyrouth", petit et saisonnier, ayant dû, à son tour, déménager de ses locaux à 'Aïn el-Mrayssé, en pleine ville, vers le quartier défavorisé de Tayyouneh, le "Théâtre Monnot", plutôt francophone et le "Théâtre Béryte" tous deux affiliés à l'Université Saint Joseph des pères jésuites.
Le "Théâtre al-Madina" a vécu presque une dizaine d'années et, une fois venue l'heure de sa fermeture, tout s'est passé sans grand regret, sans qu'aucun choc n'en soit ressenti. Personne ou presque ne s'en est scandalisé. A contrario, le café "Modca" par exemple, et ce n'était qu'un café, a suscité dans le milieu intellectuel et estudiantin beaucoup plus de tentatives pour le sauver de la fermeture. Peu se sont préoccupés du sort du "Théâtre al-Madina", surtout parmi les acteurs et les gens de théâtre. Les foules n'ont pas protesté et nul manifeste n'a été publié. Personne, parmi les activistes dans pareils cas, n'a levé le petit doigt pour faire une démarche ou lancer une campagne de sauvetage. Peut-être la société des intellectuels a-t-elle épuisé son énergie dans la lutte ("nidal") contre la fermeture d'une revue, d'une maison d'édition, d'une galerie d'art ou d'un théâtre… Les hauts lieux des intellectuels libanais et leurs institutions antagoniques ne sont plus capables de persister ou de subsister.
Les amis de Nidal al-Achkar, propriétaire et directrice du "Théâtre al-Madina", se sont joints à elle, portant des bougies allumées pour une photo souvenir… et c'est tout. Plutôt qu'en signe de désapprobation ou de désaveu, il faut raconter ceci par simple reconnaissance de facto,pour montrer à quel point nous nous sommes habitués, au fil des années, à la fermeture et à l'abandon des théâtres. N'a-t-on pas fermé le "Théâtre de Beyrouth" durant plus de deux ans avant de le rouvrir récemment, quitte à devoir, par la suite, déménager ? Disons que c'est une "mort" intermittente, une fin à crédit, au compte-gouttes, pour les salles de théâtre.
Il y a quelques jours, deux amis étaient assis dans un café (un critique de cinéma épuisé et un metteur en scène d'âge mûr). Ils énuméraient les théâtres disparus, seulement dans la région Hamra-Ras Beyrouth : Versailles, Orly, Jeanne d'Arc, l'Estral, Piccadilly, le Théâtre de Poche-Saroulla, Clemenceau… Le "Théâtre al-Madina" ne fait donc pas exception.
Beyrouth n'est sans doute pas un cas à part, ni un exemple isolé. Arrivant à Damas, il y a presque un an, j'ai été surpris par la nouvelle de la réouverture du Théâtre al-Hamra fermé depuis de longues années. J'ai proposé au groupe, formé de gens de théâtre, d'acteurs, d'écrivains, de journalistes et de poètes, qui me tenait compagnie, d'aller assister à cette séance de réouverture mais ils ont tous refusé: "Non – me dirent-ils – le théâtre n'existe plus", constatant que que nos villes ont abandonné cet art et qu'elles n'ont plus besoin de ce genre de spectacle.
Lors de la fermeture du "Théâtre al-Madina", on a pu remarqué que les salles de cinéma connaissaient un essor exceptionnel. Fermeture du Théâtre al-Madina de Beyrouth, un autre pas en arrière | Youssef Bazzi Durant ces dix dernières années, il s'est avéré que la mort des salles de cinéma de la rue Hamra, loin d'être le résultat du fait que les gens se sont déshabitués d'aller voir des films, découlait des changements démographiques, architecturaux et économiques affectant toutes les régions de la capitale. Reprenons dans ce contexte le cas des cafés: pour toute fermeture d'un café à la rue Hamra, on a ouvert plus de dix cafés au centre-ville et dans le quartier d'Achrafieh. Ainsi en va-t-il des salles de cinéma.
L'état du théâtre est plus compliqué et plus sombre. La fermeture des salles est la conséquence d'une série de reculades, de démissions et de défections. Les acteurs ont abandonné le théâtre pour travailler dans d'autres domaines tels que la publicité, le drame télévisé, l'enseignement, la communication et même pour exercer des fonctions non artistiques. Il faut ajouter à cela la non apparition de nouveaux écrivains de théâtre, l'absence quasi totale de production et de producteurs de théâtre, l'inexistence de troupes théâtrales professionnelles et la rareté des nouveaux metteurs en scène (nous pouvons en énumérer seulement trois ou quatre). Aussi les créations et les représentations se font-elles de plus en plus rares et espacées, réduisant à néant les occasions de conquérir et de fidéliser un public de théâtre et faisant s'évanouir l'habitude de fréquenter les salles de théâtre. Mais la pire des équations c'est que les pièces de théâtre réussies du point de vue artistique rencontrent le plus souvent un échec commercial. Les pertes qui en ont résulté et qui se sont accumulées sans cesse ont abouti à une conséquence effective unique: l'absence de théâtre.
Dans nos villes aujourd'hui – et gardons-nous "d'envier" l'essor des restaurants et des maisons de jeu ou l'affluence accrue des salles de cinéma – ce qui domine la scène c'est une sorte de théâtre non limité à une scène. Les coulisses de la série télévisée "Star Academy", les séries dites de "Télé réalité" ou les studios du programme télévisé "Super Star" attirent des millions de spectateurs vers un genre de théâtre télévisé et vivant qui a plus d'impact, exerce plus d'attrait et de charme et se montre plus innovateur que les spectacles moroses du théâtre expérimental, voire des spectacles comiques légers du théâtre traditionnel. Ici à l'écran le drame coexiste avec la comédie et les antagonismes tragiques, et le tout s'ouvre sur des possibilités spectaculaires infinies, plus vastes que toute œuvre théâtrale… et en plus gratuite. Le théâtre, comme art et comme pratique, ne "mourra" pas mais il est devenu plutôt excédentaire par rapport aux besoins de la ville et à ses réclamations en matière de divertissement et de culture. Il n'a, selon toute probabilité, à peu près aucun rôle dans l'élaboration de l'humeur et le tempérament de Beyrouth. La fonction, s'il en a encore une, qui légitime sa présence, c'est celle d'un "laboratoire" où se forment les cadres et s'exercent les talents pour pratiquer d'autres arts (la télévision, le cinéma, le multimédia). Ceci explique, peut-être, l'émergence, à Beyrouth, d'une nouvelle formule ne faisant plus appel à la continuité d'une salle de représentation permanente. Elle consiste en une "maison de culture" polyvalente: danse, théâtre, expositions d'arts plastiques, colloques, débats, séminaires traitant de sujets divers tels que la littérature, l'environnement ou la jeunesse estudiantine, projections vidéo et autres activités exploitant toutes le même endroit et lui donnant un semblant de continuité. "Zico House" en est un exemple, la maison "Baït Samâha" en est un autre. Mais cette formule, à son tour, commence à paresser: les programmes se sont appauvris, les activités et les initiatives se font attendre.
Une autre formule encore est apparue ces dernières années, qui consiste à organiser un festival saisonnier de manifestations artistiques (une fois par an tout au plus, et pour une durée qui ne dépasse pas dix jours). Mais tout comme dans le cas précédent – et malgré la diversité des manifestations allant du théâtre aux conférences, de l'art vidéo aux lectures publiques et aux expositions, etc. – ces festivals ont buté contre des difficultés de financement et de programmation. Ainsi "Ayloul Festival", bénéficiant d'un patronage européen, a arrêté ses activités après trois sessions, tandis que le festival "Home works", sous patronage américain, tend à se contenter d'une session chaque dix huit mois au lieu d'un an.
Ce dont nous avons le plus "besoin", ce sont les chaînes de télévision par satellites diffusant nouvelles, musiques ou drames télévisés. Et c'est, d'un autre côté, le divertissement touristique, aussi longtemps qu'il présente l'avantage d'un rendement assuré. Et nous nous tournons un peu plus vers le cinéma qui nous fait sentir moins à la traîne, marchant du même pas avec le monde dans l'usage et la consommation de l'image et partageant avec lui un art "mondialisé". Aussi le théâtre s'est-il retrouvé en excédent sur les nécessités de la vie dans la société beyrouthine, tel l'amour de l'opéra qui rend "excentrique" à nos yeux tout lyricomane!
Depuis quelque temps, nous étions placé devant un choix facile: suivre le siège d’Arafat à travers les journaux télévisés ou bien sortir pour assister à une pièce de théâtre. Nous avons choisi le premier terme bien sûr. Depuis un an jour pour jour nous étions placés devant un choix semblable : aller assister à la première d'une pièce de théâtre expérimental ou bien suivre la chute de Baghdad.
À l'heure de l’adieu au théâtre "al-Madina", je suis allé au cinéma voir "21 Grammes". Nidal al-Achkar ne doit pas en vouloir à personne de s'absenter d'une cérémonie d'adieu embarrassante. Le monde arabe qui va vers sa "mort quotidienne" n'a plus que les chaînes d'al-Jazirah et d'al-'Arabiyyah pour théâtre. Il n'a plus de spectacle que là-bas, à Gaza et Fallujah… Et puisque je ne compte pas attendre la voix de Hamlet déclarant: "Je sens une odeur de pourriture au Danemark" je m'en vais voir les films de l'Amérique… Le théâtre dans nos pays est sans consolation. Youssef Bazzi
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