«Achoura» à Nabatiyeh | babelmed
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  «Achoura» à Nabatiyeh | babelmed Selon le calendrier musulman de l’Hégire, les Chiites commémorent le dix du mois de Muharram, le souvenir de l’Imam Hussein, petit-fils du prophète Mahomet, assassiné par Yazid, fils de Mouawiya lors de la bataille de Kerbala en Iraq. Cette bataille est survenue il y a de cela 1400 ans, elle a conduit au schisme historique en Islam entre Sunnites et Chiites.
Cette commémoration appelée «Achoura» perpétue le souvenir des dix jours durant lesquels la famille du Prophète (les descendants de Fatima, fille de Mahomet et épouse de l’Imam Ali) a enduré la faim et la soif puis la mort par le glaive. Cette commémoration a pris un relief exceptionnel en Iraq cette année après 35 ans d’interdiction. Mais à quel prix! Un destin tragique pèse en permanence sur « Achoura ».
La ville de Nabatiyeh où se concentre la majorité des Chiites a toujours commémoré Achoura avec beaucoup d'éclat. Elle traduit la réhabilitation par les habitants de la ville de leurs traditions: cortèges funèbres qui voient défiler les hommes qui mutilent leurs visages à la lame puis se donnent des coups ou se blessent volontairement avec leurs poignards en criant «Haydar, Haydar» (nom de l’Imam Ali, père de Hassan et de Hussein), pendant que la cérémonie des condoléances se tient dans la salle de «Husseiniyah» (un club social dont le rôle complémentaire aux activités de la mosquée a le mérite de distinguer les Chiites des Sunnites). Les femmes gémissent et pleurent au rythme de la lecture du récit lié aux derniers jours de la famille du Prophète.
Ce ne sont pas les larmes seules qui traduisent la tristesse qui enveloppe l’événement, et pour que celui-ci soit à la mesure de la tragédie qui a frappé l’Imam Hussein et ses compagnons, il faut laisser couler le sang des hommes. D’un point de vue historique, Nabatiyeh est connue pour son spectacle théâtral qui met en scène la bataille de Kerbala. Le plus surprenant, c’est que l’on autorise la représentation du rôle de Hussein alors que l’Islam prohibe toute représentation humaine, notamment celle du prophète, des imams et des compagnons de Mahomet. Cette année, ce qui a le plus surpris, c’est que la réalisation de la pièce où jouent d’habitude les amateurs, originaires de la ville, a été confiée à un metteur en scène de théâtre connu, Raïf Karam (de confession chrétienne orthodoxe mais de philosophie laïque). Son budget a dépassé 50 mille dollars (chiffre très élevé comparé aux normes locales). Raïf Karam a conçu un spectacle grandiose dans un stade immense. Autre paradoxe, l’acteur qui joue le rôle de Hussein, Ammar Shalaq, est de confession sunnite.
Par ailleurs, l’événement de Nabatiyeh était un défi lancé aux autorités des deux partis politiques chiites: «le mouvement Amal» et «le Hezbollah». De même qu’il était un défi à l’institution religieuse chiite et les autres autorités spirituelles qui prohibent les mutilations précitées ainsi que toute représentation théâtrale. Ce défi des habitants est connoté politiquement. Et si nous y ajoutons la célébration publique de Achoura dans le berceau des Wahabites, en Arabie Saoudite même et au Koweït, où règne le très orthodoxe courant salafite, et ce sous l’oeil bienveillant des forces de sécurité, nous comprenons que le mouvement est à la fois politique, social, culturel et religieux, s’étendant d’Iraq, d’Iran et jusqu’au reste de la région. Il est difficile de l’ignorer ou de le séparer de la crise actuelle qui frappe les régimes arabes et l’Islam officiel.
Pour toutes ces raisons, nous avons choisi de nous rendre à la ville de Nabatiyeh pour y mener notre enquête:
Le mouvement «Amal» a jugé bon cette année d’organiser son festival et sa marche dans la banlieue sud de Beyrouth pour commémorer le souvenir de Achoura, sous le patronage du Conseil supérieur chiite et en présence de ses membres. Ce faisant, il emboîtait le pas au Hezbollah qui avait choisi depuis des années la banlieue sud pour les mêmes raisons. Ainsi, les deux partis délaissèrent la place de Nabatiyeh et ses cérémonies religieuses, sans pouvoir les interdire ni les assimiler ou, du moins, les rationaliser. «Achoura» à Nabatiyeh | babelmed Le Hezbollah avait ses propres défilés quasi militaires: uniformes, marches populaires strictes et rythmées, discipline de fer, symboles et drapeaux en profusion, à l’instar des célébrations globalisantes, aux tendances militaristes.
De même, le mouvement Amal avait sa propre manifestation populaire et politique, regroupant les adeptes et les partisans. Dans les deux cas, la tribune et le discours politique couronnent le festival et lui donnent tout son sens. C’est là aussi une forme de célébration politique «moderniste», qui cherche à mobiliser, déployer sa force et à perpétuer le pouvoir et sa représentativité. Autrement dit, elle fructifie le souvenir et la commémoration qui deviennent alors une opportunité pour les politiques avant tout. Ceci n’atténue pas cependant la ferveur de la fête religieuse mais laisse entrevoir la récupération actuelle d’un fait religieux historique et une volonté d’idéologisation.
La ville de Nabatiyeh a profité du vide laissé par les deux mouvements chiites pour mettre en avant l’aspect populaire et traditionaliste de cette coutume célèbre, avec ses cortèges funèbres et ses scènes violentes qui durent du matin à deux heures de l’après-midi. Cette année, les habitants de la ville et ceux des villages environnants étaient venus en nombre, atteignant presque 60 mille personnes. Quant aux cortèges, ils étaient encore plus nombreux que ceux des années passées, ce qui prouve l’attachement des couches populaires à ce rituel en dépit des interdits religieux et politiques qui le frappent. Il prouve aussi l’insistance des gens modestes, non inféodés à un mouvement, à un parti ou à une autorité religieuse à s’identifier à cette coutume, à la commémorer d'une manière exceptionnelle, comme le faisaient les Anciens qui accomplissaient leurs rites et célébraient leurs fêtes. Par contre, les cortèges funèbres, apparus dans la montagne de Amel, au Liban, tirent leur origine des étudiants en religion, partis étudier en Iran et en Iraq. Comme toute coutume populaire, elle naît d'un inconscient collectif très ancien, qui se nourrit spirituellement en se référant au passé, aux ancêtres et aux morts. Elle requiert aussi des expressions figurées ou corporelles à même de maîtriser le présent et la notion de temps. Ces instincts collectifs sont canalisés dans des rites dont il est difficile de déceler l'origine ou le profond ancrage dans l'histoire. Le refus des pratiquants d’abandonner ces coutumes, sur ordre d'une autorité politique ou religieuse, prouve bien ce besoin irrésistible de rituels, d'autant que les défilés militaires organisés par ces partis s’éloignent radicalement de tout besoin spirituel.
En plus des cortèges funèbres, il y a eu aussi cette pièce de théâtre qui met en scène le drame de Kerbala et distingue la fête de Achoura à Nabatiyeh des autres festivités. Il s’agit en effet d’une manifestation née de la création artistique et non du politique. «Achoura» à Nabatiyeh | babelmed Certes, l'assistance nombreuse n'est pas composée des seuls croyants. Il y a des spectateurs venus pour l'occasion communier avec le reste des habitants, passer le temps au souk et dans les petits restaurants. On voit des marchands ambulants. Il y a aussi les étudiants en sociologie venus faire leur travail d'enquête anthropologique, sans compter les photographes et les nombreux visiteurs étrangers (citons ici pour l'anecdote l'enthousiasme de l'ambassadeur allemand venu assister à la cérémonie). Il y a aussi ceux qui sont attirés par le "tourisme religieux". Le jour de Achoura, la ville change de nom pour s'appeler "ville de Hussein". Les microphones sur les terrasses des maisons autour de la grande place de Husseiniya diffusent le récit du dixième jour de l'épopée de Achoura, sur un ton lent, empreint d'une infinie tristesse, entrecoupé de larmes, saccade, avec lequel communique la communauté des croyants. D'aucuns lient cette tristesse collective à la mort récente d'un proche (un père, un mari, un fils, un frère), d'autres se morfondent, se lamentent, se culpabilisent collectivement au point où cette force potentielle pousse les croyants à accomplir leurs rites, en se flagellant jusqu'au sang. Les nouveaux spectateurs sont d'abord stupéfaits, les faibles parmi eux s'évanouissent à la vue de cette souffrance volontariste, de ce spectacle étrange qui déferle sur la grande place et de tous les villages environnants. Quand l'émotion atteint son paroxysme, le sang se répand sur la place et le spectacle est stupéfiant. Les cortèges ne sont pas en reste. Les relents de sueur se mêlant à celle du sang et les clameurs deviennent plus fortes: «Haydar! Haydar!», implore t-on; elles accompagnent le bruit des pieds qui frappent le sol et des mains qui frappent la poitrine et les têtes. L'éclat des sabres et des longs poignards colore le tout sous un soleil brûlant. La familiarité avec le sang constitue sans doute, par son aspect religieux, l’expression de la conscience collective. Le tribut du sang ici est «le pacte» même, la présence oculaire et figurée, à des fins de sacrifice. En toute simplicité, le croyant pratiquant sent qu'avec le sang versé, il partage le drame des habitants de Kerbala.
Le fait que tout cela se passe en présence de jeunes curieux habillés à la dernière mode et venus dans l'intention d'assister à un spectacle, contribue à transformer l'événement en festival populaire ou en mouled, sorte de cérémonie de chants religieux. Le spectacle est alors paradoxal: d'un côté, les têtes en sang, d'autre part, le carnaval. C'est sans doute pour compléter cet aspect carnavalesque que le comité organisateur, présidé par le Cheich Abdel Hussein Sadeq, a commandé la pièce grandiose, devenue cette année le clou de l'événement, en raison du nombre important des acteurs, des amateurs et des techniciens qui y participent, sans compter la cohorte des cavaliers sur leurs montures, les soldats et les héros. Les responsables ont tout simplement transformé l'occasion en institution et ont fait de ses activités un véritable programme qu'ils organisent et financent, avec l'appui d'une autorité religieuse. Sans doute dans le but de renouveler l'image de la ville en la faisant devenir «la ville de Hussein», c'est-à-dire une sorte de centre unique en son genre pour la commémoration de Achoura, Nabatiyeh a bénéficié pour ses festivités d’une allocation de 50 mille dollars pour la production d’une pièce de théâtre. Le directeur artistique n'est autre que le peintre Mohamed Shams Eddine et le metteur en scène Raïf Karam, célèbre dans les années 80 pour son théâtre de rue et ses défilés carnavalesques, outre son théâtre expérimental, qu’on a appelé «le théâtre de l'absurde» et «le théâtre gestuel». Ali Badr Eddine, surnommé «Ali Addike», personnalité influente à Nabatiyeh, a également apporté son appui à l'entreprise.
Certes, le spectacle était grandiose et difficile à mettre en scène. Raïf Karam a choisi de mettre deux écrans géants à l'entrée du stade/théâtre. Le spectacle commence quand les deux écrans se colorent de la couleur du sang (scénographie signée Hamza Nasrallah). A ce moment, pénètre le cortège imposant de la famille du Prophète puis celui de Yazid, de ses compagnons et de ses soldats. Le metteur en scène stylise le jeu des acteurs volontairement et la gestuelle, en s'appuyant sur l'enregistrement de voix off, qui concourt à l'émotion. Ici, la musique du marocain Najib Shraydi, chef d'orchestre de la troupe «Washm» vivant en Hollande, joue un rôle central. Les costumes, conçus par Nada Zarqout, ont un effet spectaculaire dans la mise en relief des acteurs du drame et de la perspective historique. Disons en gros que Raïf Karam a réussi à exécuter de véritables scènes cinématographiques, il a dirigé le théâtre en exploitant le vaste espace en tableaux multiples et du fait de l'absence de coulisses et d'intervalles entre les scènes, il a recouru à une sorte de montage en passant d'une scène à une autre. Ainsi, quand un groupe d'acteurs joue sur scène, d'autres s'exécutent à d'autres endroits, alimentant le drame qui se joue sur la scène principale.
Beaucoup de metteurs en scène de théâtre souhaitaient ardemment travailler sur cette pièce. Raïf Karam fut l'heureux élu. Son spectacle a été regardé par quarante mille spectateurs en une seule journée. Ce parti pris pour une commémoration populaire et rituelle a fait de Nabatiyeh une ville jalouse de ses traditions religieuses. Ce geste des habitants est en soi éminemment politique.
En conclusion, la célébration de Achoura a montré que la ville de Nabatiyeh est devenue un haut lieu de tourisme religieux où l'on pratique une sorte de rite purificateur dont l'importance et la visée sont rarement appréhendés par les autorités religieuses et politiques. Youssef Bazzi
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