Disparition de Randa Chahal Sabbag | babelmed
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Randa Chahal Sabbag
Des collines arides et dépeuplés, dans les terres frontalières entre Israël et le Liban. Des enfants jouent au cerf-volant, entourés de barbelés, les miradors au loin…A quelques dizaines de mètres, les femmes du village, coupé en deux par des frontières changeantes, ne peuvent communiquer qu’à l’aide de mégaphones, sous contrôle militaire.

Dans la fiction nous sommes au Golan, région syrienne occupée par Israël depuis la guerre de juin 1967 avec annexion de dizaines de villages devenus ainsi israéliens. Le destin d’une jeune fille druze, Lamia, qui joue avec les autres gamins, est en train de se tisser, car les femmes criardes et comiques sont de la même famille et elles ont décidé de marier la belle Lamia à son jeune cousin Samy, comme c’est la tradition dans la communauté druze…Mais Lamia en aime un autre, l’autre, le jeune soldat druze réserviste obligé de porter l’uniforme israélien et qui surveille la frontière du haut du mirador. Lui aussi est tombé fou amoureux d’elle, il la regarde avec ses jumelles, elle joue au cerf volant, elle franchit la frontière parée de sa candide robe de mariée, elle ouvre plus tard son chemisier et offre sa peau au soleil, et au regard du beau militaire…
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Cette version cinématographique de Roméo et Juliette sur fond d’occupation militaire est à la base du film Le Cerf volant, de la cinéaste libanaise Randa Chahal Sabbag, qui a été récompensée à la dernière Mostra de Venise par un Lion d’argent. «Le cerf-volant est avant tout une histoire d’amour, de désir et de désastre» a déclaré la cinéaste. C’est l’ambition du film. Mais après quelques documentaires, dont Nos Guerres Imprudentes en 1995 et un premier long-métrage, Ecrans de Sable, en 1991, tous remarquables, et plus récemment une deuxième fiction qui avait subi les coupes de la censure libanaise (Civilisées, 1998), la cinéaste a tenté une mise en scène téméraire qui s’appuie sur un scénario faible, s’aventurant dangereusement dans l’utilisation de toute une panoplie d’images rhétoriques (symboles, métaphores, etc.). Qui plus est, elle a choisi de mélanger les genres cinématographiques, la comédie, le drame, le cinéma vérité et documentaire (où elle excelle) pour faire ce qu’elle appelle «son film le plus politique».
En s’appuyant sur la vie réelle et dramatique des habitants de ces villages annexés par Israël, le film part effectivement d’un constat politique. Pas des moindres puisque il nous renvoie à d’autres occupations illégales, celle de la Palestine d’abord, à d’autres frontières aux barbelés menaçants comme celle turco-grecque et plus en général à l’occupation vécue intérieurement par un individu ou un peuple. D’ailleurs, comme elle l’explique: «Cette histoire aurait pu se passer sur la frontière turco-grecque où 180 km de barbelés sont appelés la ligne "Attila", en Corée ou ailleurs… Cette histoire est possible là où les frontières transforment l’Autre en étranger, en ennemi. J’ai voulu parler de la violence des destins, de la perte des identités, de l’absurdité des frontières et de l’annexion arbitraire des villages. J’ai voulu parler sans haine de la guerre. Il fallait concilier l’ombre et la mobilité, rejeter la foi, plonger dans le doute et donner à cela une forme visuelle…
Il fallait une histoire d’amour sur une frontière, sans un coup de feu, ne jamais nommer la paix.»

Clôture du cercle, c’est sur un constat politique que le film se termine, avec la transgression mortelle de Lamia symbolisant la révolte, le combat, la catharsis finale quelque peu dilatée par l’excès des métaphores et autres images et sons démonstratifs, tels que le passage fantasque d’un barbelé façon effets spéciaux – Elia Suleiman les avait brillamment réussi dans Intervention divine - ou la chanson de Bertrand Cantat de Noir Désir Le vent te portera, entres autres sons et musiques un peu décousus qui accompagnent les images, même si c’est un choix voulu par la cinéaste qui se rappelle que dans les salles de cinéma de son enfance à Tripoli «le film ne se déroulait jamais silencieusement. Il était toujours infiltré par la musique des autres films qui se jouaient dans les salles à côté, la radio du guichetier. Maintenant nous avons les multiples musiques des téléphones mobiles. (…)La musique dans mes films est un mélange de ces non-moments, de références détournées. La musique est libre, elle peut être du jazz, de l’opéra, du rock.».

Restent nos Roméo et Juliette, joués par les jeunes comédiens Flavie Béchara (c’est son premier film) et Ziad Rahbani, formidables et tout en retenue, et Tamim el Chahal, frère de la réalisatrice. Les femmes druzes, Amira et Mabrouke, gesticulantes et voilées, désopilantes et pleines de talent, interprétées par Randa Asmar et Renée Dick, en sortent ridiculisées par le regard appuyé de la caméra et le stéréotype de leurs personnages. Et comme elle l’avait déjà fait dans Civilisées, Randa Chahal Sabbag semble hésiter entre clin d’œil et critique implacable du cinéma égyptien avec ses gesticulations et cris, cinéma qui a dû nourrir sa jeunesse de même que celle de tant de citoyens arabes. Le spectateur, perdu dans cette redondance de signes et de messages, oublie ainsi le cinéma et les quelques moments de poésie parsemés dans le film. Le jeu de regards, jeu cinématographique et jeu des acteurs, si sensuel entre Lamia et le soldat, si drôle entre les femmes, si tendre entre Lamia et son petit frère. Et bien sûr le drame de l’occupation, des occupations, comme le rappelle si bien Randa Chahal Sabbag en se souvenant de sa vie au Liban. «Comment se définir dans une telle situation? Déplacée? Réfugiée? Occupée? Nous avons… J’ai été… " occupée " toute ma vie… Physiquement d’abord, comme un pays occupé, intellectuellement dans l’obsession de se libérer… Dissocier les deux devenait l’exercice quotidien, lorsque ce quotidien permettait la réflexion... Puisque je suis née au Liban et qu’à vingt ans la guerre civile coupait la ville en deux, occupait tout notre temps, nos envies, nos désirs, nos rêves, fantasmes, se "déplacer" d’un quartier à un autre était non pas dangereux mais mortel. Le faire quand même, garder cette peur toute la vie, devenir «occupée» par l’angoisse, et ne jamais guérir.»
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LE CERF-VOLANT. (2003).
Scénario et réalisation: Randa Chahal Sabbag.
Durée: 120’.
V.O: Arabe.
Producteur Humbert Balsan.
Musique originale Ziad Rahbani.
Image Alain Levent.
Décor Sylvain Chauvelot.
Montage Marie-Pierre Renaud.
Son Jérôme Ayasse, Fawzi Tabet, Joël Rangon. Directrices de production Houaida Azar, Dzovig Torikian.
Interprètes: Flavia Bechara (Lamia); Maher Bsaibes (Youssef); Randa Asmar (Amira); Renée Dick (Mabrouke); Ziad Rahbani (Ziad).
Une co-production Ognon Pictures – Leil Films – Ulysse Productions
Arte France Cinéma - Gimages Films - Soread 2 M. Avec la participation du Ministère Français de la Culture - Centre National de la Cinématographie -Fonds Sud - Ministère des Affaires Etrangères. Distribution Pyramide Films.

Randa Chahal Sabbag: filmographie
1979: Pas à pas. Documentaire. L'implication des pays voisins dans la guerre civile au Liban.
- Prix de la Presse au Festival des Pays francophones de Namur.
1980: Liban autrefois. Court-métrage. Fiction.
Le Liban vu à travers des photos, portraits et cartes postales.
- Prix du Jury au Festival de Carthage.
1982: Liban survie. Documentaire.
1984: Cheikh Imam. Documentaire. Un chanteur égyptien au Théâtre des Amandiers de Nanterre.
1992: Ecrans de sable. Long métrage.
- Sélection officielle au Festival de Venise l991.(hors compétition)
- Prix de la mise en scène à Valence et de la musique à La Baule.
1995: Nos guerres imprudents. Documentaire. Arte.
- Sélection officielle au Festival de Locarno, 1995
- Rencontres Internationales de Paris, 1995
- Prix de la biennale de l'Institut du Monde Arabe de Paris, 1996
1997: Les infidèles. Téléfilm. Arte.
- Sélection officielle au Festival de Locarno
1999: Civilisées. Long métrage. Fiction.
-Sélection officielle au Festival de Venise 1999
-Prix Nestor Almendros - New -York 2000
2001: Souha, survivre à l'Enfer. Documentaire.
2003: Le Cerf-volant. Long métrage. Fiction.
- Sélection officielle Festival de Venise - Lion d’argent - Grand prix du Jury.
En préparation: LA TROISIEME CROISADE. Antonia Naim
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