L’épopée tardive d’Abdel Rahmân Mounif | Hassan Daoud, Abdel Rahmân Mounif, Les Villes de sel, Abdel Hakim Qassem, Ibrahim Aslân, La Perdition, La Terre noire, Mout‘eb Hazzal
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Hassan Daoud   
  L’épopée tardive d’Abdel Rahmân Mounif | Hassan Daoud, Abdel Rahmân Mounif, Les Villes de sel, Abdel Hakim Qassem, Ibrahim Aslân, La Perdition, La Terre noire, Mout‘eb Hazzal En 1984 paraissait le premier tome de la pentalogie intitulée Les Villes de sel d’Abdel Rahmân Mounif. Lorsque je l’ai lu, je n’ai pas imaginé que l’ouvrage allait par la suite prendre une telle ampleur. En effet, les tomes se sont succédés rapidement, dépassant en nombre de pages la trilogie de Naguib Mahfouz, le roman arabe le plus volumineux à l’époque.
Avant la parution de la première partie qui avait pour titre La Perdition, les maisons d’éditions de Beyrouth étaient orientées surtout vers la traduction de romans et les lecteurs de langue arabe commençaient à avoir accès à des littératures inconnues jusqu’alors: japonaise, latino-américaine, européenne de l’Est et dissidente, etc. Vers le début des années quatre-vingt, les nouveaux romans du monde entier ont donc été introduits auprès du lectorat arabe; les intellectuels et les passionnés de littérature ont appris à connaître une nouvelle sensibilité littéraire qui a profondément modifié les concepts du roman, ses orientations et son langage. Parallèlement à la traduction d’œuvres romanesques, de nombreuses traductions d’ouvrages critiques paraissaient régulièrement, propageant de nouvelles formes de roman – dont le Nouveau Roman français – qui sont venues bouleverser les notions traditionnelles de l’écriture romanesque. C’est par ce biais que nous avons commencé à lire de «nouveaux» romans arabes reflétant les nouvelles tendances, tels les ouvrages d’Abdel Hakim Qassem, d’Ibrahim Aslân et de tant d’autres écrivains.
Abdel Rahmân Mounif a commencé à publier sa pentalogie en marge de cette nouvelle sensibilité littéraire. Dans Les Villes de sel, le personnage de Mout‘eb Hazzal, qui, au début du roman, devait paraître comme le héros mythique par excellence, celui qui concentre en lui les caractéristiques immortelles, passées et présentes, de la Péninsule arabique, m’a donné l’impression d’un héros tout à fait ordinaire, malgré les qualités qui lui ont été octroyées et qui n’ont pourtant pas réussi à le rendre exceptionnel, sur le plan romanesque du moins.
Nous percevons le climat épique que Mounif désirait insuffler à son œuvre à travers sa description de la métamorphose du lieu qui s’accomplit au rythme des besoins des compagnies pétrolières, description qui rend ce lieu totalement différent et dans tous ses détails. Accompagnant cette gigantesque transformation, et à cause peut-être de la personnalité même de Mout‘eb Hazzal, l’auteur ne cesse de nous rappeler l’agression qui a été exercée contre l’histoire du lieu et l’histoire de ses habitants. Le roman de Mounif décrit la transformation brutale de la vie de ces gens au moment où la manne pétrolière leur était échue; ces mêmes gens qui, quelque temps auparavant, demeuraient frappés de stupeur en entendant une voix jaillir d’un poste de radio ou en voyant une voiture rouler à côté d’eux. Je pense qu’Abdel Rahmân Mounif était venu au roman d’une époque ayant précédé l’apparition du roman contemporain, mais on aurait dit que son intention était de persister dans une voie devenue vétuste, en menant à terme un grand œuvre qui ressemblerait au Don paisible de Cholokhov ou à Guerre et paix de Tolstoï. Il considérait sans doute que ses premiers ouvrages ne constituaient pas un projet de vie pour un romancier et que seules les grandes œuvres épiques pouvaient conduire l’écriture romanesque à son accomplissement. Pourtant, parmi les nouveaux romanciers de cette époque, la vogue était au roman fragmenté et restreint, dont les thèmes n’étaient pas considérés jusqu’alors comme étant de véritables matériaux pour l’écriture romanesque.
Donc, dans un environnement où régnait la tendance pour le détail et le partiel, Mounif a entrepris son œuvre avec l’ambition de tracer l’histoire moderne de la Péninsule arabique dans sa globalité. Plus tard, dans La Terre noire, il a cherché à écrire l’histoire de l’Irak avant le XXème siècle. Aux yeux d’un certain nombre d’écrivains et d’intellectuels, le goût de Mounif pour l’épopée, ainsi que sa position avérée concernant les transformations subies par les sociétés qu’il analysait, sont apparus pour le moins passéistes. Pourtant, ses lecteurs et ses admirateurs étaient en droit d’alléguer que les tenants de ces opinions autres ne constituaient qu’une petite minorité, pas encore bien ancrée dans le paysage littéraire.
Effectivement, ces écrivains-là étaient peu nombreux et je dirais même qu’ils étaient marginaux, car ils n’ont à aucun moment réussi à attirer de nombreux lecteurs. Or, Les Villes de sel ont gagné un grand nombre de lecteurs parmi des personnes qui n’étaient pas particulièrement attirées par la littérature. C’est-à-dire que, à l’heure où les romanciers novateurs se plaignaient du manque de lecteurs, les romans de Mounif étaient recherchés et lus par les écrivains, les professeurs des écoles et des universités, les lecteurs des journaux, les politiciens de tous bords et les leaders des mouvements nationaux et pan-arabes.
Mounif était un écrivain consacré au vrai sens du terme, ses écrits s’adressaient à un public, consacré aussi. Ainsi personne ne s’était étonné, lors du premier congrès du roman arabe tenu au Caire en 1998, que Mounif ait été consacré par ses pairs comme le premier des romanciers arabes, après Mahfouz qui avait parrainé la rencontre. Aucun des romanciers présents n’avait mis en doute la valeur de Mounif ni contesté le choix du jury. En effet, à part Mahfouz, le lauréat du prix Nobel de littérature, aucun écrivain arabe ne s’était autant que Mounif dédié au travail de l’écriture romanesque. Presque quatre mille pages pour seulement deux romans! Étant donnée sa persévérance légendaire, il faut croire que Mounif écrivait un nombre incalculable de pages par jour, car il n’avait entamé son œuvre littéraire qu’après l’âge de quarante ans.
De son côté, Abdel Rahmân Mounif aurait pu soutenir que ce sont les lecteurs qui s’étaient détournés, alors que lui n’avait fait que continuer ce qu’il avait commencé. Jusqu’aux années soixante-dix, ses romans n’étaient pas perçus comme des œuvres passéistes et lui-même était alors classé parmi les écrivains modernes, ou plutôt comme un écrivain qui se trouvait dans le même espace que ses lecteurs cultivés, ceux-là mêmes qui devaient changer de bord par la suite. Or, les changements ayant succédé à d’autres changements, nous sommes amenés à croire que la nouveauté est toujours de courte durée. Mounif était certainement conscient de ce phénomène, lui qui voyait les héros de ses romans, à l’image de Mout‘eb Hazzal, comme enracinés dans la réalité, comme sculptés dans le roc.

Hassan Daoud