Couleurs du passé dans le «Courrier d’Orient» | babelmed
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  Couleurs du passé dans le «Courrier d’Orient» | babelmed Tournons la page où il y a une photo prise vers la fin du XIXe siècle ou le début du XXe et qui montre la citadelle de Baalbek. Tournons les pages sur lesquelles s’étalent les photos de la citadelle d’Alep, la Porte Challah de Rabat ou la Mosquée d’al-Aqsa de Jérusalem. Ces vues ne représentent pas le passé dans la mesure où elles sont demeurées inchangées, immuables, jusqu’à nos jours; elles n’évoquent donc pas le passé que l’auteur a promis de convoquer. Pourtant, ce même passé déferle avec force devant la photo d’une rue de notre ville qui offre un spectacle différent de celui que nous connaissons et devant les photos de gens ordinaires, prises à leur insu ou dans la cohue d’une place publique en 1910. Des gens ordinaires, non ceux que le photographe, local ou européen, avait fait venir au studio et habiller de pied en cap d’un costume traditionnel, pour faire couleur locale. Nous nous intéressons aux gens dont les photos ont été prises à leur insu, souvent dans la foule; non à notre intention, nous, les descendants de cette époque ancienne et de ces lieux qui ont été photographiés d’abord à l’intention des occidentaux. C’est pour eux effectivement que ces photos avaient été imprimées sur des cartes postales, puis que celle-ci leur avaient été envoyées un peu partout en Europe. Ils étaient à la recherche d’un passé, un passé vivant, qu’ils pouvaient atteindre et dans lequel ils pouvaient même baigner si l’envie les titillait de s’embarquer à Marseille vers l’Alexandrie, Beyrouth ou Jaffa sur l’un de ces paquebots à vapeur, très en vogue vers 1840. Ainsi l’Occidental n’aspirait qu’à l’image de cet Orient dont il avait été gavé depuis la traduction des Mille et une nuits au XVIIIe siècle et depuis la campagne napoléonienne en Egypte au XIXe siècle. Celui qui contemplait cet univers, poussé par une curiosité nourrie par les peintures et les gravures, pouvait voir uniquement ce qu’il avait envie de voir; ceci étant possible dans les villes où les époques s’étaient superposées les unes par-dessus des autres, comme c’était le cas des villes citées plus haut, vers lesquelles voyageurs s’embarquaient. Couleurs du passé dans le «Courrier d’Orient» | babelmed Après l’apparition et l’engouement pour la photographie, les photographes avaient cru qu’il était désormais possible de transposer «l’illusion orientale» pour de bon, c’est-à-dire par le biais de la photo qui aurait remplacé le tableau dessiné par la main et par l’imagination à la fois. Dans son introduction, Mohsen Yamîn raconte comment le photographe suggérait l’Orient pour ses clients occidentaux en leur faisant endosser plusieurs types habits: «Un paysan du Mont Liban, un cheikh druze, ou même un pauvre hère portant tarbouche.»
Mais ce qu’avaient cherché en premier lieu les photographes – ainsi que tous ceux qui contemplèrent par la suite leurs photos– c’était le passé lointain et perpétuel. Par exemple, la photographie, prise en 1913, de la crèche de la Nativité ne devait pas paraître très différente de ce qu’elle avait été au temps de la naissance du Christ. La terre est toujours celle du passé, et lorsqu’il s’agissait des photos de la Palestine, il fallait percevoir le passé comme thème et comme objectif à la fois. Une photo prise en 1912 devait donner l’impression des premiers temps après la naissance de Jésus, tout dans le paysage devait sembler immuable: le muret délabré, la maison qui le jouxtait, jusqu’à l’âne (vieux, bien entendu!) qui broutait l’herbe dans le champ voisin. Une autre photo (qui porte une inscription en allemand, en français et en anglais) montre des paysans moissonnant la terre du «passé religieux»; des hommes et des femmes donnent l’impression d’accomplir un rituel, les uns faisant la moisson, les autres se reposant. C’est le passé premier, le passé chrétien, qui est à l’origine même du passé absolu. Sur d’autres photos, prises à Beyrouth, Alep, Alger ou Rabat, les gens sont rassemblés devant les portails et les murs de gigantesques immeubles. Avec leur apparence de bédouins nomades, ils semblent visiter un pays plus civilisé, on dirait aussi que le temps les a ramenés à un passé antérieur par rapport à ces monuments grandioses dont ils n’osent pas franchir le seuil. Couleurs du passé dans le «Courrier d’Orient» | babelmed Cela aussi signale un passé ambigu, un passé paradoxal dans lequel les gens paraissent en retard sur leur temps. Non, il ne s’agit pas du passé facile, direct, que nous trouvons dans un tableau de l’album, celui qui montre Napoléon Bonaparte faisant face aux Egyptiens presque nus dans leurs guenilles. Il ne s’agit pas non plus du passé ouvert sur le présent, comme sur cette photo de la rue Attarîn d’Alexandrie, envoyée à Paris en date du 7 août 1921, où les gens semblent mieux s’accorder à la modernité des bâtiments qui bordent les deux côtés de la rue.
Le photographe qui était venu en Orient sur les pas des explorateurs, des voyageurs et des peintres, n’avait pas réussi à transposer ce monde étrange tel que le rêvaient les Européens. En effet, le décor et l’artifice sont plus manifestes dans les photographies que dans les tableaux ou les gravures. D’ailleurs, l’Orient commençait à montrer son vrai visage bien avant la première guerre mondiale qui eut eu pour conséquence d’amener l’Occident en Orient, non pour des raisons d’exploration ou d’inspiration, mais comme puissance coloniale et mandataire. La vision de l’Orient deviendra plus réaliste à mesure que, décennie après décennie, l’Orient perdra de son «charme» passé, au point de se banaliser totalement vers le milieu du XIXe siècle dans l’objectif du photographe Wilfred Thesiger, bien que ce dernier se fût aventuré jusqu’à la péninsule Arabique, alors que ses prédécesseurs s’étaient arrêtés dans les régions côtières dont ils voulaient faire le cœur de l’Orient.
Les 500 cartes postales que Mohsen Yamîn a rassemblées patiemment pendant de longues années sont aujourd’hui entre nos mains. Le passé que ces cartes cherchaient à véhiculer nous est offert aujourd’hui. Nous en sommes les spectateurs après en avoir été le thème, nous et nos pays. Pendant que nous feuilletons cet album, nous sommes envahis par de multiples sentiments que les premiers spectateurs ont peut-être eux aussi ressentis, car, après toutes ces années écoulées, qui sait si nous n’avons pas pris l’habitude de regarder avec leurs propres yeux. Hassan Daoud
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