L'Hypermarché tue les petits commerces et séduit les citadins | babelmed
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  L'Hypermarché tue les petits commerces et séduit les citadins | babelmed Longtemps, le paysage beyrouthin a revêtu un caractère méditerranéen: ruelles intimes et ombragées, commerces de quartier, vastes balcons, chaussées qui s'harmonisent avec l'intimité des demeures, relations de voisinage paisibles ressemblant à des relations de parenté. Tout cela est en train de changer aujourd'hui. La preuve en est la mort des petits commerces (le fournil, la laiterie, la pharmacie, la librairie, le commerce des primeurs), remplacés par ce qu'on appelle l'hypermarché, et son cortège de comportements et de rythmes de vie, de modes de transport et de rapports différents.
Les commerces où nous nous rendions pour un besoin bien précis disparaissent aujourd'hui. Par contre, nous sortons toujours chargés d'objets inutiles de l'hypermarché que nous fréquentons en guise de promenade et en vue de "découvrir" des besoins éventuels.
Le fait d'avoir vidé le centre de Beyrouth de ses habitants durant la guerre (1975-1991), la division de la capitale, le désordre né du déplacement des populations et des nombreuses immigrations intérieures, sans compter la pagaille des reconstructions durant les trois dernières décennies, ont conduit à la naissance d'une "ville" parallèle à la capitale, s'étendant de la périphérie de "Dawra – quartier de la quarantaine" (dans la banlieue est) jusqu'aux limites du Casino du Liban au-delà de la baie de Jounieh (sur une distance de 20 km), soit tout au long de la plaine côtière, au nord de la capitale, sur une profondeur ayant entraîné l'absorption de la plupart des villages et des banlieues, situés sur les collines et les hauteurs dominant la mer.
Cette ville non-officielle se caractérise par la perte de son noyau central, elle ne possède pas de limites géographiques ou administratives. Elle s'étend, tout au long de l'autostrade encombrée de véhicules et de poids lourds, bardée de gigantesques panneaux publicitaires, de commerces et de ponts. Cette ville pousse dans le désordre, découvrant chaque jour des immeubles, des établissements, des usines, des commerces semblables à des trompes d'éléphants, qui poussent sans merci, le long de la côte ou sur les hauteurs. L'Hypermarché tue les petits commerces et séduit les citadins | babelmed Rien d'étrange au fait que cette ville soit devenue synonyme de vie trépidante, ville à la lisière de la route, qui s'élance anonyme, sans tracé ni limites, tumultueuse, étrange, haletante tel un cauchemar. En bordure de ce paradoxe spatial difforme, une vie particulière, marquée par les embouteillages suffocants, est née. Impossible de la décrire comme une ville ou comme un agglomérat de villages ou de banlieues s'interpénétrant. Il s'agit tout simplement d'une construction cauchemardesque sur la route. Cela étant, elle est aujourd'hui considérée comme un haut lieu social et économique, une artère principale du point de vue des communications, des habitations nouvelles et du commerce. Ayant de ce fait des points communs avec le style de vie américain, l'improvisation et le désordre des constructions la faisant ressembler à un "Los Angeles" oriental, elle hérite aussi des implications induites par le modèle américain , à savoir l'hypermarché, lemall, les grands magasins.
Les nombreux habitants éparpillés dans leurs immeubles qui poussent partout comme des champignons, ne peuvent raisonnablement faire leurs petites courses en parcourant de longues distances en voiture. Ils ont besoin d'un centre commercial qui puisse satisfaire tous leurs besoins d'un coup.
Cette "nouvelle vie" a entraîné une nouvelle manière de faire ses courses, "post-moderne" pourrait-on dire, tout comme les villes hyper rapides. Elle s'accompagne d'une culture de consommation exigeante et en expansion, d'un système économique en harmonie avec les exigences de la mondialisation, et de l'américanisation. Aussi, l'idée du mall et de l'hypermarché a fini par s'imposer.
Nous trouvons là réunis les ustensiles de cuisine et la nourriture, les produits ménagers et les outils de bricolage, les vêtements, les produits de maquillage, la bureautique, les jouets, l'électronique, "les gadgets", le café, le restaurant, la maroquinerie, les meubles, bref tout. De plus, plusieurs choix d'un même produit sont proposés.
Par ailleurs, le fait de réunir tout cela dans un même endroit permet d'assurer la climatisation, la propreté, des déplacements plus courts, un parc d'automobiles, des loisirs, des relations humaines. Une multitude de boutiques et de commerces, plusieurs supermarchés réunis en un seul lieu.
On connaissait au Liban une forme de "supermarché" ou "de coopératives" en gestation dans divers projets durant les années précédant la guerre, dont le plus important était le projet "Spynes", à l'entrée de la région de al-Janah, au sud de la capitale.
Après l'inauguration par Spynes de nombreux commerces en 1946, aussi bien à Beyrouth qu'à Haïfa et Damas, le premier "hypermarché" a vu le jour en 1967 à al-Janah, coïncidant avec la naissance d'une nouvelle "banlieue" soumise à une planification répondant aux normes, dans le triangle de Ramlet al-Bayda, al-Janah et Bir Hassan. Ce triangle aux villas luxueuses et aux immeubles cossus réservés aux riches, était supposé représenter la face moderne de Beyrouth, devenue au début des années 70, une ville prospère sur le plan des finances et des affaires. On n'y voyait pas de quartiers populaires, de ruelles anciennes, d'immobiliers à l'abandon. Plutôt une banlieue "propre", opulente et élégante. Le magasin "Spynes" épousait harmonieusement l'aspect de cette banlieue. Mais avec le déclenchement de la guerre civile, il fut la première cible des pillages et de l'incendie, tout simplement parce qu'il représentait un symbole du capitalisme suffisant, dans le langage de cette époque.
Dans les années soixante et soixante-dix, plusieurs supermarchés sont nés pour satisfaire les nouveaux besoins de consommation, dans les quartiers et les régions en essor. Citons "Smith" dans la région de Abou Talib, à l'extrémité des rues Hamra et Bliss, là où se concentrent la population estudiantine et étrangère, les ambassades, les nouveaux projets de construction. Smith était, pour ainsi dire, le supermarché des étrangers qui trouvaient là des produits non disponibles ailleurs et n'entrant pas dans les habitudes alimentaires des Libanais. Il est resté un supermarché de taille moyenne même après le départ des étrangers et le changement de la population
L'autre projet était situé dans la région de "al-Snawbara": il s'agissait du vaste supermarché "al-Karawan", avec son parc autos pouvant contenir 200 véhicules et qui était à cette époque très fréquenté par les consommateurs. Son premier étage était réservé à l'espace cadeaux et aux accessoires ménagers et son rez-de-chaussée d'une superficie de 2000 mètres carrés à l'alimentation, avec un service boucherie et autres produits gastronomiques. L'Hypermarché tue les petits commerces et séduit les citadins | babelmed Ces supermarchés des années soixante et soixante-dix concernait une classe sociale bien déterminée, ayant adopté très tôt une culture de consommation non traditionnelle. Il s'agissait d'une classe bourgeoise naissante ayant adhéré à un mode de capitalisme optimiste et prometteur. Sa base était étroite se réduisant à quelques quartiers de la capitale seulement.
En revanche, une chaîne connue sous le nom de "coopératives des consommateurs du Liban" concernait davantage les classes populaires. Elle répondait à une forte demande et offrait aux consommateurs des prix abordables parce qu'elle supprimait les intermédiaires entre le point d'importation et la vente au détail.
Depuis le milieu des années 70 jusqu'au milieu des années 90, "le supermarché" et la "coopérative" cohabitaient paisiblement avec les formes traditionnelles des petits commerces, contribuant à l'essor de la consommation et ce, même si les coopératives avaient commencé à décliner.
Durant ces deux décennies, le Liban était resté "à l'abri" si l'on peut dire des mall et de l'hypermarché, qui se sont implantés avec succès dans les pays du Golfe, là où les villes étaient en pleine construction. Le mall ou l'hypermarché s'élevaient là-bas comme des temples aux allures futuristes, équipés de climatiseurs, symboles de l'opulence pétrolière et de la consommation futile. Véritables petites villes, ils permettaient aux habitants qui vivaient cloîtrés dans leurs maisons de se rencontrer, leur fournissant une occasion d'apparaître en public et aux femmes "recluses" de passer un moment de loisir, de s'adonner à la fièvre du shopping, et de s'exposer en public.
En 1979, la famille Halwany qui avait perdu sa chaîne de magasins très célèbres à Beyrouth (fondée en 1880) s'est alliée avec Beshara Numur et d'autres pour inaugurer le magasin "Goodies", dans la rue Verdun, ancien fief de la bourgeoisie libanaise, où se sont installés les nouveaux riches et ceux qui se sont enrichis durant la guerre civile. Ce n'était pas un supermarché au sens traditionnel du terme ni un magasin ordinaire. Il était conçu pour répondre à des normes satisfaisant la riche clientèle. On y trouvait les mêmes produits qu'au supermarché mais uniquement les marques rares et de haute qualité. Il était aussi spécialisé dans l'épicerie fine, les variétés de viande, les produits étrangers non disponibles ailleurs. Goodies est certainement le premier à avoir inventé un service de vente au rayon boucherie et volailles fort "sophistiqué". De même, son rayon fruits et légumes exotiques était fort attrayant. Les produits de luxe n'étaient pas en reste : cigares, caviar, saumon. Un stand était réservé aux produits locaux comme les olives, le thym,les herbes, la pâtisserie française et libanaise.
Rabah Halwany, l'un des membres fondateurs de la société Goodies, déclare non sans fierté:"Notre magasin est une entreprise familiale dont la devise est:"faites-vous plaisir en achetant". Chez nous, le client n'est pas traité comme un anonyme, en pénétrant chez nous, il sent que tout le monde le connaît, aussi bien les employés que les autres clients." Autrement dit, quand un client se présente, il est accueilli nommément, devant tout le monde, en signe de reconnaissance de son importance sociale. Le client traduit alors ce geste en ne regardant pas à la dépense.
Cet accueil cordial que n'offre nullement le supermarché a fait le succès de Goodies auprès de la clientèle riche et de certains membres de la classe moyenne.
Les services de Goodies se sont étendus par la suite, à l'hôtellerie et à la restauration. Il satisfait désormais aux demandes des palais saoudiens et du Golfe, en affrétant des avions spéciaux, organise les mariages et cocktails de luxe et offre les cadeaux les plus précieux.
Il a désormais une branche dans le canton de Genève où il prospère au service des princes et des rois, ainsi que des riches familles arabes et libanaises résidant dans la capitale des banques helvétiques. Il a aussi une branche dans la ville de Dubai, au sein de l'un des plus grands malls, connu sous le nom de "al-Wafy City".
Dans ses trois branches, Goodies est passé, petit à petit, du supermarché privé et luxueux, au traiteur conditionnant ses aliments selon des normes qu'il impose à ses fabricants, échappant, selon M. Halwany, à la concurrence sans merci de l'hypermarché qui a envahi les marchés libanais et arabe.
Il y a actuellement plusieurs chaînes, à part Spynes et Monoprix qui sont intéressées par le marché libanais telles Carrefour et Casino. Bientôt, les petits commerces disparaîtront et les coopératives, basées sur les prix bas et non sur la qualité des aliments et des services, sont coincées dans une impasse financière et risquent de fermer. En effet, le consommateur trouve maintenant des prix intéressants au supermarché, ainsi que des produits de qualité et un service plus approprié.
Rabah Halwany remarque aussi que dans cette "guerre commerciale", l'hypermarché commence à monopoliser une part importante du marché. Il a ainsi la haute main sur les importateurs, les commerçants, les agents et les sociétés d'approvisionnement. Il impose par exemple des taxes élevées sur les exposants qui veulent vendre leurs produits, de même, il vend sous son nom les mêmes produits revêtant les marques de ses concurrents, importés directement de l'étranger ou fabriqués sur place à sa demande, à des prix concurrentiels et soumis à une commercialisation préférentielle.
Face à cela, le groupe d'importateurs, de commerçants, d'agents et de sociétés d'approvisionnement commence à réfléchir à la création d'une fédération d'investisseurs et de financiers capables de monter environ deux cents "mini-marchés" dans la seule capitale de Beyrouth. Ces derniers seront disséminés un peu partout, de sorte qu'ils viennent à bout des petits commerces et incitent les habitants à rester dans leurs quartiers pour faire leurs courses. On mettrait ainsi un terme définitif à l'intermédiaire entre le vendeur de gros, l'importateur, d'une part, et le consommateur d'autre part, établissant ainsi une nouvelle liste de prix concurrentiels.
Le propriétaire de Goodies qui invoque la nécessité de se spécialiser pour celui qui désirerait survivre, a été épargné par le sort funeste réservé à son concurrent "Mandarine". Aujourd'hui, rien ne semble résister à la nouvelle vague des hypermarchés, représentés par deux marques célèbres au Liban, Monoprix et Spynes. En 1924, Arthur Spynes fonda des magasins en Palestine et ouvrit dans les années quarante, des succursales à Beyrouth, Damas, et Haïfa. Puis vint sa période de prospérité quand il fut accrédité fournisseur auprès des sociétés de pétrole et des projets de reconstruction dans la région. Il fut ainsi le fournisseur d'environ 20 mille personnes en Iraq, puis il fournit Iraq Petroleum, Qatar Petroleum, Koweit Petroleum.
Spynes se retira de Palestine en 1948 et s'établit à Chypre grâce à la contribution de 200 financiers arabes. En 1950, il ouvrit des bureaux à Saïda (Liban), et après une période d'interruption qui s'étendit de 1975 à 1994, il fit une étude de marché pour pénétrer à nouveau le marché libanais et inaugura sa première succursale en 1998, à Dabya, sur une superficie construite d'environ dix mille mètres carrés. Il y avait aussi un parc d'autos pour plus de mille véhicules. Le succès vint rapidement et d'autres succursales virent le jour, à Achrafieh (3500m2), Saïda (7500m2), Tripoli (8500m2). En 2003, fut inaugurée une succursale dans le quartier al-Janah (12000m2), une autre à Hazmieh, la plus grande (15000m2). Ainsi, en un temps record, Spynes connut une expansion rapide avec six succursales dont la surface totale (sans compter les parcs de voitures accueillant des milliers de voitures) atteint environ 50.000m2, remplis de produits de consommation dont certains sont vendus uniquement en exclusivité, d'autres importés ou fabriqués. On compte aujourd'hui plus de 1560 employés et le groupe affiche l'ambition de s'emparer de 20% des parts de marché à la consommation.
La succursale située à Dabya, cette ville au bord de l'autostrade, comme nous l'avons baptisée, offre aussi une gamme de vêtements, des ustensiles de cuisine, des vêtements de sport et autres accessoires, de l'électronique, des parfums et produits de maquillage, des jouets etc. Elle loue aussi des surfaces aux exposants tels que lunetterie, papeterie, livres, cadeaux et gadgets.
Selon Zina Sarah Nafaa, directrice des relations publiques, cet endroit spacieux est devenu le lieu de rendez-vous de la gent féminine, qui vient passer là deux ou trois heures de son temps, car elle trouve aussi bien la blanchisserie que le coiffeur, le salon de beauté, les meubles, les objets de décor pour la maison et même un service de manucure.
Face à l'hypermarché, il y a le mall, ou le grand magasin, tel que l'ABC, à Dabya, qui se trouve collé à Spynes et qui a été construit avant lui .
Le magasin ABC s'élève sur cinq étages, avec une superficie globale de 21 mille mètres carrés, il est doté d'un parc automobiles pouvant contenir 1500 voitures. Il y a plus de 170 boutiques dont le groupe est propriétaire, les autres sont privées et louent un espace au magasin. En gros, il y a là l'équivalent d'une rue entière de boutiques commerciales, sans compter les restaurants et les cafés.
Ce type de mall n'a pas les mêmes caractéristiques que l'hypermarché, il commercialise tous les produits à l'exception des produits alimentaires. Sa nouvelle succursale, dont la superficie est aussi grande que les sept autres réunies (Tripoli, Hamrah, Taanayel, Kaslik, Zahleh, Furn el-Shubbak, al-Dabya) est située dans le quartier d'Achrafieh. Le Président de la République est venu en personne l'inaugurer, il y a environ un mois.
ABC compte mille employés. Il est fréquenté par les touristes et la clientèle arabe. Les clients libanais (70% de femmes, 30% d'hommes) sont originaires du Matn et des banlieues de Beyrouth Est, de la côte de Kesrouan et d'un pourcentage non négligeable de ceux qui traversent la ligne côtière.
Ce concept de centre commercial englobant plusieurs boutiques en un seul espace ouvert, plaît à la bourgeoisie syrienne qui vient y faire son shopping. De plus, sa situation à proximité de Spynes a transformé ce lieu en artère commerciale, en centre-ville artificiel, sans tracé ni contour.
Que ce soit dans le mall, l'hypermarché, le supermarché, la vie bat son plein au rythme des expositions, des ventes et achats, de l'instinct de posséder, de l'opulence et du luxe, du besoin de s'afficher en société, de passer des moments de loisir, à l'intérieur d'une structure architecturale, isolée du flux du trafic désordonné sur l'autostrade. Les marchandises débordent et s'entassent, s'offrant gratuitement aux regards, nous transformant d'un coup en êtres toujours avides de consommation, réduisant du coup notre vie à une course perpétuelle vers un bien-être jamais réalisé.
En conclusion, le mall et l'hypermarché sont une ruse architecturale qui triomphe de la géographie et des distances. Ils sont aussi une suggestion implicite de réduire "la ville" à un centre commercial unique et mythique, dirigé par des sociétés géantes. Youssef Bazzi
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