Le Saddam des uns et le Saddam des autres  | Hassan Daoud
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Hassan Daoud   
Concédant à ce qui devrait paraître comme un équilibre médiatique, la BBC en langue arabe a tenu à ce que le nombre des détracteurs de l’arrestation de Saddam Hussein soit égal à celui de ses approbateurs, qui sont nombreux à vrai dire en Irak ou un peu partout dans le monde. Par ailleurs, la BBC a précisé que le sondage a été effectué parmi des gens ordinaires, dont le point de vue n’était pas motivé par des considérations politiques ou diplomatiques. Les pro-Saddam Hussein le décrivent comme un symbole irakien et arabe, affirment que les Américains l’ont capturé grâce à la trahison de quelques personnes, sans qu’ils parviennent toutefois à accuser quiconque ni prétendre posséder des preuves quelconques. Selon eux, l’arrestation de Saddam Hussein n’aurait pas été possible sans la trahison de personnes en lesquelles il avait confiance. Ils affirment aussi que la nation arabe, que Saddam Hussein défendait, lui avait tourné le dos, ce qui signifiait une traîtrise tout aussi grande.

D’un autre côté, ceux qui se sont réjouis du succès des Américains à arrêter Saddam Hussein réclament la vengeance, non la justice. Les représailles, non le jugement. Dans l’émission de la BBC, les réactions des Irakiens étaient si hétérogènes qu’il paraît peu probable que l’un tendrait bientôt la main à l’autre ; attitude qui avait été perceptible dans les images transmises par les médias auparavant. Aux manifestations de liesse qui ont eu lieu dans certaines régions, ont répondu d’autres manifestations de désapprobation et de dénégation dans d’autres. Le déchaînement, qui atteignait des paroxysmes inégalés dans les deux camps, était rompu par les actes de vandalisme menés par les manifestants dans l’un ou l’autre des établissements officiels se trouvant sur leur chemin. Cette flambée de pillage témoignait chez les uns d’une vénalité qui s’opposait à la rage politique, tandis que chez les autres, elle exprimait le trop plein de cette rage elle-même. De toute manière, «l’acte» était cohérent avec l’intonation de ceux que la BBC avait interrogés. La situation était identique ici et là, dans les régions antagonistes à l’intérieur de l’Irak et aux quatre coins du monde où sont dispersés les Irakiens.

Deux photos de Saddam Hussein, sur lesquelles on le voit entièrement livré aux mains gantés qui fouillaient son visage et sa bouche. Deux images, ou deux visages, l’un tourné vers ceux-ci et l’autre vers ceux-là. Un visage éreinté, résigné, presque celui d’un vagabond, tellement différent de son aspect habituel, qui n’a pas éveillé immédiatement chez le spectateur le trouble auquel on aurait pu s’attendre ; car ni ceux-ci ni ceux-là n’ont réussi à détacher l’homme du contexte où son nouvel aspect le plaçait. Les haineux n’ont pas trouvé d’emblée ce sentiment faisant de l’homme soumis un personnage de fiction qui, de roi tyrannique qu’il était, est tombé dans la captivité après avoir perdu ses deux fils. Un instant, un bref instant de pitié – ne pouvant pas pour autant faire oublier tout un long passé de sauvagerie et de brutalité – a touché les non-Irakiens, qui interprétaient leur sentiment comme une révolte contre l’humiliation exercée par les mains gantées. Un sentiment pareil de pitié passagère, pour cause d’humiliation pourrait à la limite être éprouvé par les non-Irakiens qui n’ont jamais été atteints par l’incommensurable atrocité du parcours de Saddam Hussein.

Ces «atteintes» ont été perpétrées en des lieux précis en Irak. Elles ne se sont pas déplacées du Sud au Nord et elles ne se sont étendues en dehors du périmètre de Halabja. Le massacre qui se déroulait ici n’était pas abhorré là-bas. L’ «ici» et le «là-bas» ont mené le jeu de façon contradictoire: L’«ici» prenant de l’importance au détriment du «là-bas», ou alors ce dernier s’érigeant en vainqueur lorsque le premier est défait. Cette antinomie entre ceux-ci et ceux-là dément l’Histoire qui se répète ou les récits de l’Histoire qui narrent la révolte du peuple réuni sur la plus grande place de la cité contre son dirigeant, l’unique ennemi. En Irak, le récit ne s’est pas déroulé tel que notre imagination le concevait, le peuple n’a pas vaincu son bourreau comme ça aurait dû être le cas et le spectacle de la victoire n’a pas annoncé l’avènement tant attendu.
En effet, ce qui s’est passé, c’est la chute inédite d’un despote, une chute bien différente de ce que nous aurions voulu imaginer.

Dans les positions antinomiques des Irakiens face à l’effondrement du régime de Saddam Hussein et à son arrestation personnelle, nous pouvons déceler qu’un despote pouvait agir à sa guise tout en restant protégé et plébiscité par une partie de ses administrés. Nous sommes face à uns situation de dictature non classique. En effet, ce qui constitue un antagonisme au sujet d’un dirigeant est habituellement considéré comme une divergence de points de vue et il se pourrait que les détracteurs et les approbateurs aient autant raison les uns que les autres. Le Jules César de Shakespeare aurait été définitivement installé dans l’image du tyran dans l’esprit de ses adversaires si au cours de la cérémonie ayant suivi le meurtre, ne s’était levé une voix partisane dans l’autre camp, ramenant ainsi César à son image première, opposée à celle des détracteurs. Ce qui veut dire que César, le Roi, le Dirigeant ou le Président peut exister dans deux images différentes et posséder deux visages différents. Or, dans le cas que nous évoquons ici, l’on pourrait se demander si Saddam Hussein, l’homme aux massacres collectifs et aux liquidations chimiques, celui qui a mené l’Irak à la dévastation, peut toujours apparaître dans ses deux images opposées, celle du héros et celle du criminel. Ceux qui le jugent sur ses massacres et ses hécatombes ne seront pas ovationnés unanimement, même en supposant qu’ils présentent les preuves les plus éclatantes. Cette accusation ne sera pas dénigrée et condamnée par tous, les uns iraient jusqu’à la considérer comme une preuve de puissance et d’héroïsme. Par ailleurs, d’autres, parmi les non-Irakiens, pourraient ne pas voir dans la persécution d’un peuple par son dirigeant une raison suffisante pour le condamner puisque, au moment où il sévissait, ce dirigeant avait brandi la bannière du héros pan-arabe.

Les Irakiens ont manifesté des attitudes contradictoires lorsque Saddam Hussein est apparu en captif sur les écrans de télévision. Les uns ont manifesté pour approuver, les autres pour protester. Pourtant, ces attitudes ne sont pas à prendre uniquement en rapport avec cette image –car tout événement peut être acclamé dans un endroit et hué dans un autre – mais elles sont en rapport avec ce qui va se passer après l’ère de Saddam Hussein, puisque toute l’horreur qui avait marqué son gouvernement n’avait pas réussi à mélanger les cartes de façon patente.



Hassan Daoud

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