Conflit entre stéréotypes et changements | Nidal Ayoub,Jalel el Gharbi
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Nidal Ayoub   
La génération précédente a vécu l’illusion de la victoire et s’en est sortie avec une défaite. Cela explique sa résignation, son refus du changement, sa prédilection pour la stabilité, sa peur de s’aventurer dans l’inconnu et sa foi dans l’adage soutenant qu’ « il vaut mieux un diable que l’on connaît plutôt qu’un inconnu ». De l’autre côté, il y a une génération jeune, révoltée, insubordonnée qui aspire au changement. Nous vivons actuellement un épisode du conflit entre ces deux génération. Chacune d’elles commence par lancer des accusations à l’autre. Les pères, se considérant comme expérimentés grâce à ce qu’ils ont vécu, accusent les enfants d’être superficiels, impulsifs et trop téméraires. Alors que les jeunes pensent que l’autre génération est victime des stéréotypes et incapable de vivre les changements.
Conflit entre stéréotypes et changements | Nidal Ayoub,Jalel el Gharbi
Aujourd’hui, le fossé semble s’être creusé encore un peu plus entre les deux générations, surtout à un moment où nos sociétés passent par une étape transitoire et que les jeunes refusent de plus en plus ce qui les enchaîne, passant rapidement de la soumission à l’insubordination pourvu d’être libres. Le problème ne tient plus dans une divergence d’idées ni dans un échange d’accusations. C’est désormais un conflit où chaque parti essaie de marginaliser l’autre.

Lors de l’insurrection des jeunes libanais contre le régime confessionnel dont leurs pères avaient hérité, Souha, issue d’une famille pieuse, s’est faufilée pour participer aux manifestations. Le voile que son milieu lui impose ne l’a pas empêché de revendiquer un Etat laïc non gouverné par les communautés confessionnelles. Ayant suivi les révolutions arabes, elle rêvait d’un mouvement qui lui permettrait de se défaire de pratiques ne correspondant pas à ses convictions. Et malgré le refus total de ses parents et contre leur avis, Souha a enlevé le voile qu’elle met depuis son enfance et a fait ses premiers pas vers la liberté. Malgré le différend permanent qui l’oppose à sa famille, Souha pense que le problème c’est l’amour réciproque qui la lie aux siens, car sans cela, il aurait été facile « de leur tourner le dos et de partir » confie-t-elle.

Conflit entre stéréotypes et changements | Nidal Ayoub,Jalel el GharbiLà où Souha s’est insurgée contre son milieu, laissant les siens à leur bavardage et à leur grogne, la relation de Racha avec sa famille connaît des hauts et des bas : cela va des interdits à la négociation en passant par la dérision et l’intérêt. Racha a une personnalité très forte et des idées bien arrêtées qui ont imposé à son père d’être à l’écoute. Au début, il avait essayé de l’empêcher de participer aux manifestations revendiquant la chute du régime confessionnel, puis il a été touché par la fermeté de sa fille et de ses camarades et par leurs idées et il a fini par se joindre à la manifestation. Mais son enthousiasme s’est vite émoussé avec la fin de la première étincelle de la contestation et il a retrouvé son refus ironique. Le père de Racha pense que, faute d’expérience dans la manière d’agir avec les autres, les jeunes n’ont pas su exploiter le rêve d’un grand nombre de personnes.

Que la jeunesse se croit capable de changer le monde toute seule, sans recourir à l’expérience de la génération précédente constitue un grand problème. « Tout le monde rêve de démocratie et de liberté » dit Racha. Elle affirme que les idées et les mots d’ordre de la jeunesse ne diffèrent pas de ce auxquels aspirent leurs parents, à ceci près que la peur empêche ces derniers de mettre leurs idéaux en œuvre. Ce qui entraîne une contradiction entre leurs convictions et leurs pratiques. Ils finissent par adhérer à des associations ridicules et n’ont plus d’autre souci que de se conformer à leurs choix.

La même peur est à l’origine de la différence qui oppose Nabil aux siens. Ils soutiennent de loin toute propension au changement, mais, en même temps, ils font tout pour le convaincre de ne pas prendre part aux sit-in. Depuis que les foules arabes ont investi les rues, Nabil a moins peur et veut absolument être de tous les sit-in. Il espère apporter sa modeste contribution au changement qui se produit et ce malgré le chantage affectif de ses parents qui ne sont pas parvenus à le dissuader totalement : il participe aux sit-in une fois sur deux.

La négociation est ce que Racha appelle la logique du compromis : « ce n’est pas du chantage, précise-t-elle, nous avons parfois besoin de trouver un compromis. Au début, les parents font tout pour nous domestiquer et pour nous mettre dans le moule qui est le leur. Mais ils finissent toujours par se résigner, ils ne peuvent tout de même pas nous mettre dans leur cage, et au final ils admettent avec amertume que nous ayons des idées différentes. Cela ne les empêche pas par moment de nous influencer. » Il est vrai que le père de Racha s’est plaint de ce que sa fille participe à ces sit-in quotidiens de soutien à l’Egypte, mais son appartenance à un parti qui soutient le régime syrien l’a amené à demander à Racha de ne pas exprimer son soutien au peuple syrien, parce que cela pouvait lui causer des problèmes. Racha avait accepté ce compromis malgré elle : « la souffrance qu’endure le peuple syrien me fait souffrir, mais je ne peux pas participer aux sit-in ».

Soha présume que ceux de « la vieille génération » refusent le changement à cause de leurs idées reçues qui leur dictent de ne jamais s’écarter du « droit chemin ». Quant à Racha et Nabil, ils considèrent que les différents qui les opposent à leurs parents sont dus à la défaite que leur génération a connue. Ils ont vécu les moments les plus exaltants de leur vie au temps de Nasser, mais leurs rêves ont vite fait de s’évaporer et ils ont fini par sombrer dans la déception et le désenchantement. C’est pourquoi plus aucune tentative de changement ne les émerveille. Ils se considèrent plus éclairés à cause des expériences qu’ils ont vécues mais ils ne veulent pas que leurs enfants revivent la même expérience. C’est pourquoi ils cherchent à les dissuader par tous les moyens de s’engager.
Conflit entre stéréotypes et changements | Nidal Ayoub,Jalel el Gharbi
Globalement, la génération des parents essaie d’exercer une autorité sur leurs enfants pour les protéger et leur assurer une stabilité. Ils ont peur de l’inconnu ; ils vénèrent leurs leaders et élèvent leurs enfants dans leur culte. Les jeunes, eux, ne redoutent pas leur autorité, ils ont une autre vision du monde, ne savent pas attendre, prennent des décisions rapides et leur avenir à bras le corps. Leur prédisposition au changement, à la révolution fait qu’ils sont en conflit permanent avec leurs aînés confinés dans une vie routinière. Malgré tout, il se pourrait bien que les idéaux des uns et des autres ne soient pas si éloignés et que seuls diffèrent les moyens de les réaliser de sorte que le conflit entre les deux générations subsiste entre une génération qui pense avoir « fait l’histoire » et une génération qui se propose comme « faiseurs de l’avenir. »


Nidal Ayoub
Traduction de l’arabe en français de Jalel El Gharbi
22/03/2012