Ayn el-Heweh, capitale des réfugiés palestiniens au Liban | babelmed
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  Ayn el-Heweh, capitale des réfugiés palestiniens au Liban | babelmed Je n'ai pas suivi le conseil d'un ami selon lequel je devais commencer par visiter le cimetière avant de me rendre au camp de Ayn el-Helweh, car l'âme du camp et sa mémoire se lisent sur les stèles.
J'ai visité "ce cimetière" il y a quelques années. Il racontait l'histoire du lieu et la vie des habitants du camp et de ceux qui y avaient transité, les destins de ses exilés et anonymes, aussi bien les héros que les victimes. Dans le cimetière, ont été enterrés des Irakiens venus jusqu’ici et tombés dans un sommeil éternel d'Orient, de jeunes arabes de Tunisie, du Yémen et d'autres contrées (d'Italie, d'Allemagne, d'Irlande et d'ailleurs). Ils ont choisi de rester là pour une raison spécifique ou par erreur, voire par bêtise "révolutionnaire".
Un cimetière qui abonde de stèles gravées de dessins, de drapeaux, de photos… une scénographie à la palestinienne, tant du point de vue de la couleur que de la morosité ambiante.
Je n'ai pas pénétré dans ce cimetière illustre, devenu un monument de souvenir terne dépourvu de crainte révérencielle. Je n'étais pas à la recherche de récits d’anonymes ni d’absents. Je désirais aller à la rencontre des vivants, de ceux qui portaient leur passé, de ceux qui rêvaient du futur, au milieu de toutes ces ruines, des rues de poussière et des impasses grouillantes de mouches.
Le camp de Ayn el-Heweh a été vaincu depuis de longues années; il s'est replié sur lui-même après une période d'expansion relative. Il est à présent tombé dans le silence: plus aucun gémissement. Réduit à un noyau sans périphérie. Les propriétaires de terres libanais ont récupéré leurs biens et mis un coup d'arrêt à l'expansion du camp. Ils ont détruit les rares maisons qui témoignaient de ce passé. Dans cet espace vide, et avant même de franchir la porte de Ayn el-Heweh, il y avait comme une fatalité qui planait sur l'endroit pour qu'il demeure "un camp" et rien d'autre. Des "nomades" s'étaient installés dans des habitats en plastique, en tôle, en carton ou en bois. L'aspect du camp dévasté et primitif était comme un défi à la mémoire du Palestinien qui habite aux alentours. Ce camp de "nomades" renvoie symboliquement au début de la diaspora palestinienne, de l'exil, dans ses pires aspects. Les habitants de Ayn el-Heweh se mettent en colère quand on leur demande la raison pour laquelle les nomades sont venus là: "Nous n'avons rien à voir avec eux", disent-ils, comme pour mieux dénoncer toute ressemblance blessante à leurs yeux.
Pourtant, le camp des "nomades" fait symboliquement partie des scènes et des modes d'encerclement du Palestinien : l'image du nomadisme d'une part, des fils barbelés, des barrages et des fusils d'autre part. Comme si son "centre de détention" croulait sous deux poids : la prison et l'errance.
Les nombreuses rues adjacentes conduisant au camp sont entourées de barbelés, de soldats et de points de surveillance. Seules, deux rues principales s'ouvrent aux voitures et aux piétons, contrôlées cependant par des barrages fortifiés, telle une ligne de défense frontalière. Un territoire étroit, encerclé avec grand soin. Un endroit frappé par un blocus public par ci, secret par là. Un camp de barbelés pour dix mille habitants, surveillé, observé comme une "quarantaine" politique, sécuritaire, un dépôt humain immense et pullulant.
Ici, les armes abondent à l'intérieur comme à l'extérieur. Il y a une guerre par là, même si elle ne "s'embrase" pas. Le camp de Ayn el-Helweh" se transforme alors en piège de plusieurs centaines de mètres carrés.
On ignore comment ce ghetto a été édifié. Il y a, en effet, interpénétration très claire au niveau des populations et de l'habitat avec les Libanais de la région. Est-ce que la séparation sur le plan militaire et sécuritaire s'est faite en fonction de la "nationalité" ou selon l'identité de chacun des habitants? S'est-on basé sur une carte quelconque ou a-t-on tracé un lieu géométrique complet en précisant les limites à ne pas dépasser?
Le plus probable est qu'il existe deux lignes : l'une tracée par l'asphalte, l'autre délimitée par la chaussée. Quand le chemin devient brusquement étroit et que les maisons "se rapprochent", d'une manière incompatible, on sait alors qu'on a "pénétré" le camp de Ayn el-Helweh, d'autant plus que l'on s'aperçoit soudain que la chaussée a disparu et que dès qu'on s'écarte du milieu de la rue, on se retrouve en train de marcher le long des portes des maisons et des échoppes.
On pénètre dans un espace de bruits contrastés qui ne ressemblent en rien aux bruits résultant du vacarme des villes par exemple, ou des banlieues. Ici, c'est le mélange complet entre le bruit des rues et celui des maisons. Comme si les cloisons des murs n'étaient pas étanches puisqu'elles laissaient échapper l'intimité des maisons, qu'elles mettaient à nu des vies qui se liquéfiaient dans ce chaos infernal.
C'est la raison pour laquelle la personne de passage croit que les habitants n'habitent pas dans leurs maisons, puisqu'ils sont tout le temps dehors, qu'ils habitent dans les impasses, les rues, les échoppes. Comme si hommes, femmes, enfants, vieillards, et jeunes gens, ne supportaient pas de rester dans leurs chambres, derrière les portes closes, mais préféraient l'air libre. Ils ne regagnaient leurs maisons que pour dormir ou accomplir un travail. Cette impression est fondée sur le fait que les portes des maisons donnant sur la rue sont toujours ouvertes comme si elles constituaient l'entrée d'une impasse, non celle d'une maison familiale. Une impasse étroite par ailleurs, qui sert à la fois pour habiter, garer une voiture ou étaler des légumes. Un passage public en quelque sorte. Les maisons sont tellement serrées les unes contre autres; les murs, les portes, les fenêtres si intimement liés que le quartier tout entier semble réduit à un vaste appartement habité par de nombreuses familles, à l'instar de ce qui s'est passé durant la guerre civile, au moment des grandes vagues de déplacement des populations.
Ayn el-Heweh, capitale des réfugiés palestiniens au Liban | babelmed A l'entrée Nord-Est du camp, se trouve l'école "al Soumouh" entièrement financée par les Hollandais ainsi que l'Administration du Fonds de secours des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (l'UNRWA): immeuble imposant, façade blanche, vaste édifice ressemblant à un complexe d'habitations. L'UNRWA est incontournable car elle accueille les enfants du camp et les écoliers. En comparant le volume de l'école à celui du camp, on a l'impression que les 2/3 des habitants ont moins de quinze ans et que nous sommes plutôt dans une cité de jeunes. Un territoire d'enfants en grand nombre, tous nés ici, dans un monde de barbelés. Enfants des ruelles et des pièces découvertes, ornées de portraits de héros, de victimes et de barrières, de récits d'une autre patrie qui leur est interdite, rêves d'une vie ailleurs à laquelle ils s'accrochent de tous leurs êtres, alors qu'ils sont encerclés ici par une barrière invisible mais qui pèse sur leurs entrailles.
Les photos des martyrs se font rares, de même que les slogans sur les murs, les armes aussi circulent moins qu'avant; ceux qui portent des uniformes militaires sont peu nombreux aussi. C'est là un léger changement dans l'image du camp que nous connaissions.
Comble du paradoxe, dans la rue principale de Ayn el-Helweh, les boutiques vendant des ordinateurs et les cyber-cafés connaissent une expansion. Les jeunes gens ont élu domicile dans ces boutiques high tech, ils prennent place derrière les ordinateurs et s'adonnent à des jeux, tous piratés évidemment.
Je demande à Khaled, âgé de 17 ans qui attend son tour, pourquoi il est là. Il répond laconiquement: "Le service militaire assure une rentrée de 300 mille livres, et quand bien même il assurait 1000 dollars, je n'en voudrais pas. Je suis au chômage, mais je ne porterai pas les armes. Ici, c'est mieux car c'est un jeu qui ne blesse ni ne tue personne". Le propriétaire de la boutique, qui portait la trace d'une blessure de guerre, confirme que les jeunes qui ont rarement l'occasion de sortir, se pressent dès le matin et jusqu'à minuit parfois pour jouer et naviguer sur Internet. Certains jouent à crédit ou prennent la place d’un de leurs camarades. Les jeunes du camp ne sont pas férus d'armes ni d'organisations. La plupart rêve d'émigrer n'importe où. Ainsi, pour montrer la différence entre les générations, quelqu'un dit : " Nous avons rêvé de victoire et eux rêvent de partir". Un jeune répond alors: "Dans le camp, il y a plus d'une vingtaine de boutiques de jeux. Plus encore que dans la ville de Saïda."
Comme si le jeune Palestinien avait troqué le rassemblement dans les bureaux des organisations militaires, les casernes et les centres armés, contre le rassemblement ici, derrière les écrans de la "réalité virtuelle". C'est là un changement paradoxal, au niveau du comportement, de l'esprit et de la culture. Ainsi, passer le temps à s'entraîner au combat, se préparer à la guerre "virtuelle", mourir en martyr , devenir un héros, c’est si éloigné du temps que l'on passe à jouer à un jeu dont l'objectif est gratuit, divertissant et innocent. Par ailleurs, manipuler un kalachnikov n'est certes pas manipuler un ordinateur. Ce phénomène n'est pas anodin du tout car on compte environ huit boutiques tous les cinq cents mètres.
La vieille dame qui a disposé un étal à l'entrée de sa maison pour vendre des sucreries, des pinces à cheveux et des boîtes de cigarettes, serre les lèvres d'un air agacé: "Je ne parle pas aux journalistes" dit-elle, comme si elle en avait assez de les voir aussi nombreux et si naïfs. J'achète un chewing-gum et m'assoie sur la marche étroite près d'elle , en évitant de lui adresser la parole, détournant le regard en direction du vendeur de falafel. Elle brise le silence en souriant presque: "Que veux-tu savoir", dit-elle? "Je veux savoir où sont tes enfants?". Après quelques secondes, une larme coule de sa paupière: "Deux sont morts en martyrs et le troisième est à Gaza". Elle ne l'a pas accompagné parce qu'elle ne voulait pas se déplacer d'un camp à un autre.
Retourner en Palestine, émigrer vers un exil, rester dans le camp, telle est la question qui taraude chaque matin au réveil tout Palestinien résidant au Liban.
L'homme d'une quarantaine d'années, assis à l'extérieur du café, pense que le retour est impossible, qu'immigrer est difficile, que rester ici est insupportable et que l'intégration est refusée: "Mon ami, je tire les images de la Palestine des récits de mon père comme le Libanais qui entend parler de Beyrouth avant la guerre… Rien ne sera plus comme avant."
Il hausse les épaules mettant fin à la conversation, comme pour me maudire de lui avoir rappelé quelque chose qu'il voulait oublier.
Un fonctionnaire international, qui refuse de décliner son identité, me confie: "Les habitants du camp sont divisés en trois catégories: la plupart des jeunes gens et des jeunes filles veulent émigrer au Canada, en Europe ou en Australie. Ils empruntent de l'argent et font l'impossible pour obtenir le visa pour se rendre ailleurs que dans un pays arabe, même si le visa est trafiqué, ils sont prêts à tout risquer. Quant aux artisans et employés d'âge moyen, ceux qui ont une profession libérale ou un commerce, ils n'ont pas d'espoir de retourner et ne cherchent pas à émigrer, et parce qu'ils croient que l'intégration et l'acquisition de la nationalité libanaise est impossible, ils veulent simplement acquérir des droits civils et donnent comme exemple la situation des Palestiniens en Syrie qui ont le droit de travailler et de se déplacer.
Enfin, les vieux sont pleins de nostalgie et attendent le repos éternel. La nostalgie et non le rêve au retour est désormais ce qui lie les réfugiés palestiniens à leur patrie, la Palestine."
Une patrie surgie de la mémoire du passé et de ses ombres. Le jeune homme dit: "La Palestine est un souvenir de mon père et de mon grand-père, je l'arbore en porte-clef, dans ma poche ou dans mon cœur", rejetant ainsi toute nostalgie. Ce jeune n'aspire qu'à aller en Suisse, en Allemagne ou en Suède: "J'ai essayé de me rendre en Turquie et de traverser la Bulgarie mais je n'ai pas réussi. Je tenterai ma chance une seconde fois."
Le même fonctionnaire international ajoute :"Même ceux qui portent des armes veulent émigrer. Arrêtons de nous mentir et voyons le désespoir qui effleure tout espoir éventuel de retour".
Tout ce qui symbolise la Palestine même s'est atténué dans le camp, disons qu'il est représenté par de rares éléments: les échoppes plus nombreuses de falafel, les centres de l'UNRWA liés aux réfugiés palestiniens, les drapeaux, les portraits du Président Arafat, les slogans du FATAH. Mais le centre le plus attrayant est sans doute celui qui expose les arts populaires, tels que les broderies, les robes folkloriques, les objets faits main. La Palestine est devenue un patrimoine, une matière dont l'identité est confuse.
De jolis objets, propres, élégants, ressemblant aux merveilleuses images poétiques ciselées par la mémoire héritée de la Palestine, terre où il fait bon vivre et qui contraste tellement avec cette misère qui règne dans le camp.
On voit seulement quelques hommes armés, preuve que le nombre "des militants" a diminué. C’est comme si ceux qui ont quitté le camp ne se ralliaient plus à sa cause qui avait, jadis, attirer tant de révolutionnaires de par le monde. Dans cette perspective, la Palestine n'intéresse plus que ses réfugiés, habitants du camp, qui sont désespérés même de leurs rêves et se réfugient dans une nostalgie confuse, sans intensité.
Il n'y a pas de vacuité dans le camp: tout est propice à se transformer en murs, en chambres étroites, en abris et maisons. Les mosquées, qui cherchent à s'agrandir, se multiplient à Ayn el-Helweh. Les nouveaux zélotes ont fini par construire une mosquée sur la route: amas de béton immense suspendu en l'air, tel un pont. Il n'y a pas d'espaces vides, pas d'interstices à Ayn el-Helweh. Ayn el-Heweh, capitale des réfugiés palestiniens au Liban | babelmed Le souk qui permet à peine aux piétons de traverser, accumule ses étals et ses marchandises, les uns sur les autres. Tout est jeté dehors. Mais ce qui rend perplexe c'est cette obsession pour "le poulet et la viande". Partout, des poules vivantes, du poulet découpé en morceaux sur des charrettes ambulantes, des échoppes de poulet grillé, des boutiques pour égorger des poules. Les plumes jonchent les rues ainsi que des relents d’odeurs très fortes. Des monceaux de viande partout.
Près d'un dispensaire, les murs sont couverts d'affiches appelant à se comporter normalement vis-à-vis des malades atteints du sida. Comme si cette campagne publicitaire, cette sensibilisation, était le seul fil ténu qui reliait encore les soucis du camp encerclé aux soucis mondialistes, l'associant aux obsessions des hommes ordinaires de par le monde.
Je demande au propriétaire d'une échoppe, Mohamed Nasser Aal-Din, la raison de l'engouement pour "le poulet": "C'est une source de richesse", dit-il, dans un dialecte purement égyptien. Mohamed est arrivé en 1977 au Liban, fuyant le régime de Sadate. Il a adhéré à l'organisation nassérienne des Mourabitun. Il a "milité" durant de nombreuses années, passé sa jeunesse à porter les armes et à combattre, puis il s'est installé au camp pour vendre du poulet. Ainsi finit la vie d'un révolutionnaire.
Par contre, cette obsession des habitants du camp pour toutes sortes d'oiseaux mérite qu'on y prête attention: pigeons, passereaux, canaris, perroquets, dont le commerce est florissant. Peut-être doit-on interpréter cet engouement comme un désir intime, violent, de s'envoler, de partir de cet endroit étouffant. Les oiseaux enfermés dans leurs cages symboliseraient ainsi le sort de l'exilé Palestinien, un être dont l'errance et l'envol ne connaissent pas de limite et qui est pourtant emprisonné depuis sa naissance. Un être qui symbolise la liberté, mais qui a perdu la mémoire de l'envol. C'est comme si les Palestiniens, en achetant ces cages pour les accrocher aux murs de leurs maisons ou aux bords de leurs terrasses, accrochaient leur image finale, leur souvenir commémoratif douloureux. Yussef Bazzi
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