Dictatures du Liban et dictatures arabes: le confessionnalisme fait la loi! | Nidal Ayoub, mouvement Amal, Mouvement du 14 mars, Bachar Al-Assad
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Nidal Ayoub   
Dictatures du Liban et dictatures arabes: le confessionnalisme fait la loi! | Nidal Ayoub, mouvement Amal, Mouvement du 14 mars, Bachar Al-AssadLorsque Bouazizi a décidé de s’immoler par le feu, il ne savait pas ce jour là que ses cendres allaient se disperser dans les pays voisins pour faire fleurir le printemps. La marche de mille lieues, Bouazizi l’a ouverte avec son pas ; et, la barrière de la peur ayant été brisée, la contagion s’est étendue, les yeux se sont dessillés et les peuples arabes se sont mis à acclamer la liberté à partir de la Tunisie et de l’Egypte, passant par la Libye, Bahrein et le Yemen, ensuite en Syrie puis au Liban.

Avec le commencement des événements et l’éclatement des révolutions, les Libanais ont dû interagir avec leur environnement. Ils ont exprimé tout d’abord leur soutien et leurs encouragements à la révolution égyptienne après que la révolution de la Tunisie eut surpris les peuples arabes. Dès les premiers jours de la révolution en Egypte, des Libanais ont pris l’initiative d’organiser des manifestations et des sit-in ouverts pour saluer et appuyer les sit-inners des grandes places du Caire. Mais les manifestations de soutien à elles seules ne suffisaient plus ; c’est alors que des activistes libanais ont voulu que ce petit pays arabe ait sa propre révolution. Là commence l’histoire.

Empruntant aux révolutions tunisienne et égyptienne le slogan : « Le peuple veut … », les Libanais ont entamé leur campagne pour faire tomber le confessionnalisme, campagne qui a suscité des réactions diverses, entre partisans qui y ont trouvé une opportunité pour monter à l’assaut d’un système fondé sur les confessions et le remplacer par un autre établi sur le concept de la citoyenneté, et adversaires qui estimaient que la campagne est un prélude pour ôter la légitimité à un leader qui les accueille et les protège des « autres ». Entre partisans et adversaires se situe une masse silencieuse dont l’orientation précise n’a pu être déterminée en raison de la courte durée de la campagne.

L’éventualité d’un échec de ce mouvement était envisagée dès le début. Un élan révolutionnaire ayant trouvé écho chez des jeunes activistes qui ont cru que le moment était propice pour agir. S’en tenant au slogan : « Le peuple veut la chute du confessionnalisme », et négligeant l’action effective, ils n’ont pu présenter de véritables propositions englobant les questions politiques, sociales et économiques qui suscitent l’intérêt de toutes les classes de la population et rassemblent autour d’elles les «enfants» des confessions.

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Bien plus, le slogan principal n’a pas réussi à clarifier l’objectif direct de la campagne. En effet, le confessionnalisme au Liban ne se réduit pas à la personne du chef de l’Etat ou du gouvernement par exemple, mais constitue une structure socio-culturelle globale, s’étendant de la base (le peuple) pour arriver à la direction (les autorités sous toutes leurs formes). C’est pourquoi le slogan portait en lui-même le germe de son échec puisqu’il n’a su devancer une action qui aurait dû être exercée sur les constituants mêmes de cette structure. Ainsi, les Libanais ont été pris de court, aussi bien les partisans que les adversaires du système, ou encore ceux qui se maintiennent dans la neutralité, n’ayant pas encore pris position.

Une rétrospective rapide du déroulement de la campagne révèle les faiblesses qui ont caractérisé le comportement de certains organisateurs. Elle permet de constater également qu’une contre-campagne a été menée par certains partis confessionnalistes et par d’autres partis qui tirent profit du système en place à des titres divers. Les premières semaines de la campagne ont connu un succès remarquable attesté par le nombre élevé des participants qui croyaient dans le changement, même si celle-ci n’a pas réussi à entrainer de nouvelles catégories sociales dans le mouvement. Par la suite, sont apparus les signes d’une contre-campagne rendue possible par l’adhésion de certains hommes politiques faisant partie du système à la campagne qui réclamait la chute de ce même système !

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L’"exploitation " du mouvement par les hommes politiques a causé, dans les rangs des activistes, une dissension qui n’a cessé de s’approfondir de jour en jour : certains voyant dans les déclarations des hommes politiques un aspect positif permettant de réaliser un rassemblement populaire plus grand, tandis que d’autres refusaient absolument cette compromission du fait que le confessionnalisme est incarné par ces mêmes personnalités. Le troisième groupe s’en est tenu à un refus de s’allier avec ces partis politiques pour quelque raison que ce soit, tant que la chute du confessionnalisme signifie la chute de toute la classe dirigeante qui le protège. Mais cette attitude de principe s’est heurtée à la réalité, étant donné que la majorité des Libanais soutiennent des partis confessionnalistes dont certaines factions s’allient entre elles pour en affronter d’autres. Il n’est donc pas possible de faire tomber le système confessionnaliste sans avoir attiré auparavant la majorité de la population pour qu’elle se retourne contre ses dirigeants.

Ainsi, en dépit de l’enthousiasme soulevé par la campagne chez une grande frange de la jeunesse, cet élan n’a résisté ni aux difficultés, ni aux faiblesses qui ont entravé ce mouvement spontané.

La cause la plus importante de l’échec de la campagne tient probablement au fait que les manifestants n’ont usé d’aucun moyen pour convaincre la majorité confessionnaliste de la pertinence de leurs objectifs. Au contraire, ils se sont carrément posés en adversaires de ce système dans un pays qui se caractérise par la multiplicité des despotes. Plusieurs intellectuels libanais ont dénoncé cette réalité, comme l’écrivain et romancier Elias Khoury qui constate que le Liban est un pays particulièrement despotique car soumis au despotisme des confessions. Il y a donc plusieurs dictatures à abattre d’un seul coup car chaque confession a son despote, quand elle ne va pas jusqu’à disposer de plusieurs despotes.

Dictatures du Liban et dictatures arabes: le confessionnalisme fait la loi! | Nidal Ayoub, mouvement Amal, Mouvement du 14 mars, Bachar Al-Assad

Après l’échec de la campagne qui visait à démanteler le confessionnalisme, les Libanais ont à nouveau rempli les grandes places pour exprimer leur solidarité avec les révolutions des autres pays arabes dont les peuples se sont engagés sur la voie de la liberté. Le confessionnalisme profondément enraciné dans la psychologie des Libanais, tout comme dans leur régime, s’est probablement répercuté sur leurs attitudes vis-à-vis des révolutions

En effet, après que les révolutions arabes en Tunisie et en Egypte ont encouragé et rassemblé les Libanais, les signes de la division ont commencé à apparaître avec l’extension de la révolution à la Syrie, à la Libye et au Bahreïn.


Dictatures du Liban et dictatures arabes: le confessionnalisme fait la loi! | Nidal Ayoub, mouvement Amal, Mouvement du 14 mars, Bachar Al-AssadC’est la révolution du peuple syrien qui a eu l’effet le plus net dans la consécration de cette division entre partisans de la révolution et alliés du régime. Mais s’il est aisé de comprendre les raisons des partisans de la révolution syrienne, surtout lorsqu’on constate l’adéquation entre cette attitude et l’appui aux révolutions arabes, en revanche, l’analyse de la position des alliés du régime syrien conduit à relever deux aspects fondamentaux en relation avec la structure de la société libanaise.

Tout d’abord, il faut rappeler le soutien d’une large partie de la population libanaise à la révolution égyptienne et néanmoins son rejet de tout soutien à la révolution syrienne. Ce groupe de Libanais s’est déterminé en accord avec leurs directions (confessionnelles toujours) comme c’était le cas par exemple pour les deux partis alliées « le mouvement Amal » et le « Hezbollah ».

Depuis les débuts des révolutions, le mouvement Amal a pris l’initiative d’adopter la révolution du peuple libyen contre le régime de Mouammar Kaddafi, en dépit de l’intervention militaire étrangère de l’OTAN, en contrepartie de son silence sur les actes commis par le régime syrien sur les frontières orientales du Liban, sous prétexte d’un « complot extérieur » visant la Syrie. Il en est de même pour le Hezbollah, allié de l’Iran, qui élève bien haut la voix pour soutenir le peuple de Bahrein en contrepartie de son soutien clair au régime de Bachar Al-Assad « le résistant ».

Par ailleurs, avec l’arrivée des vents de la révolution en Syrie, le discours sur «la crainte des minorités» a autorisé certaines directions politiques et religieuses du Liban à justifier leur soutien au régime syrien. Cette attitude s’est répercutée sur les couches de la population relevant de ces directions. Celle-ci a trouvé dans l’éventualité de l’arrivée au pouvoir des islamistes en Syrie un motif suffisant pour accepter les tueries commises par le régime syrien à l’endroit de son peuple. L’exemple le plus clair, dans ce contexte, est sans doute celui de l’archevêque maronite du Liban qui a mis en garde contre le danger de la chute du régime syrien pour ce qu’il a appelé « la minorité chrétienne » (au lieu de parler de citoyenneté). L’attitude du « Courant National Libre » (allié au Hezbollah pour affronter le Courant de l’Avenir et ses alliés du Mouvement du 14 mars), qui a choisi de se tenir aux côtés du régime syrien, est du même ordre.

Dictatures du Liban et dictatures arabes: le confessionnalisme fait la loi! | Nidal Ayoub, mouvement Amal, Mouvement du 14 mars, Bachar Al-AssadEn revanche, on peut dire que l’attitude hostile de certains Libanais au régime syrien, en harmonie avec celle de leurs dirigeants politiques, s’inscrit dans le contexte de la lutte essentiellement intérieure (lutte confessionnelle par excellence), surtout lorsqu’on essaie de connaître avec précision la position de ces derniers (silencieuse en général) vis-à-vis des autres pays arabes, et notamment de l’Egypte en raison des liens d’amitié et de communauté d’intérêt qui les unissaient à son président déchu, Hosni Moubarak.

Cette scission entre Libanais est à la mesure des conflits qui les divisent et ont pu les menés dans la rue où ont eu lieu des affrontements limités entre partisans de la révolution syrienne et alliés du régime de Bachar Al-Assad. Ces conflits ont été renforcés par l’attitude du gouvernement composé principalement par des forces confessionnalistes qui soutiennent le régime syrien, dont le Hezbollah, le mouvement Amal, le Courant National, et font face à d’autres forces confessionnalistes dans l’opposition. Cette attitude se traduit par une ignorance totale, côté officiel, de ce qui se passe aux frontières du pays, où l’on assiste à une violation de celles-ci par les forces syriennes qui poursuivent en territoire libanais les révolutionnaires et les réfugiés qui fuient la répression du régime et tentent de trouver un abri dans les villages situés à proximité des frontières.

Ainsi, les Libanais n’ont pas réussi à tirer profit du climat révolutionnaire arabe et n’ont pu réexaminer les grands principes que les révolutions ont remis sur le tapis, notamment celui de la citoyenneté profondément rattaché aux concepts de liberté, de justice et de démocratie, complètement absents de la société libanaise qui jouit d’une liberté masquée, une liberté qui n’est en réalité qu’un simple chaos régi et dirigé par des confessions se situant « en dehors » de l’Etat dans son acception moderne.
 


Nidhal Ayou
03/02/2012