Le Liban fait son cinéma | Diala Gemayel, Elias Hoyek, B018, Bernard Khoury, Nadia Khouri-Dagher
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Diala Gemayel   
Entre présence et absence, violence et douceur, richesse et pauvreté, mer et montagne, nuit et jour, clocher et minaret, le Liban n’a jamais su à quoi ou à qui se vouer. C’est ce qui fait sa tragique destinée et son magnétisme implacable. Pour ne pas se perdre entre ses deux extrêmes, le Liban se fait son propre cinéma. Voilà des routes de l’imaginaire dans des cadres prédéfinis: intérieur nuit/jour puis extérieur nuit/jour. Encore des couples antithétiques pour aborder un pays qui se veut, envers et contre tout, unique.

Intérieur nuit
Les églises le 15 août et la Basilique de Harissa
La Vierge Marie est particulièrement priée au Liban, tant d’ailleurs par les chrétiens que par les musulmans, qui la reconnaissent comme la mère du prophète Issa (Jésus). Aucun village du pays n’échappe à l’immense fête du 15 août, surtout à la tombée de la nuit, pour la dernière messe. Des centaines de bougies s’allument autour de l’église qui, généralement, lui est dédiée, les familles se retrouvent à l’église tandis que d’autres, plus païens, lui offrent des feux d’artifice plus ou moins fastueux.
Pour les amateurs de «couleur locale», il faut aller jusqu’à la basilique de Harissa, qui surplombe l’extraordinaire baie de Jounieh. C’est là que le Patriarche Maronite Elias Hoyek (1899-1931), de pair avec Mgr Carlos Duval, délégué apostolique au Liban, décide de commémorer le cinquantième anniversaire de la définition du dogme de l’Immaculée Conception, proclamé par Pie IX, le 8 décembre 1854, par l’érection d’une statue de la Vierge sur la colline de Harissa. Cette statue est analogue à celle de la Sainte Vierge apparue en 1830 à Catherine Labouré. L’artiste Durenne l’avait présentée en douze pièces dont le poids total est de 14 tonnes. Vers la fin de juillet 1906, elle est transportée à Harissa et déposée sur un socle-piédestal en spirale d’une centaine de marches, plan préparé par l’ingénieur français GIOT. L’œuvre est achevée en 1908. L’inauguration est présidée par S.B. Mgr Hoyek, le 3 mai 1908, jubilé sacerdotal du Pape Pie X et jubilé des apparitions de la Vierge à Lourdes. Un induit du pape vient marquer l’événement: «Indulgence plénière à ceux qui visitent le sanctuaire Notre-Dame du Liban en remplissant les conditions requises».

Le Casino du Liban
Un des grands mythes, avec la Corniche, de Liban des années de gloire, des années 70. Toutes les stars étrangères (rois, vedettes, chanteurs) venaient dépenser des sommes astronomiques au Cercle d’Or avant d’aller assister à des spectacles à couper le souffle: cirques, magiciens, soirées de gala avec les incontournables feux d’artifice au-dessus de la mer que le bâtiment surplombe, à l’angle de la baie de Jounieh, au demi-cercle parfait qui emporte l’œil jusqu’à Beyrouth, à une vingtaine de kilomètres de là. Les dragueurs et les belles filles descendaient vers minuit au premier sous-sol, où se trouvait, selon les rumeurs, la plus belle boîte de nuit du monde, entièrement décorée avec du cristal de Baccarat. Aujourd’hui, la magie s’est passablement éteinte, le Baccarat a fermé depuis longtemps, mais il reste, pour toujours, la vue sur la baie, le long de la promenade du Casino du Liban.

Extérieur nuit
B018
Beyrouth la nuit a gardé son panache et sa folie. Sa plus solide représentante, depuis 1998, c’est l’incroyable boîte de nuit B018, construite par Bernard Khoury, à 2m40 sous terre. Une sorte de caveau à ciel ouvert: en effet, lorsque le propriétaire de l’endroit, le roi de la nuit, Nagi Gebrane, le décide, le toit s’ouvre (deux immenses plaques d’acier placées sur des rails commandées électriquement), laissant découvrir le ciel, truffée d’étoiles pendant l’été. Avec une acoustique impressionnante, cet espace nocturne est absolument incontournable (voir le site www.b018.com), à partir de 20h pour les couche-tôt qui découvriront aussi ce que le mot « bar » veut dire e pas avant 2h30 du matin pour les «clubbeurs».

Promenade à Raouché
La Corniche, la Promenade des Anglais, Raouché, Ramlet el-Baïda: des noms qui se succèdent le long du front de mer de Beyrouth, un des rares endroits où le piéton n’est pas une hérésie dans une ville où la quasi totalité des trottoirs sert de parkings. De 5 heures du matin à plus de minuit, les gens y déambulent, au milieu des badauds, des pêcheurs, des observateurs, des joggeurs. L’un des plus gros moments d’affluence, c’est pendant la «kazdoura» (en libanais, petite promenade sans but précis), à l’heure où le soleil se couche. Le vrai Liban cosmopolite s’y révèle et ce depuis toujours, comme l’écrit Nadia Khouri-Dagher dans Beyrouth au cœur, un livre de souvenirs sur différents lieux du pays que l’auteur retrouve après des années d’exil. Extrait: «Pour un premier contact avec la ville le soir, c'est à Raouché que j'ai envie d'aller, à la corniche, ancien cœur battant du Beyrouth nocturne, où l'on trouvait, pour tous les âges, les meilleurs glaciers, les restaurants panoramiques, et les boîtes de nuit dont on parlait jusqu'à Paris (…). Le centre-ville était désert: les Beyrouthins sont venus humer l'air marin. Sur la promenade qui surplombe la mer et épouse les contours de la roche, une foule éparse, couples la main dans la main, jeunes gens juchés sur les rambardes, familles serrées sur des bancs, marchands de mille choses accroupis dans le noir. J'achète un de ces pains au sésame et au thym qui faisaient les délices de mes goûters d'enfant et auquel je n'ai pas goûté depuis plus de vingt ans, à côté on vend des fèves, de la grosse marmite s'échappe l'odeur sucrée et familière du plat populaire. Je déambule sur la corniche, mon pain au sésame à la main, dans le ciel quelques étoiles très haut, les jeunes gens n'importunent pas la jeune femme seule la nuit, sans doute la guerre les a-t-elle habitués à des spectacles plus insolites. Sur le terre-plein central un garçon a les bras chargés de colliers de fleurs de gardénias, je lui en prends un, et crois fondre de nostalgie. Nous achetions ces colliers de retour de la plage le soir, et les humions pendant le trajet en voiture jusqu'à la maison, et depuis dans tous mes voyages une fleur de gardénia c'était Beyrouth qui me revenait en mémoire. J'enfouis le nez dans le collier que je tiens des deux mains et je respire avec un bonheur fou ces fleurs que j'adore - ce soir à Raouché j'ai retrouvé le parfum de mon enfance».

Intérieur nuit
Le Musée de l’Université américaine de Beyrouth
Troisième plus ancien musée du Moyen-Orient, le musée d’archéologie de l’Université américaine de Beyrouth (AUB) a été fondé en 1868, grâce à une collection léguée par un citoyen américain. Le musée expose des objets en provenance du Liban et de la région et couvre une période allant de l’âge préhistorique aux premiers temps de l’Islam. Il abrite par ailleurs une collection de monnaies anciennes, notamment arabes, souvent rarissimes. Le musée travaille en étroite collaboration avec les écoles et propose des voyages organisés vers des sites archéologiques de la région. Il est muni par ailleurs d’une bibliothèque et d’une boutique, et publie des catalogues. Avec les moyens financiers que possède l’institution, ce musée est un des rares dignes de ce nom. Il vient d’ailleurs d’inaugurer un «Hall of Fame» tout à fait pittoresque.

La Grande Mosquée Al-Omari de Beyrouth
La légende veut que Béryte, puis Beirout et enfin Beyrouth ait été détruite et reconstruite sept fois. Dans ce grand bouillon de culture, les strates et les avatars de l’histoire religieuse ont été nombreux. Témoin la Grande Mosquée Al-Omari, d'abord connue sous le nom de Cathédrale Saint-Jean, construite en 1113 et 1150 par les Croisés. Les Mamelouks l'ont transformée pour devenir la plus grande Mosquée de la ville en 1291. Son extraordinaire plafond en boiseries géométriques a été brûlé pendant la guerre. Il est actuellement en cours de reconstruction. Un morceau d’histoire du centre-ville.

Extérieur nuit
Le Palais Mir Amin de Beiteddine
Considéré comme le plus bel exemple de l’architecture libanaise du 19e siècle, le palais de Beiteddine, construit par l’émir Bachir, est amoureusement préservé. Ses écuries pouvaient contenir jusqu’à 500 chevaux, entre autres folies... Alentour, le notable a fait construire un palais pour chacun de ses quatre fils. L’un d’entre eux, le Mir Amin, a été transformé en hôtel de grand luxe. Surplombant une vallée verdoyante, c’est un endroit de rêve qui constitue une halte pour nantis certes, mais dont les visiteurs peuvent venir admirer les suites, dans l’esprit du palais, et surtout l’incroyable piscine dont le fond est l’imitation d’un tapis persan. Unique.

La forêt de Qammouaa
Déclarée réserve naturelle par décret ministériel, c’est l’un des sites montagneux les plus inoubliables du Liban. Située sur le versant ouest du Mont-Liban, cette région est renommée pour son paysage sauvage et sa forêt de genévriers. Elle protège une charmante petite plaine qui se transforme en lac au printemps. Jusque-là, pour les grands randonneurs, rien que très exceptionnel. Mais ce qui rend cet espace de quelque 30 hectares émouvant, c’est l’inclinaison des genévriers vers une même direction: celle du vent maritime. Une curiosité.



Diala Gemayel