Mona Khalaf: Une battante sur le front de la réhabilitation féminine | Diala Gemayel
Mona Khalaf: Une battante sur le front de la réhabilitation féminine Imprimer
Diala Gemayel   
 
Mona Khalaf: Une battante sur le front de la réhabilitation féminine | Diala Gemayel
Mona Khalaf
Dans son bureau à la table de travail croulant sous les documents, Mona Khalaf a peine à répondre à tous les coups de fil qu’elle reçoit dès les premières heures de la matinée. Il faut dire que cette femme alerte, qui porte légèrement sa soixantaine d’années, est la référence absolue en matière de droits de la femme arabe. Et pourtant, pas grand-chose ne semblait la pousser vers la direction de l’Institut d’études sur la femme dans le monde arabe (Institute for Women’s Studies in the Arab World): «En 1985, je travaillais à ma thèse d’économie, qui avait pour thème «The Economic contribution of women and its effects on a Lebanese family on two Bekaa villages» (La contribution économique féminine et ses effets sur la famille, dans deux villages de la Bekaa), raconte-t-elle. Une des femmes que j’ai rencontrées, en me détaillant une de ses journées, m’a ouvert brutalement les yeux sur une réalité dont j’ignorais la gravité: levée à 4 heures du matin, elle aide son mari à faire le pain, puis passe en cuisine nourrir la famille. Dans les champs tout l’avant-midi, elle revient préparer le déjeuner. Puis c’est l’heure de la confection de la réserve pour l’hiver ou l’été (orge, blé, confitures, olives, etc.); arrivent les enfants dont elle s’occupe, qu’elle baigne et qu’elle met au lit avant le retour de son mari et d’un autre dîner. Elle se couche enfin vers 10 heures, après avoir tout rangé. Finalement, cette femme a à peine une heure à elle par jour. Elle travaille autant que son mari, mais comme si c’était parfaitement normal.»

Amatrice de défis
Très vite, elle trouve la racine de cet incroyable état de fait: «Comme ce n’est pas elle qui rapporte l’argent à la maison, son pouvoir de décision est très réduit, explique-t-elle. En général, les femmes qui ne touchent pas un salaire pensent qu’elles ne travaillent pas.» Aussitôt, Mona Khalaf part en guerre: «J’ai alors commencé à m’intéresser à la contribution économique des femmes dans la société et à leur bien-être. Car est-ce juste que celles-ci aient si peu de temps à elles?».
Première Libanaise à obtenir un MA en économie à l’Université américaine de Beyrouth, Mona Khalaf, dans un sourire et se demandant pourquoi cette question lui a été posée, répond simplement que depuis très jeune, elle aime «les défis»: «Mon père m’a toujours poussée à contre-courant, se souvient-elle. C’est vrai que je fais partie de la génération où étudier était une qualité requise mais quand, à 21 ans, j’ai voulu commencer à gagner ma vie, ma famille s’est offusquée. Grâce au soutien paternel, j’ai pu faire ce que je voulais: enseigner l’économie.»
Cette femme modeste et active, mal à l’aise à l’évidence lorsqu’elle parle d’elle-même, se rabat sur le magazine de l’institut, al-Raïda (La pionnière), un trimestriel créé en 1997 et dont la ligne éditoriale est entièrement articulée autour des grands sujets qui préoccupent ou honorent la femme arabe comme le crime d’honneur, le cinéma, la famille, le mariage, l’incarcération, la société ou encore la sexualité (brillamment évoquée dans des analyses et des études publiées dans le dernier numéro). «Aujourd’hui encore, affirme-t-elle avec chaleur, les femmes doivent faire un immense effort de prise de conscience en réalisant que n’importe quelle activité qu’elles exercent représente un travail, en bonne et due forme.» Des efforts immenses à fournir
Quant aux efforts de Mona Khalaf pour pousser la femme arabe vers une revalorisation absolument nécessaire, ils sont nombreux et efficaces: des programmes éducatifs à l’adresse des femmes illettrées ou semi-illettrées; des programmes ruraux; enfin, en étroite collaboration avec le ministère des Affaires sociales, l’IWSAW propose aux femmes libanaises déplacées des ateliers de formation selon leurs capacités, qui leur permettent de produire un travail rémunéré.
À ce jour, plus de 3 000 femmes ont bénéficié de ce programme. «Bien sûr, l’éducation est nécessaire, mais pas suffisante, renchérit Mona Khalaf. Il s’agit avant tout d’affirmer le rôle productif de la femme.» Dans le rapport qu’elle prépare pour la Banque mondiale en 2004, elle a constaté que «la femme arabe possède le taux le plus bas de participation dans l’espace public à travers le monde». Et d’ajouter: «En fait, la femme arabe n’est pas sortie du privé (famille et clan) vers le public (société et entreprises).» Plutôt que de redistribution du rôle de la femme, Mona Khalaf préfère parler d’ «expansion».
Cependant, son avis personnel sur cette délicate question est encore pessimiste: «Là où le bât blesse, c’est à la base, c’est-à-dire la famille. C’est à la femme, encore une fois, de changer les choses en éduquant différemment leurs enfants. Les efforts à fournir sont immenses.» Diala Gemayel
mots-clés: