Bipod: Quand le corps entre en politique | Isabelle Mayault
Bipod: Quand le corps entre en politique Imprimer
Isabelle Mayault   
Bipod: Quand le corps entre en politique | Isabelle MayaultBipod: ni iPod ni bipède, ce nom sonne comme celui d'un robot de Star Wars, et pourtant ! L'événement ainsi baptisé est à l'exact opposé de tout automatisme : festival de danse contemporaine né à Beyrouth en 2007, Bipod est une petite révolution pour le monde des arts au Moyen-Orient. Le phénomène a pris d'autant plus d'ampleur quand, sous l'impulsion de quatre chorégraphes de la région, le réseau Masahat est né, reliant le Liban, la Syrie, la Jordanie et les territoires palestiniens. C'est pourquoi, du 16 avril au 2 mai prochains, les meilleures compagnies de la danse contemporaine internationale se produiront à Beyrouth, Damas, Amman et Ramallah devant un public récemment converti à leur art. Quoi de plus naturel, en effet, que l'engouement de ces capitales, habituées aux climats politiques troubles, pour des corps mus par des thèmes sociaux et universels?

Programme
Bipod: Quand le corps entre en politique | Isabelle MayaultLe programme de l'édition 2010 prend, d'avance, des allures de millésime : l'allemande Sasha Waltz, l'espagnole La Ribot, mais encore Mathilde Monnier, Emio Greco ou Linga seront présents pour trois ou quatre jours dans chaque ville participante. «Leur visite est due à un mélange de chance, de volonté et de circonstances diverses !» commente Mey Sefan, directrice de la DCDP (Plateforme de Danse Contemporaine de Damas), revenue dans sa ville natale depuis un an seulement. «Je suis aussi très contente de pouvoir présenter le travail de chorégraphes syriens... et j'espère même en montrer plus l'année prochaine !» ajoute Mey, enthousiaste.

A Ramallah, les représentations des danseurs internationaux auront lieu dans les théâtres de la ville, et parallèlement aux spectacles, des stages de danse seront organisés, permettant ainsi la formation de danseurs palestiniens. On pourra également y voir des projections de film sur Pina Bausch, référence de la danse contemporaine allemande. A Damas, c'est l'opéra de la capitale syrienne que les danseurs investiront, le temps de quelques jours.
Bipod: Quand le corps entre en politique | Isabelle MayaultParti de Bipod, festival de danse contemporaine intrinsèquement libanais créé par Omar Rajeh, un réseau du nom de Masahat s'est tissé entre les quatre villes, métamorphosant ainsi l'ampleur des représentations grâce à une visibilité accrue. «C'est devenu plus facile pour les compagnies de danse et à la fois plus intéressant pour elles de se faire connaître par toute la région» explique Omar. Le succès de ce rendez-vous annuel est fulgurant et s'impose comme un festival incontournable dans le monde de la danse contemporaine. Et ça, personne ne l'avait vu venir... «Je n'imaginais pas que Sasha Waltz pourrait venir à Beyrouth !» s'exclame Omar Rajeh. «Mais, grâce aux éditions précédentes, le festival est devenu plus connu internationalement».

Objectif
«L'extension du réseau a fait de la pub au festival. Pour les associations culturelles, les compagnies de danse ainsi que pour nous, c'est une coopération très agréable» explique Mey Sefan. Une coopération dont la portée est multiple, puisqu'elle vise les jeunes générations, encourage l'échange et promeut des questions sociales liées à la liberté.

Ces rencontres dansées permettent à la fois aux jeunes des villes participantes de développer des talents en matière de danse, notamment grâce aux ateliers et stages organisés en parallèle des représentations. Elles sont aussi l'occasion d'un travail entre des instituts culturels arabes et européens, et d'un échange entre des artistes régionaux et internationaux. Le festival favorise, également, l'introduction des artistes internationaux à la vie et à la société du pays où ils sont invités... et bien sûr, enfin, l'introduction de la danse contemporaine auprès du public local comme forme alternative d'expression artistique.

Essor de la danse contemporaine au Moyen-Orient
Selon Omar Rajeh, la danse contemporaine ne rentre pas dans la catégorie du «divertissement». C'est un concept. Une façon d'aborder des thèmes liés à l'individu, à la vie de tous les jours, qui ne sont pas traités dans le ballet classique. «Le danseur n'est pas confiné à tel ou tel mouvement. La danse contemporaine est ouverte à plein d'autres domaines : la musique, bien sûr, mais aussi les arts visuels, la vidéo, le texte» développe Omar. «On en est encore aux balbutiements», explique Mey Sefan à propos de la danse contemporaine au Moyen-Orient, «mais je suis sûre que beaucoup de choses sont à venir».
Bipod: Quand le corps entre en politique | Isabelle MayaultQui est le public d'un art encore jugé comme marginal et avant-gardiste ? «Une grosse partie du public est constituée d'étudiants de l'Institut d'Arts Dramatiques de Damas...» commente Mey. Même chose à Ramallah où ce sont les jeunes, les membres de troupes de danse, les artistes, les journalistes, les organisations culturelles et les étudiants qui s'y intéressent. Majd Hajjaj, de Ramallah, développe : «Quand le festival a commencé, c'était nouveau pour les gens, et peu familier, donc peu faisait le déplacement. Mais d'année en année, une base s'est formée, et ce public attend et anticipe le festival chaque année». Le public est réduit, certes, mais les chorégraphes impliqués dans ces rencontres sont unanimes : le but n'est pas de faire la révolution. Simplement de pratiquer une danse qui traite de la vie quotidienne et permette d'exprimer des sentiments, des thèmes émanant de cette vie quotidienne par un autre biais que les mots.


Isabelle Mayault
(07/04/2010)



mots-clés: