L'exemple de l’exigence | Ghassan Yammine, Diala Gemayel
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Diala Gemayel   
À 18 ans, Ghassan Yammine, aujourd’hui directeur de l’école de musique qui porte son nom, s’est trouvé face à un dilemme de taille: allait-il devenir concertiste, compositeur ou enseignant? Cet éternel premier de classe a depuis choisi sa voix: la pédagogie, saupoudrée de partitions pour le théâtre. «J’ai toujours aimé instruire les gens qui m’entouraient», explique ce fringant pianiste tout juste trentenaire, à l’œil vif et au sourire engageant.«Et en plus, j’ai la mentalité d’un leader: depuis la cour de récréation, c’est moi qui prend les décisions et les responsabilités.»
Mais ce meneur de bande n’a qu’un souci: la pédagogie. «À 10 ans, j’organisais des écoles d’été à Beit Chabab (son village natal du Mont-Liban): les cours étaient suivis d’examens et de prix en bonne et due forme. C’étaient des livres, que je payais de mon argent de poche». Enseignant, mais aussi redoutable administrateur, conscient très tôt de la valeur des choses et des gens: «J’ai commencé à donner des cours de piano à 12 ans, pour lesquels je me faisais payer. Mon père, qui jusque-là me soutenait dans tout, a refusé que j’accepte ces rentrées d’argent, mais j’ai désobéi».


Toujours au même âge et toujours dans le même village, il dirige trois chorales dans trois églises différentes, tout en chantant. Il faut dire que Ghassan Yammine a tenu, à huit ans, le rôle principal d’une opérette écrite par son professeur de piano, Fouad Fadel, qui a repéré les talents de ce petit bout d’homme à l’énergie débordante. Entre 13 et 21 ans, celui-ci apprend le piano à l’université de Kaslik (non loin de Jounieh, ville côtière du Liban), mais aussi la musicologie et la pédagogie, qu’il approfondit pendant ses stages au Conservatoire de Paris.
Entre 21 et 22 ans, il a déjà fait son choix: la vie de concertiste ne l’enthousiasme décidément pas, et il sentait, en prenant ses cours à l’étranger, «le manque d’ouverture à l’esprit musical au Liban». ce qu’il voulait, c’était «faire quelque chose pour la société libanaise.» En Europe, il rassemble les programmes dispensés par les écoles de musique et, en remarquable administrateur, décide, dès 1993, de donner des cours généraux à l’ensemble des 25 élèves auxquels il donnait des cours de piano, dans l’immeuble familial de Beit Chabab.
Il faut dire que Ghassan Yammine n’a jamais cessé d’être professeur de piano, et ses élèves, à peine plus jeunes que lui, commençaient à venir de plus en plus loin. L’«École de musique de Ghassan Yammine» était une appellation passée dans les mœurs du village et le principal intéressé a simplement suivi la voie qui lui était indiquée. En 1994, alors qu’une dizaine d’élèves ont été réunis pour lancer des cours de guitare, le jeune directeur rencontre Solhi el-Wadi, directeur du Conservatoire de Damas jusqu’à cette année: celui-ci lui envoie, l’année suivante, Victor Bounine pour des cours de piano, et Evguéni Louguinov pour des cours de violon.

Au centre de Beyrouth
Musicien et administrateur: deux casquettes sur la même tête, celle de Ghassan Yammine. Un parcours hors du commun qui intéressera de près les écoles d’Europe. Mais le premier de la classe, que «chaque pas obligeait à faire le suivant», n’en est pas encore là en 1995, lorsqu’il songe à ouvrir une deuxième branche à Beyrouth, pour faciliter les trajets des parents de ses élèves. Tenant à s’installer au centre de Beyrouth, il ouvre ses locaux à Sodeco en 1996, où pas moins de 70 élèves s’inscrivent sur-le-champ. Sept professeurs l’entourent et, en 1997, il monte la barre de l’exigence d’un cran en inaugurant, coup sur coup, deux premières dans l’enseignement musical du pays: la pédagogie musicale pour les 3-6 ans, qui connaît depuis cette date un succès inaltéré, et la musique concrète (à base de sons naturels, musicaux ou non, comme les bruits). Les départements de musique moderne et orientale (ce dernier ouvert avec la participation du oudiste Charbel Rouhana), créés la même année, n’ont pas connu la même fréquentation mais Ghassan Yammine, d’une lucidité et d’un optimisme olympiens, devrait les remettre au programme d’ici à deux ans.

Consécration
1999-2000: deux événements de taille poussent l’école vers une nouvelle dimension. Ghassan Yammine, ayant appris que la Fédération française de musique ouvre ses portes vers les institutions européennes depuis 1995, décide de tenter sa chance. À sa grande surprise, le comité lui répond par l’affirmative en février 2000. L’École de musique Ghassan Yammine est la première du Moyen-Orient à intégrer ce prestigieux conglomérat, qui permet depuis à ses professeurs et élèves de bénéficier de stages et de formations d’envergure internationale. La même année, avec le soutien actif de l’ambassade de France, Alfred Herzog, directeur de l’un des grands conservatoires nationaux français, celui de Boulogne-Billancourt, depuis lié d’amitié avec Ghassan Yammine, propose de recevoir les musiciens libanais talentueux dans son établissement et d’envoyer des professeurs en master classes à Beyrouth.
En 2002, après environ dix années de travail méticuleux, c’est la double consécration : Ghassan Yammine signe des accords d’affiliation avec le Conservatoire de Boulogne-Billancourt (les deux écoles décernent des diplômes communs) et un premier protocole d’accord avec l’École normale supérieure de musique de Paris, dirigée depuis 1999 par Henri Heugel et classée parmi les dix meilleures institutions mondiales, selon lequel un élève libanais bénéficie d’une bourse complète d’apprentissage.

5% des projets réalisés
Mais Ghassan Yammine n’est pas homme à s’endormir sur de pareils lauriers: «Je suis très satisfait de ces dix ans de travail. Les liens particuliers que j’ai tissés avec l’Europe me donnent encore plus d’élan, me rassurent et me confirment que je suis sur la bonne voie. Mais ce que j’ai réalisé ne représente que 5% de mes ambitions. D’ici 2005, j’espère pouvoir créer le chœur et l’orchestre de chambre de l’école, mais aussi de nouvelles branches, au Liban et à l’étranger».
L’École de musique Ghassan Yammine est la seule école de musique privée au Liban, mais sans conteste la plus sérieuse et la plus innovatrice: il y a quelques jours à peine, son directeur a inauguré deux nouveaux départements: celui des ensembles, classiques et modernes, et celui des «amateurs», pour répondre à la demande d’adultes qui souhaitent suivre des cours de musique sans pour autant en faire une profession. Jusqu’à présent, Ghassan Yammine a rendu concret chacun de ses projets. Son exemple et ses réalisations sont à suivre de près.



Diala Gemayel