Le Hangar, le cheikh et le Hezbollah. Incursion dans la Dahiye... | Isabelle Mayault
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Isabelle Mayault   
Dahiye: le mot seul semble drainer son lot de stigmatisation. En arabe, il signifie simplement «banlieue». Au Liban, il désigne l'ensemble de la périphérie sud de la capitale, et sa connotation est tout sauf amicale. Depuis Beyrouth, la Dahiye est en effet réputée pour être une zone pauvre, anarchique, dominée par la présence du Hezbollah, qui y a installé ses quartiers généraux à la fin des années 80. Bref, une ceinture de misère (hizam al-bu's) qui ne vaut pas la peine d'être franchie. Facilement accessible via l'ancienne ligne verte, qui, pendant la guerre civile, a marqué une frontière infranchissable entre Beyrouth Ouest (musulman) et Beyrouth Est (chrétien), la banlieue sud n'est pourtant qu'à quelques encablures du centre ville. Il suffit de bifurquer à gauche avant l'aéroport en longeant l'hippodrome, non loin des camps palestiniens de Sabra et Chatila. C'est là, dans la maison familiale de l'intellectuel engagé Lokman Slim, qu'est née la double entité Umam Productions/Le Hangar. Le centre culturel est décrit comme «privé et transparent» par Lokman et sa compagne Monika Borgmann, ses deux fondateurs. Arpentés par des chercheurs, des intellectuels et des cheikhs bavards, les couloirs du centre culturel résonnent d'une voix bien étrangère à la rhétorique de résistance du Hezbollah : celle de la subversion.

Haret Hreik, état des lieux
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Haret Hreik (photo Isabelle Mayault)

Le quartier populaire chiite de Haret Hreik est connu pour abriter une concentration importante de bureaux du Hezbollah. Au premier coup d'oeil, il s'agit d'un quartier populaire banal où les stands de fruits et légumes débordent de tomates grosses comme des pastèques et de bananes libanaises fraîchement cueillies sur le littoral. Et contrairement à ce que les véhémentes déclarations des beyrouthins – musulmans et chrétiens confondus - peuvent laisser penser, ses rues n'ont rien du ghetto chiite. A tel point qu'il est d'emblée difficile de faire la différence entre Haret Hreik et la partie chrétienne de la Dahiye.

Bien sûr, en s'enfonçant un peu plus, les choses se précisent : aux fenêtres et aux arbres sont accrochés de longs rubans fins aux couleurs vives, trace de tous les pèlerins revenus du hajj. Ca et là, des immeubles criblés de balle, plus amochés que dans le reste de la ville, portent les stigmates des bombardements furieux de 2006 sur le quartier, cible des tirs israéliens. Aux fanions roses et violets annonçant le passage du marathon de Beyrouth succèdent les drapeaux verts du Mouvement Amal et les photos de ses martyrs. Et enfin, sur un mur, un portait de 2x5m du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et son slogan : «Car c'est le parti de Dieu qui sera victorieux».

L'irréductible hangar...
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Monika Borgmann
C'est dans une grande maison blanche entourée d'un jardin luxuriant que Lokman Slim et Monika Borgmann ont établi leurs quartiers. Le hangar voisin sert de lieu de rencontre, de projection de film et d'exposition. «C'est la vitrine du centre culturel» précise Lokman. A ne pas confondre avec Umam, l'association jumelle du Hangar, également orchestrée par Lokman et Monika. Le reste de la maisonnée est en effet dédié à une autre cause, au moins aussi importante que la culture : le stockage du fond d'archives créé par les deux intellectuels en 2004 et la numérisation de toutes les données récoltées depuis.

Zana, une des employées de l'association Umam, fait visiter les lieux avec enthousiasme. On est dimanche mais elle est venue car elle avait «quelque chose à finir». Etudiante en informatique, elle travaille pour Umam plusieurs fois par semaine depuis un an. Dans une première salle, des piles de journaux sont conservées sous plastique, du sol jusqu'au plafond. Dans la pièce suivante, sur de hautes étagères, trônent divers cartons étiquetés «Guerre», «Littérature chiite», «Hussein Fadlallah» (chef spirituel du Hezbollah) ou encore «Elections». Zana ouvre le carton «Hezbollah». Elle en sort une banderole jaune et verte, les couleurs du «Parti de Dieu». Elle explique : «Nous conservons tout. Des livres, des prospectus, des tracts, des invitations... Pas seulement des documents officiels».

L'origine de l'initiative ? Créer une base de données unique au Liban, qui rassemblerait des témoignages audio et vidéo et toute une documentation relative aux prémisses et aux issues de la guerre. Et ce afin d'introduire un devoir de mémoire dans un pays qui s'est, lui, lancé dans une vaste «entreprise d'oubli». «Ironiquement, l'état de la documentation au Liban s'accorde parfaitement avec la tradition de lois d'amnisties qui ponctuent les épisodes douloureux de son histoire» peut-on lire sur le site internet d'Umam. En 1991, en effet, une loi d'amnistie générale est promulguée au Liban, offrant l'absolution pour tous les crimes commis pendant la guerre. «Comme si le droit et les pratiques d'archivage partageaient ici la même philosophie...».

...poil à gratter de ses voisins?

Le Hangar, le cheikh et le Hezbollah. Incursion dans la Dahiye... | Isabelle Mayault
Le Hangar (photo Isabelle Mayault)
Si le Hangar et Umam se situent dans Haret Hreik, ce n'est donc pas seulement parce que la maison de famille de Lokman s'y trouve. C'est d'abord pour «faire venir les beyrouthins jusqu'à la Dahiye», glisse Lokman dans un sourire. Et aussi pour brusquer les chantres du Parti de Dieu. Par souci d'exactitude, Lokman tempère : «J'ai grandi ici. Pour moi, le Hezbollah, ce n'est pas une personne morale abstraite, ce sont parfois des gens avec qui j'ai été à l'école. Donc la réalité est plus complexe». Mais il finit toutefois par concéder que l'ouverture d'Umam et du Hangar, centre défini comme «privé et transparent» par ses géniteurs, n'a pas du faire plaisir à tout le monde.

Car Umam, c'est un peu le poil à gratter du Hezbollah. La mauvaise herbe qui repousse même quand la guerre fait des ravages. En 2006, les bombardements israéliens de la banlieue sud n'ont pas épargné le centre culturel. Un mur entier s'effondre, transformant en poussière une masse non négligeable de documents récoltés. Paradoxalement, depuis, les aides affluent. «Sans faire de cynisme, on a remarqué qu'on recevait beaucoup plus de réponses en envoyant des photos d'archives détruites pendant la guerre», explique Monika. Les pertes subies ont également poussé Umam à lancer un vaste travail de numérisation qui assure aujourd'hui la pérennité de ses archives. Le site internet contenant une partie de la base de données du fond d'archives sera bientôt en ligne, en anglais et en arabe. Les archives de Haret Hreik sont d'ailleurs déjà accessibles aux chercheurs, mais selon des critères «entièrement subjectifs», confie Monika. C'est à dire «à des gens en qui nous pouvons avoir confiance», précise t-elle avec bonne humeur.

Un cheikh chiite et subversif
Au détour d'un café turc, dans le bureau de Lokman, le cheikh Mohammad Ali Al-Hajj a accepté de parler de son expérience de la Dahiye. Le représentant religieux, responsable d'une association chiite «non politisée», répond avec douceur aux questions, sans lâcher ni son téléphone portable ni son chapelet. C'est installé dans le Hangar pour un salon du livre consacré à la littérature husseini que le cheikh s'apprête à passer l'Achoura, la plus grande célébration de l'année pour les musulmans chiites. Connue à travers les médias occidentaux pour ses impressionnants défilés de flagellations publiques en Irak, l'Achoura est pourtant le plus souvent une commémoration paisible de la mort de l'imam Hussein. Mohammad Ali explique que la fête de l'Achoura a été, selon lui, «défigurée par l'instrumentalisation politique» et regrette qu'elle soit devenue «populiste et traditionnelle».
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Le Hangar (photo Isabelle Mayault)

Dans les années 90, c'est dans la Dahiye que le cheikh Mohammad Ali a suivi ses études religieuses. Une fois devenu cheikh, il y est resté et n'est parti s'installer dans la banlieue nord cette année que parce qu'on y lui proposait un emploi stable. Et aussi, précise t-il, parce que les bombardements de 2006 lui ont donné envie de s'installer dans un coin plus calme. Pourtant, il vient tous les jours dans la Dahiye pour son association et défend avec conviction la région contre les préjugés qui semblent ne faire qu'un chez les beyrouthins et les journalistes occidentaux. «Confondre Dahiye et Hezbollah, c'est oublier les raisons politiques, économiques et sociales qui ont mené à cette situation», explicite Mohammed Ali. Le monopole – réel ou revendiqué – du Hezbollah aujourd'hui n'a en effet pas toujours été d'actualité. Puisque c'est à l'issue d'une guerre fratricide contre le mouvement chiite Amal, fondé par Moussa al-Sadr, que le Hezbollah s'est implanté dans la Dahiye à partir de 1988. Et que ce contrôle militaire et sécuritaire n'a été possible que grâce à l'absence de l'état libanais à la fin des années 80.

«La surreprésentation cache toujours une domination sécuritaire» commente le cheikh. Mouvement Amal, Hezbollah, même combat : les milices utilisent les mêmes techniques pour séduire les foules. En l'occurence : appâter le chaland avec des offres d'emploi et des avantages matériels alléchants. Mohammed Ali se souvient d'un ami à lui, un intellectuel de gauche engagé, devenu l'un des pontes du centre culturel iranien, géré par le Hezbollah. Un jeu monopolistique qui implique d'abord une ambiance de surveillance perceptible dans les moindres démarches de la vie courante. Ce que Lokman appelle «l'oeil du grand frère». «Si tu loues un appartement dans la Dahiye, explique Mohammed, tu reçois la visite de certaines personnes qui viennent établir des listes d'information sur toi avec des détails qui peuvent être très personnels». Et deuxièmement, le trust de l'identité de la Dahiye par le Hezbollah évince les diverses tendances, pourtant réelles, de ce que le cheikh décrit comme «la mosaique chiite» : des partis politiques de gauche, des partis séculaires et des panarabistes, entre autres.

Le Hezbollah, une espèce en voie de disparition?

Lokman et Mohammed Ali sont d'accord sur le fait qu'il n'y a pas de fatalité, que la situation n'est pas dans une impasse. Pour Lokman, le programme du Hezbollah n'est tout simplement pas viable sur le long terme et le parti serait voué à disparaître dans «10 ou 20 ans». La preuve ? «Personne n'a voulu de leur soit disant victoire divine de 2006. Quand un an plus tard, ils ont menacé d'ouvrir un nouveau conflit avec Israel, la demande de passeports dans le sud Liban a explosé. C'est bien une preuve de désaveu populaire, non !». Sinon de désaveu, du moins de crainte d'un nouveau conflit. Même son de cloche chez le cheikh qui, même s'il reconnaît qu'entre le mouvement Amal et le Hezbollah, «on tourne en rond», croit qu'une perte de pouvoir ou d'argent détournerait le gros de leur soutien du parti de Dieu. Au profit de qui ? Difficile à dire.

Il semble néanmoins se dessiner quelques brèches dans le carré sécuritaire. Il y a un mois, l'ouverture d'un bar dans la Dahiye – pourtant sans alcool - a créé l'événement. La presse arabe, dont le quotidien libanais de gauche As-Safir, a salué la création d'une poche de sociabilité susceptible d'échapper au Hezbollah. Sur le sujet, Lokman est plus circonspect. Il préfère parler «d'épiphénomène». Il n'y voit pas la mini révolution dont les articles ont parlé mais au contraire un signe de «repli sur soi». «Les gens n'auront même plus à sortir de la Dahiye pour chercher un lieu un peu différent», analyse t-il. La lutte contre la mise au pilori de la région sud de Beyrouth relève donc presque du sport de combat.


Isabelle Mayault
(24/01/2010)







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