Le fundraising culturel au Liban: itinéraire d’un enfant (pas) gâté… | Diala Gemayel
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Diala Gemayel   
Le Liban, et Beyrouth en particulier, restent une interface culturelle de poids dans le monde arabe. Malgré les guerres successives et l’extrême instabilité quotidienne, les fonds non seulement sont présents mais affluent, justement parce que cet état d’à peine plus de 10.000 km2, à l’histoire très chargée et entouré de deux voisins, la Syrie et Israël, parfois encombrants voire menaçants, est constamment alimenté par le changement.
Et la culture révèle ses plus beaux fruits quand l’adversité, voire la versatilité, vient faire la nique aux dogmes et autres ronrons démocratiques… Mais encore faut-il que ces pactoles généreux sachent être utilisés, ce qui n’est pas assez souvent le cas. Trois représentants d’associations culturelles 100% libanaises en parlent.

Le fundraising culturel au Liban: itinéraire d’un enfant (pas) gâté… | Diala Gemayel1995: le Liban sort péniblement de seize ans de guerre (1975-1991). Autant dire que son environnement culturel, ostracisé et coupé du monde, ne sait rien des nouvelles approches artistiques, ou presque. Moustapha Yamout, ou Zico pour tout le monde, décide de pallier ce manque: «Il n’y avait pas d’espaces pour faire des installations, les galeries professionnelles n’étant pas assez grandes. Zico House a eu envie de montrer autre chose dans des lieux différents. J’avais ma maison à Hamra, alors je l’ai ouverte, sans avoir un sou. Je n’avais pas de système, mais des possibilités.»
2004 : Xanadu s’installe à Beyrouth, un an après le succès de l’ouverture de son espace à New York, qui, comme l’explique Zena Khalil, l’une des fondatrices, «a été un point de convergence entre les habitants de Greenwich Village et les Arabo-Américains ou les Arabes de passage, comme moi».
Eté 2006: la guerre fait rage, de nouveau. Les prises de position culturelles apparaissent, comme celle de Studio Beirut, créé en plein chaos et fermement décidé à se placer, comme le dit l’un de ses membres, Rani Rajji, «au-dessus et en dessous du radar».

Ces trois associations très appréciées ont chacune des réalisations de poids: le Beirut Street Festival chez Zico House a eu l’immense mérite de faire découvrir aux piétons beyrouthins, ahuris puis charmés, les performances de rue depuis bientôt dix ans. Xanadu vient tout juste de publier le troisième numéro de Samandal, la revue de bande dessinée arabe qui monte; et Studio Beirut prépare pour l’année à venir un guide alternatif de Beyrouth.

Chacune a sa propre idée de son financement : Zico House, qui suit les préférences communistes de Zico, paie ses « projets courts » grâce aux services de management culturel qu’il propose aux différentes ambassades installées au Liban. Quant aux «projets longs», c’est vers l’Union européenne, la Ford Foundation ou la Mission culturelle française au Liban qu’il se tourne.
Trois institutions hollandaises, le magazine Archis, et les fondations Partizan Publik et Pearl Foundation ont organisé, avec Studio Beirut , en novembre 2006, l’évènement «Beirut Unbuilt». «Les représentants hollandais nous ont clairement fait comprendre qu’ils étaient là pour durer», affirme Rani Rajji.

Pour Zena Khalil, en revanche, la politique d’apports des fonds est totalement différente: «Pour moi, c’est beaucoup plus simple, aussi bien aux Etats-Unis qu’ici, d’accéder à des fonds privés. Et je n’envoie pas de dossier aux grosses fondations pour des raisons politiques. Je ne suis pas anti-Occident, mais je persiste à penser que ses fonds tendent à définir la production artistique. Je veux que les artistes avec lesquels je travaille soient absolument libres de faire ce qu’ils veulent, de la façon qu’ils veulent. Je veux que le travail soit à 100% libanais».

La culture de la culture…
Le fundraising culturel au Liban: itinéraire d’un enfant (pas) gâté… | Diala GemayelCes acteurs portent tous les trois un regard critique unanime et amer sur le fundraising libanais. Rani Rajji ne mâche pas ses mots: «Il y a de l’argent disponible pour les causes humanitaires, caritatives et culturelles au Liban. Encore faut-il que les guerres fratricides autour de cet argent cessent… Il y a un groupuscule de personnes qui, par un comportement de boutiquiers, veulent garder ces sommes pour leur «association». Puis ces mêmes personnes sont vues à l’intérieur de grosses voitures qu’elles n’ont théoriquement pas la possibilité de payer… Donc, il y a des questions qui se posent sur l’éventuel détournement de cet argent…»

Autre cible: les entreprises. «Elles n’ont pas ça dans leur culture, on pourrait même dire que c’est le cadet de leur souci», dit Zena Khalil. Zico est plus conciliant, car «il n’y a pas, de la part de la loi libanaise, de réductions d’impôts pour les entreprises mécènes». D’autres institutions peuvent aussi mettre des bâtons dans les roues: « Studio Beiru t, c’est quatre architectes et une graphiste. Nous sommes en porte-à-faux avec l’Ordre des ingénieurs et des architectes qui considère qu’une association de plus de deux architectes lui fait directement concurrence… Nous n’avons pas encore résolu ce problème», dit Rani Rajji.

Le nœud du problème, comme l’exprime Zico, ce sont les grosses lacunes dans « la culture de la culture » de la part des entreprises, des particuliers comme de l’Etat. «C’est vraiment le dernier des soucis des gens ici», avance Zena Khalil, «probablement parce que le pays est constamment en état de guerre».

Alors oui, le Liban culturel existe, mais à quel prix…


Diala Gemayel
(06/01/2009)
LIENS:
Zico House: http://portal.unesco.org
Xanadu: www.xanaduart.com
Studio Beirut: www.studiobeirut.org

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