Les femmes libanaises au premier plan en temps de guerre | Sahar Al Attar
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Sahar Al Attar   
Les femmes libanaises au premier plan en temps de guerre | Sahar Al Attar «Si les femmes participaient pleinement au processus de paix, le maintien et la promotion de la paix et de la sécurité internationale seraient facilités» affirme la résolution 1325 de l’ONU, en appelant les Etats membres à renforcer le rôle de la femme dans la prise de décision au niveau de la prévention, de la gestion et du règlement des conflits. Cette résolution a été votée en 2000.
Six ans après, sous les bombes israéliennes, les Libanaises ont joué un rôle de premier plan, mais toujours pas au niveau de la prise de décision. La majorité d’entre elles ont ainsi été doublement victimes. Victimes d’abord parcequ’elles ont été prises pour cibles, en tant que civils. Doublement victimes car elles ont subies, et subissent encore, les conséquences de choix indépendants de leur volonté.

Juillet 2006. Le Hezbollah enlève un soldat israélien à la frontière, au nom des prisonniers libanais détenus en Israël, et d’une parcelle de terre toujours occupée. La réaction est immédiate. Pendant plus d’un mois, l’Etat hébreux bombarde, sans répit et sans discernement, les villes et les villages libanais, faisant 1191 civils tués et environ 4400 blessés, dont 70% de femmes et d’enfants. Près d’un quart de la population libanaise est déplacée.
De ces 33 jours d’horreur, les femmes du Sud et de la banlieue sud de Beyrouth, principales cibles des attaques israéliennes, n’ont rien oubliées même si elles tentent de se reconstruire. Ni la peur, ni l’humiliation, ni ce sentiment d’insécurité qui persiste près de deux ans après le drame. Dans le cadre d’un projet de renforcement du rôle des femmes dans les régions affectées, WEPASS, la Commission nationale pour la femme libanaise, a recueilli leurs témoignages. «Il était 10H30, nous avons entendu un appel à évacuer immédiatement le village. Mais il n’y avait pas assez de voitures. Nous avons marché, les enfants dans les bras, jusqu’à trouver un bus qui nous a transporté à Beyrouth» , se souvient l’une d’entre elles. Une jeune femme a même due porter sa mère, malade, sur le dos.
D’autres sont restées sous les bombes: «nous avons passé 16 jours cachés dans un abri souterrain avec 20 autres personnes, dont une femme enceinte. Vers la fin, nous n’avions plus assez de vivres. Nous avons dû transporter la femme enceinte dans un hôpital dans un village voisin sur un tracteur!», raconte Fayza.
Le pire est que beaucoup n’ont pas eu le choix de partir ou de rester. « Mon mari ne m’a pas laissé quitter le village, raconte Sana, dont le bébé avait encore quelque mois. J’étais tellement angoissée que mon lait s’est asséché». Fatima, elle, voulait rester pour « résister à l’ennemi », mais son père l’en a empêché.
Ecartée d’une décision qui engage pourtant leurs propres vies, les femmes ont ensuite dues en assumer les conséquences, gérant un quotidien en crise. «Pendant et après la guerre de juillet, les femmes ont assuré la grande partie des responsabilités, explique Zeina Mezher , chef du projet. Souvent, les maris participaient au combat et les femmes étaient seules avec les personnes âgées. Certaines n’ont même pas osée quitter le village en attendant les indications du mari. D’autres ont été très courageuses, organisant le départ d’un convoi de plusieurs dizaines de personnes. Mais même lorsque les hommes sont présents, les femmes sont seules à s’occuper des enfants et des personnes âgées. A l’issue du conflit, beaucoup d’hommes ayant perdu leur emploi, les femmes se sont mises au travail, souvent artisanal, pour assurer un minimum de revenus»
Même scénario pour les familles déplacées dans les lieux d’accueil. «Les hommes sont trop fiers pour faire la queue afin d’obtenir les aides humanitaires. C’était aux femmes de le faire tout en courant derrière les enfants. Les hommes, eux, se contentaient de suivre les nouvelles à la télévision» , souligne Ghida Anani, membre de KAFA, une ONG contre la violence à l’égard des femmes.
De cette expérience, beaucoup ont gardé le souvenir de la discrimination subie, mais elles ont découvert aussi le gout de l’indépendance. «Après avoir vécu ces moments, certaines femmes ont compris qu’elles pouvaient se débrouiller seules. Dans une certaine mesure, elles se sont émancipées» , ajoute Ghida Anani.
Dans la gestion de la crise, puis dans la reconstruction, les femmes ont donc joué un rôle majeur, que ce soit celles qui étaient directement touchées ou à travers la participation dans les ONG. Mais en amont, les femmes du Sud et de la banlieue de Beyrouth, tout comme les Libanaises en général, étaient et restent aujourd’hui totalement écartées de la prise de décision.
Qui a choisi de donner un prétexte à Israël (certes à l’affut) pour attaquer le Liban? Ce sentiment de mise à l’écart est partagé par beaucoup de Libanais, hommes et femmes, citoyens d’un pays démocratique dans lequel le déclenchement d’une guerre a échappé à leur contrôle. Mais à l’échelle même du Hezbollah, les femmes ne représentent-elles pas aussi 50% de la communauté chiite que le parti prétend représenter? Or combien y a-t-il de femmes au sein du commandement du part i? Nul ne le sait, mais jamais aucune femme ne s’est politiquement exprimée au nom du parti. Et lorsque nous avons voulu entrer en contact avec des femmes du Hezbollah, cette demande nous a été refusée, sans justifications, par la direction du parti.
Au niveau national, la Libanaise n’est pas plus impliquée dans la politique.
Le Parlement actuel compte 6 femmes sur 128 députés (4,7%), dont plus de la moitié sont des femmes ou des sœurs d’hommes politiques connues. La seule femme ministre est ainsi l’épouse d’un ancien président assassiné.
Mais, au fond, qu’apporteraient les femmes au monde de la politique?
«Les femmes sont plus portées que les hommes sur les questions de développement et elles ont beaucoup à apporter au niveau des politiques sociales , affirme Zeina Mezher. En situation de catastrophes humanitaires, particulièrement, elles connaissent mieux les réalités du terrain. Leur participation à la décision pourrait donc améliorer l’efficacité de l’aide. Elles ont également des qualités de communications qui faciliteraient les résolutions de conflit»
Et dans la prévention, à travers la promotion de la culture de la paix?
«Nous travaillons beaucoup avec les femmes sur la consolidation de la paix civile et l’ouverture aux autres communautés» , répond Zeina. Aujourd’hui, au moment où le pays traverse la pire crise politique depuis la fin de la guerre civile sur fond de tensions entre sunnites et chiites, cette ouverture est plus que jamais nécessaire.
Quant à la paix avec Israël, «il est difficile d’en parler à des femmes qui ont subies des années d’occupation, et qui ont vu leurs villages dévastées en quelques heures. Pour elles, le Liban ne fait que se défendre».

Avec l’Etat hébreux, il est donc surtout question d’une paix «juste» qui respecte et préserve leur droit de vivre librement et dignement. Mais cette paix «juste» elles n’y croient qu’à moitié. En attendant, elles se préparent à toute éventualité.


La violence appelle la violence…
La violence contre les femmes est un sujet « tabou » au Liban, à tel point qu’aucune statistique officielle n’est disponible. Selon une enquête réalisée en 2002 par le fond des nations unis pour les populations (UNFPA) auprès de 1419 femmes, 33% d’entres elles ont dit avoir été victimes d’au moins une des formes de violence (verbale, physique ou sexuelle). «La violence domestique au Liban touche toutes les catégories sociales, toutes les confessions et toutes les régions. Mais rares sont les femmes qui osent en parler , selon Ghina Anani de l’ONG KAFA qui accueille près de 200 nouveaux cas par an. En l’absence de loi protégeant les femmes contre cette violence, et la persistance des mentalités traditionnelles, ces pratiques se perpétuent, tout comme les crimes d’honneur» , ajoute-t-elle.
Ce phénomène s’aggrave dans les situations de conflits. La guerre donne en effet un prétexte à la violence familiale. «Durant, et parfois après la guerre, le chef de famille perd momentanément son rôle productif. Il exerce alors sa virilité et exprime sa frustration en maltraitant sa femme» affirme Ghida qui cite plusieurs cas de violence et même de viol dans les camps de déplacés pendant la guerre de 2006.
Autre tendance induite par la guerre : les mariages précoces. «Traumatisées, les jeunes filles des régions affectées ont développé un sentiment d’insécurité. Elles pensent que seule la présence d’un mari peut les rassurer. Elles sont donc prête à accepter la maltraitance, et se marient souvent avec le premier venu» , indique-t-elle.
Et pour ne pas arranger les choses, la tension politique qui existe actuellement entre les communautés chiites et sunnites dans le pays, se reflète aussi au sein de certains couples mixtes!


Sahar Al-Attar
(16/05/2008)

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