Une presse indépendante dans le monde arabe: possible? | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
Second Forum de la presse arabe indépendante
Une presse indépendante dans le monde arabe: possible? | Catherine CornetLa liberté d’expression et de la presse dans le monde arabe traverse une période désastreuse. L’anniversaire de l’assassinat de Gibran Tueni, rédacteur en chef d’ An Nahar Chebab nous rappelait la douloureuse réalité que vivent les journalistes libanais, assassinés pour leurs écrits. Ces prémisses pouvaient faire du Second Forum de la presse indépendante à Beyrouth une rencontre plutôt désolante. Et pourtant, ce forum a ouvert bien des perspectives. Avant tout, plusieurs success stories de la région prouvent que l’on peut construire sa réussite -en terme de lectorat et d’autonomie financière- sur son indépendance. Et si beaucoup de journalistes sont encore empêchés de se déplacer et de travailler, l’utilisation des nouvelles technologies et en particulier des blogs, a ouvert de nouveaux canaux de dépassement de la censure.
Au Liban, on assassine les journalistes
Le Forum était organisé par le World Association of Newspapers et par le quotidien indépendant libanais An Nahar . Malheureusement, se référer à An Nahar aujourd’hui, c’est convoquer immédiatement les noms de ses deux journalistes phares et «martyrs», Samir Kassir et Gibran Tueni assassinés respectivement le 2 juin et le 12 décembre 2005. La célébration du prix Gibran Tueni était accompagnée d’une poignante commémoration par sa fille Nayla et son père
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Ghassan Tueni
, le fondateur du journal. Ces collègues et amis ont rappelé, entre autres, le courageux mot d’ordre du journal : «nous écrirons autant que vous oserez lire» alors qu’ils posaient la question de la difficulté de la protection des journalistes «la loi protège mais autant que le gouvernement protège, autant que le système protège» a regretté son ami et avocat à la cour Ziad Baroud. Si la constitution libanaise protège la liberté d’expression et la liberté de la presse, on constate en effet qu’aucune loi libanaise n’a pu protéger Gibran Tueni d’une attaque à la bombe destinée «à casser son stylo et oblitérer sa voix».

Indépendance et logique du marché
Le fil conducteur des différentes success stories de l’indépendance médiatique dans le monde arabe est celui de l’indépendance financière. Le suc de l’intervention de Mohamed Alayyan l’éditeur du journal indépendant jordanien Al Ghad s’est concentré sur ce concept clé. Le journal est né à partir d’un calcul économique et d’une étude de faisabilité élémentaires. Allayyan a observé que les journaux gouvernementaux jordaniens avaient un très faible niveau de circulation mais qu’ils généraient d’importants profits. De plus, ces journaux n’étaient absolument pas attrayants pour les jeunes et les femmes dans un pays où 70 % de la population a moins de 30 ans… L’équation était donc relativement facile à résoudre. Al Ghad pouvait se concentrer sur cette tranche de lecteurs en mettant en place une ligne éditoriale indépendante. En trois ans, le journal est devenu le premier journal indépendant en Jordanie et le second en terme de circulation.

Quelles limites à dépasser/respecter?
Ces success stories ne peuvent cependant pas faire oublier les grandes limitations que subit la liberté d’expression dans la région.
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Ahmed Reda Benchemsi
Benchemsi, rédacteur en chef des hebdomadaires marocains Tel Quel et Nichane en sait quelque chose. Le manque à gagner peut devenir énorme lorsque le gouvernement, et dans ce cas, le palais, décide la destruction de tous les exemplaires d’un journal, comme ce fut le cas en 2006 avec l’affaire Nichane (cf. Dans Babelmed: «Au Maroc on ne rigole plus») affaire qui s’est soldée par la destruction de 50.000 exemplaires représentant 100.000 dollars de perte. La difficulté, a noté Benchemsi, réside dans la définition de la marge de manœuvre : il a pu publier, sans être inquiété, certains «dossiers chauds» comme une enquête sur les salaires du roi, d’autres journalistes de sa génération -comme ceux du Journal Hebdomadaire- ont publié des articles sur les années de plomb sous Hassan II….Et c’est pourtant un inoffensif dossier sur les blagues au Maroc qui a failli coûté la vie à son hebdo. Abu Bakr Jamai, le directeur du Journal a dû, lui, quitter le Maroc suite aux poursuites et à l’acharnement judiciaire sur sa personne et son magazine. Alors comment définir et appréhender les limites? Le directeur d’ Al Ghad , qui partageait ces interrogations, a appelé à la prudence «on ne peut pas être révolutionnaire, il faut être évolutionnaire (…) il est important de s’adapter et de pousser son projet tout doucement jusqu’à rejoindre son objectif et arriver à l’absolue liberté d’expression, si elle existe ». Appel à la prudence partagé par la rédactrice en chef du Yemen Times , Nadia Al Saqaqaf qui conseillait de bien choisir ses batailles et d’éviter celles qui portent d’office à la disparition: «à quoi sert l’indépendance si le journal cesse d’exister?».

La liberté de la presse est une conquête populaire

Côté Maghreb, Mohamed Benchicou, directeur du quotidien algérien Le Matin , soulignait que si la presse est libre en Algérie c’est bien grâce à toute une génération militante qui a soutenu et soutient encore la presse lorsqu’elle est violée. Avant toute chose cette liberté doit donc être reconnue comme «une conquête populaire». En Tunisie, en revanche, la situation est complètement bloquée et on ne compte aucun journal indépendant. Le site Kalima représenté au Forum par Omar Mestiri ne reçoit pas d’autorisation de publier depuis 7 ans. Dans ce cas, ni la société civile ni l’appareil judiciaire ne peut être saisi. Même les défenses par Internet sont difficiles puisque «une centaine d’informaticiens spécialisés dans le contrôle des sites opèrent nuit et jour pour empêcher les sites indépendants».

Les blogs: la liberté sans mais
Après la révolution de la circulation du livre opérée par Gutenberg, on parlera très vite de la révolution du Blog affirme l’avocat des droits de l’homme égyptien Mohamed Abdellfatah qui a peint un tableau extrêmement optimiste de l’usage d’Internet au niveau mondial et dans le monde arabe. Il a rappelé qu’en 2004 on comptait 24 millions d’utilisateurs Internet pour 26 millions en 2006. Aujourd’hui on compte environ 37 millions de blogs au niveau mondial et 40.000 blogs dans le monde arabe. Pour lui, le pouvoir libertaire de ces instruments est énorme: «les blogs: c’est la liberté sans mais».
L’importance du phénomène des blogs n’a plus a être souligné. Dans ce forum, certains pays brillaient par leur absence pour deux raisons principales: les journalistes avaient été empêchés de se déplacer ou, plus simplement, parce que la presse indépendante n’existe pas. En revanche, là où aucun journal n’avait été invité -l’Arabie Saoudite ou l’Egypte- les blogeurs étaient présents pour parler de la question de l’indépendance dans leurs pays. Les blogeurs ont ainsi naturellement remplacé les journalistes dans leur rôle de témoins. Le blogeur égyptien Wael Abbas, par exemple, est devenu une véritable star de la blogosphère après avoir posté sur son blog et sur you tube des images de tortures dans les prisons égyptiennes. Ces documents ont très certainement conduit au premier procès contre les forces de l’ordre égyptiennes qui pratique de manière courante la torture. Il affirme que « les blogeurs ont permis d’accroître la liberté d’expression en Egypte » et le cas de sa vidéo est frappant : Wael dit que les images qu’il avait publié sur son blog ont été reprises par les journalistes, puis par des avocats, ce qui a finalement conduit à la condamnation à trois ans de prison d’un policier incriminé pour torture. Dans des pays gouvernés par un pouvoir autoritaire, les blogs offrent des informations qui ne sont pas relayés d’ordinaire par les moyens d’informations officiels. Ce type de chaîne d’information qui part du blog est confirmé par une autre mini star du web, le saoudien Ahmed Al Omran dont le blog http://saudijeans.org/ a permis de rendre publique l’affaire de Qatif, une jeune fille condamnée pour avoir été violée par 7 types alors qu’elle se trouvait en compagnie d’un jeune homme. Pour lui aussi, le blog est une manière de parlerde faits, comme cette manifestation de femmes à Jeddah, dont personne ne parle. Dans tout ces cas, on peut considérer les blogs comme les chiens de garde de la presse indépendante, des voix de la société civile qui rappellent aux journaux que tel ou tel sujet a été mal traité ou tout simplement omis. Chien de garde de la presse mais aussi outil au service de l’information de proximité, le blog, comme Mideast youth ( www.mideastyouth.com ) du Jordanien Mohamed Azraq peut constituer un espace de liberté plus individuelle et oser enfreindre, entre autres, les tabous sociétaux comme celui de l’homosexualité. Le blog est enfin un moyen de se connecter avec le monde dans des situations de confrontations violentes.
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Tomas Brunegard
Le cas de Beirutspring.com est révélateur. Si Mustafa ne se plaint pas particulièrement de la liberté de la presse au Liban il a utilisé le blog, en anglais, pour communiquer avec «l’autre côté» durant la guerre d’Israël contre le Liban.
«Diriger un journal indépendant dans un pays arabe est comme marcher sur un champs de mine» avait commenté Tomas Brunegard, le vice président de la World Association Press, en ouverture des travaux du Forum. Les individus présents à cette conférence peuvent tous être considérés de véritables héros du «déminage» de leurs sociétés, toutes gouvernées et baîllonnéees par des pouvoirs ultra autoritaires.


Catherine Cornet
(20/12/2007)

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