Liban: «Sous les bombes», le mélange des genres | Perrine Delangle
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Perrine Delangle   
Liban: «Sous les bombes», le mélange des genres | Perrine DelangleTout commence par des explosions. Et mis à part les images que quelques textes dactylographiés accompagnent, indiquant que le Liban est bombardé depuis un mois et qu’un cessez-le-feu contrôlé par l’ONU vient d’être déclaré, c’est le bruit des bombes qui remplit soudain la tête. Nous sommes fin juillet 2006, et le réalisateur Philippe Aractingi nous emmène au cœur d’un Liban, de nouveau en guerre. Il nous y emmène littéralement.
Le film commence par une inversion des trajectoires logiques. Zeina (Nada Abou Farhat), arrive au port de Beyrouth, où tous ceux qui sont là cherchent à embarquer dans les navires étrangers pour fuir le pays. Elle, au contraire, s’enfonce dans la ville. De la gare, elle cherche un taxi qui l’emmènera vers le sud, là ou plus personne n’ose s’aventurer. Elle trouvera finalement un chauffeur, Tony (Georges Khabbaz) qui, moyennant une coquette somme, acceptera de l’accompagner dans ce périple. Le voyage commence à travers des maisons détruites, des routes impraticables et des ponts coupés. Zeina est à la recherche de son fils, qu’elle avait confié à sa sœur le temps de régler son divorce, et qui vit à Kherbet Selem, leur village natal du sud du Liban.

Ce qui frappe le plus dans ce film c’est son réalisme, la force émotive que réussit à instaurer la narration. Il naît d’une démarche nouvelle, qui s’inspire de la docufiction, (dénommée aussi docudrama), mais plutôt dans son acception anglaise que française, c'est-à-dire un genre à la frontière entre fiction et documentaire, où le récit filmique s’appuie sur la représentation photographique des images réelles. Ainsi, ce film ne donne pas lieu à une reconstruction de la guerre par les images, comme pourrait le faire le film de guerre, ni à une restitution de la guerre par les images comme le ferait le documentaire. Ici, et par le mélange des propriétés stylistiques des deux genres, ce sont les vraies images de la guerre qui forment le «décor» pour la fiction. Les premières scènes furent donc tournées à peine une dizaine de jours après le début de la guerre. Rapatrié en France, quelques jours plus tard, le réalisateur ne pourra poursuivre le tournage qu’après le cessez-le-feu. Pendant 11 jours, il filmera les images qui composeront le décor de la fiction, avant de revenir plus tard, terminer le tournage et filmer le gros de la fiction.

Avec un scénario minimaliste qui se construit au fil des jours, pratiquement sans matériel, et avec seulement 4 acteurs, c’est caméra à l’épaule que Philippe Aractingi et son équipe mettent en scène le déchirement et la détresse d’une mère. Au-delà des conditions de création du film, ce procédé stylistique est une intention délibérée du réalisateur qui souhaitait, comme il le dit dans une interview reprise dans le site officiel du film www.underthebombs.com , «filmer la réalité telle qu’elle est, rendre compte du sens oppressant de l’urgence et du danger». La forme du montage et la recherche esthétique de l’image et des plans, qui réussissent parfaitement à nous faire sentir les odeurs et les textures, expriment cette imminence de la menace et cette atmosphère de grande détresse, imputables autant au contexte de guerre qu’à la possibilité d’une issue malheureuse de la recherche.

C’est donc le choix d’Aractingi pour son deuxième long métrage: filmer des personnages de fictions et les mettre en scène dans les authentiques
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«Sous les bombes»
ruines du pays, autour d’une trame narrative très simple, avec les vrais protagonistes du drame (les réfugiés, les civils, les journalistes), jouant tous leur propre rôle. Car oui, l’histoire est simple. Universelle. Elle pourrait faire référence à n’importe quelle guerre, et à n’importe quelle population. Ce n’est pas un film engagé politiquement, au sens où il défendrait une vision, un camp, une opinion politique sur ce qui est en train de se passer. S’il est engagé, c’est humainement, parce qu’il filme un drame humain. «Ce n’est pas ma guerre» dit Zeina anéantie, lorsqu’elle assiste à l’enterrement de sa sœur sous les cris de haine des combattants du Hezbollah. «Et ce n’était pas sa guerre non plus. Alors qu’ils l’enterrent entre eux, ils ne m’ont pas demandé mon avis». Sans voyeurisme morbide ( la violence est suggérée par la peur et par les destructions mais on ne voit pas de morts ni de scènes effectives de violence), et sans prise de position idéologique sur les causes de la guerre, le film transmet efficacement au spectateur l’angoisse d’une mère, qui incarne et symbolise, à elle seule, l’ensemble de la population civile. Cette angoisse qui peuple l’attente et la désespérante longueur de la recherche est alimentée de manière métaphorique par les détours qu’imposent l’état des routes et des ponts ainsi que par les problèmes chroniques d’approvisionnement en essence.

Comment le réalisateur à pu filmer cet évènement qui le bouleverse? C’est sans doute l’impératif de la création, l’impérieuse et avide volonté de rendre compte des douleurs que toute guerre fait endurer aux populations, qui l’auront poussé à explorer les possibilités d’un mélange des genres. Et c’est pour rejoindre cet objectif, que les propriétés de chacun des deux s’accordent à merveille. D’une part, l’aspect documentaire provoque chez le spectateur la nette sensation que tout ceci est bien réel, et que mis à part l’abstraction des images, ce qui est en train de se dérouler à l’écran a bien lieu, ou a bien eu lieu, en dehors de sa représentation filmique. D’autre part, par la fiction, le spectateur, qui se familiarise petit à petit avec les protagonistes et en particulier avec le personnage principal, opère une forme de mimétisme, d’identification, il vit un engagement émotionnel dans la fiction qui rend possible chez lui une plus forte empathie. Ainsi, tandis que le documentaire s’adresserait plutôt à notre raison, la fiction, elle, parlerait plutôt au «cœur». En cumulant ces deux attitudes de réceptions, le film de Philippe Aractingi atteint son objectif de sensibilisation du public aux horreurs de la guerre tout en les lui insinuant par les sentiments. Il en résulte une extraordinaire efficacité du message.

Le choix de Aractingi se trouve sans doute également pertinent du point de vue des possibilités de diffusion de son œuvre. On connaît bien les limites du documentaire: mal aimé du cinéma, il a souvent bien du mal à se faire une place dans les programmations du grand écran, en plus de souffrir d’une audience assez réduite. L’aspect fictionnel du film lui permet de se placer d’emblée dans la catégorie des longs métrages de fiction, et Aractingi s’assure la possibilité de présenter son film dans une catégorie moins ghettoïsée que celle du documentaire. Reste à savoir ici, si la démarche du réalisateur obtiendra un réel succès au Liban et si la juxtaposition de la douleur fictive des acteurs dans le film avec celle, bien réelle, des véritables protagonistes du drame ne sera pas ressentie comme une confusion insupportable et malhabile par ces derniers.
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«Sous les bombes»

Philippe Aractingi est né en 1964 à Beyrouth . Entre reportages, documentaires et films d’auteur, il a réalisé plus de 40 films. Après avoir vécu 12 ans à Paris, il revient au Liban où il tourne Bosta, l’Autobus (2005), son premier long métrage de fiction, qui bat tous les records d’audience. Primé dans divers festivals et sélectionné pour représenter le Liban aux Oscars, c’est aussi le premier film libanais à sortir en Egypte. Sous les Bombes est donc son deuxième long métrage, un film qu’il a terminé en à peine un an. Il vient d’être présenté à Venise et à Montpellier et devrait faire prochainement sa sortie en France.
Perrine Delangle
(27/11/2007)

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