«Les médias dans les situations de conflits» -Colloque du quotidien libanais el Akhbar | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
«Les médias dans les situations de conflits» -Colloque du quotidien libanais el Akhbar | Yassin Temlali«Les médias dans les situations de conflits» est le thème du colloque organisé à Beyrouyh les 6 et 7 octobre par le quotidien libanais El Akhbar et auquel ont participé de nombreux journalistes travaillant dans les pays du Moyen-Orient, dont certains correspondants de la presse européenne.

Au cœur d’événements majeurs dont les enjeux le dépassent, le journaliste peut-il faire son travail selon les « règles de l’objectivité » enseignées dans les écoles de journalisme? Rien n’est moins sûr. Volontairement ou à son corps défendant, la presse se retrouve souvent transformée en porte-voix, discret ou tonitruant, de tel ou tel belligérant. Son parti pris est quelquefois inconscient, déterminé par d’autres facteurs que la volonté de soutenir une des parties en lutte. Parmi ces facteurs, il en est un qui mérite d’être souligné: l’«impératif de la compétitivité» dans un monde où l’information est devenue une simple marchandise.

C’est le rédacteur en chef du Monde diplomatique , Alain Gresh, qui a donné le ton général du colloque dans son allocution d’ouverture. Les médias, en devenant de « véritables entreprises » soumises à la loi du profit, ont cessé d’être neutres. Le poids des journalistes, qu’ils soient organisés ou non dans des sociétés de rédacteurs, y tend à s’amenuiser et les injonctions de l’administration aux rédacteurs à devenir plus pressantes.

Mais le «manque d’objectivité» des journalistes, a souligné Alain Gresh, est parfois le résultat, non de pressions directes des propriétaires des médias mais d’une tendance mondiale à l’uniformisation de l’information: «La même information, donnée par un journal, et probablement inexacte, est rapidement reprise par d’autres journaux et devient sûre, incontestable rien que par la force nombre de sources qui l’ont diffusée.» «Plus quelque chose est admis comme évident, plus il faut s’en méfier», a conclu le rédacteur en chef du Monde diplomatique , invitant les journalistes à interroger sans cesse les «doxas» immuables des mass media.

Les exemples n’ont pas manqué, pendant les deux jours du colloque, pour illustrer le propos d’Alain Gresh. Le journaliste hollandais Joris Luyendijk a exposé les « conflits de terminologie » dans la couverture que fait la presse occidentale de la situation au Moyen-Orient, démontrant ce que peut recouvrir comme parti politique pris l’usage de tel ou tel terme pour décrire les affrontements en Palestine ou en Irak. Rudlof El Kareh, chercheur à l’université libre de Bruxelles, a focalisé son intervention sur la représentation de la Palestine dans les médias européens, et ce, à travers une analyse circonstanciée de leur vocabulaire, clairement «engagé» sous ses dehors «objectifs». Nahla Chahal, enseignante de sociologie politique à Paris, a démontré, à travers de nombreux exemples, que la subjectivité marque le discours des médias internationaux sur les luttes en Irak, concluant que l’engagement inverse, c’est-à-dire le soutien conscient aux causes politiques justes, ne devrait pas être assimilée trop rapidement à une vulgaire œuvre de propagande.

D’autres journalistes, étudiants et chercheurs ont expliqué, à travers des études de cas précis, le caractère de fausse évidence de l’«objectivité journalistique». Yasser Mounif, chercheur à l’université du Massachusetts a ainsi montré, dans un exposé appuyé sur des statistiques précises, la partialité de la couverture du «New York Times» de la dernière guerre israélienne contre le Liban ; une partialité que résume sa tendance à exagérer l’importance de l’arsenal du Hezbollah, en parfaite symbiose avec le discours de l’administration américaine présentant l'agression de juillet 2006 comme une riposte légitime à la menace chiite internationale.

Devant ce constat de l’impossible objectivité en temps de conflits, les blogs peuvent-ils être des moyens d’information alternatifs car échappant aux contraintes économiques et politiques que subit la presse traditionnelle ? La réponse de Rania El Maliki à cette question a été très nuancée. Les blogs, a affirmé la rédactrice en chef du «Daily News» (Egypte), ne se substituent pas aux médias classiques mais peuvent combler le vide laissés par ceux-ci dans des circonstances spécifiques d’étouffante censure. Certains blogs égyptiens ont ainsi fait une couverture «alternative» des protestations du mouvement Kefaya et ont diffusé des informations qui seraient restées autrement confidentielles sur la pratique généralisée de la torture dans les commissariats. Wael Abbas a exposé, quant à lui, l’expérience de son blog «El Wa’y el Masri» (conscience égyptienne), en insistant sur les menaces et intimidations qui ont suivi sa couverture des activités de Kefaya, preuve pour lui de la peur que suscite dans les milieux officiels la grande liberté d’information sur Internet.

Que faire devant autant de preuves de la partialité des médias en temps de grande tension politique? Il n’y a pas de solution miracle. Les journalistes doivent être dans une mise en cause continue de leur prétendue « objectivité ». Pour cela, dira Alain Gresh en conclusion des travaux du colloque, ils doivent se soumettre plus volontiers aux critiques de leur public et créer eux-mêmes les instruments d’une autocritique salutaire.

Yassin Temlali
(20/11/2007)

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