Le Sindbad du désert, entretien avec Tahar Aouida, artiste peintre | Gisèle Seimandi
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Gisèle Seimandi   
 
Le Sindbad du désert, entretien avec Tahar Aouida, artiste peintre | Gisèle Seimandi
Fertilité
Zarzis, août 2006 - Enveloppés par une chaude nuit d’été, nous buvons un thé à la menthe. Tahar(*) me raconte avec la passion que je lui connais sa peinture. Une musique de fond, berbère ou arabo-andalouse, nous est offerte avec un immense talent par le jeune chanteur et musicien Yazid Bouzembrak. Alors que le ciel est d’un bleu presque noir, ma première question concerne la lumière qui baigne ses toiles.

Que représente-t-elle pour vous?
La lumière est un élément important dans la construction technique du tableau. Elle est l'opposé de l'obscurité et en même temps elle est indispensable à la vie.
Mes travaux fortement marqués par la lumière sont essentiellement inspirés du grand sud tunisien et par son environnement désertique en ce sens qu'il n'y a pas d'obstacle à la lumière dans l'étendue même du désert. C’est un espace où la lumière pénètre les choses, toutes les créatures ou tous les êtres vivants, y compris les plantes et les hommes.
Chaque artiste est supposé contenir, pour ne pas dire emmagasiner, une énorme quantité de lumière qui se reflète dans ses travaux. Il est à la fois réflexion et objet de réflexion. Le destinataire en subit aussi les conséquences dans son rapport avec l’œuvre comme expression des tentatives de synthèses que l’artiste vit, opère et tente de transmettre à autrui.

Vous me dites qu’en littérature la lumière a toujours été une sorte de symbole. À quels poètes pensez-vous et quels liens trouvez-vous entre poésie et peinture?
Le poète Chebbi écrit:

À la lumière, car la lumière est douce et belle
À la lumière, car la lumière est l’ombre de Dieu (**)

Ce poète tunisien de «renommée éternelle» chante la nature et la lumière et les représente par les mots. J'ai toujours eu recours aux travaux de ce poète et il n'est sans doute pas sans effet sur ma façon de peindre. Je dois beaucoup à bien d’autres poètes dont Khalil Jibran, Ali Mahmoud Taha… Ces poètes ne pouvaient pas ne pas avoir d'effets sur ma génération. En tout cas, la profondeur de leurs expériences littéraires et artistiques me semble toujours d’un grand secours dans la création de mes tableaux et dans la volonté de traduire leurs mots dans et par les couleurs et le pinceau.

Quelle place ont les lettres et la calligraphie dans votre peinture ? Sens et plastique s’articulent-ils d’une manière ou d’une autre?
Je ne suis pas calligraphe au sens académique du terme, mais j'ai tout simplement introduit la graphie dans mon travail artistique à des fins purement esthétiques. Je voulais également donner aux lettres arabes des formes et des mouvements qui ne les réduiraient pas aux contraintes de la normalité. Visitant mon exposition en Suisse en 2005, Jean-Marc Theytaz, journaliste suisse a donné ce titre à son article: «Mariage heureux... lorsque calligraphie et peinture se rencontrent».

Votre œuvre est comme rythmée par le désert et la mer. Peut-on dire qu’ils incarnent pour vous une dualité?
Le Sahara est un thème récurrent dans mes travaux. Dans l'imaginaire populaire, il est le symbole de l'errance, voire de la perte, mais j'ai tenté de lui donner l'image de la femme et de la féminité en général qui, à la rencontre de la mer, fait naître la vie (cf. Tableau Fertilité).
De fait, ces deux éléments sont mon milieu immédiat.
De façon générale, mes travaux sont une sorte de navette incessante entre ces deux environnements, mais c'est au fond une navette qui tente, tout contradictoirement, de se réaliser dans la négation de la distance entre ces deux composantes.
La Méditerranée, qui a toujours été un point de rencontre et de transit, mais aussi ― et surtout ― d'échange et de contact culturels, n'est plus qu'objet. Voir et faire voir la mer, c'est un peu appeler à revoir l'héritage humain et les transmissions universelles en matière de création et d'esthétique, de sorte à ce que la mer finisse par ne plus être qu'une partie du décor naturel ou un élément neutre du spectacle. Elle est la vie.
L'outre-mer est aussi mon monde, sentiment-devoir que je concrétise depuis 2005 par des expositions dans diverses villes françaises, Paris, Lyon, Cannes et prochainement Epinay-sur-Seine (du 4 au 30 octobre). Mais aussi en Sicile, à Catane, à Syracuse (en juillet 2007), et en Suisse. Voyages de couleur tout à fait enrichissants pour moi en matière technique.
Le Sindbad du désert, entretien avec Tahar Aouida, artiste peintre | Gisèle Seimandi
Tahar Aouida
Que représente Paris pour vous?
Paris nous a toujours habitué(s) aux plus merveilleuses formes d'expression. C'est un passage obligé pour tout artiste. Mes tableaux sont exposés en permanence à l'espace Montecristo aux Champs-Elysées.

La toile Désir interdit a eu beaucoup de succès lors de votre dernière exposition à Lyon. Pouvez-vous nous dévoiler les secrets de cette œuvre?
Comment échapper au désir sans se risquer à l'invincible loi de l'interdit?
Encore faut-il ajouter qu'il n'y a rien qui s'égare dans le subjectif dans ce tableau.
Le désir n'est pas que néant et l'interdit ne peut être que marge subjective. A vouloir le dire, ce tableau se soustrait un instant, l'instant d'un rêve autre que physique, à la loi du quotidien. En ce sens, il constitue une sorte de voyage dans et par les traits (acte et peinture) et les traces (héritage socioculturel, contacts avec d’autres mondes et cultures, empreintes des lectures ou spectacles, rêves, découvertes, frustrations ou expériences, etc.)
Naturellement le désir paraît moins systématisé que l’interdit mais comme la peinture a cette force de faire durer les fuites, c’est-à-dire les débordements et les dépassements provisoires voire éphémères, on pourrait peut-être admettre, sans le risque de se contredire, que les toiles peuvent, sinon défier l’interdit et protéger le désir en le rêvant, du moins ne pas lui briser ses ailes fragiles comme le quotidien réussit à le faire.
Désir interdit est l’association bien réelle dans le quotidien que je tente de transformer en association presque impossible dans la peinture. Il y a là plus qu’un rêve.
Des trois titres possibles du tableau, Fruit tombant, Adam et Eve et Désir interdit, j'ai choisi le dernier pour mettre en relief une interdiction qui semble s'imposer à l'être dans le néant de ses désirs quand Dieu, l'Etat ou le père en font l'ami forcé de l'ombre. Alors, la lumière vient comme un oiseau se cacher pour mourir. Mais l'interdiction est aussi dépassement. Elle est toujours susceptible de métamorphose et, à ce titre, elle est cet autre instant de voyage dans des traits qui, en tous contrastes, tentent de coudre tout autant le bleu du ciel que les réflexions sur mer ou dans l'infini des chevaux poussant d'un désert nourri de sens et de souvenirs inachevés.



La voix du chanteur ne parvient plus à nos oreilles. Il est très tard ou très tôt… Nous nous quittons avec en projet un livre où se croiseront les peintures de Tahar Aouida avec le regard de poètes de tous horizons (à suivre).


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*)Tahar Aouida a enseigné à Zarzis (Tunisie) de 1987 à 2003. Depuis, il se consacre entièrement à la peinture.
**)Abou el Qacem Chebbi, Les chants de la vie («Ô fils de ma mère!»)

Gisèle Seimandi
(02/10/2006)
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