Petit journal médiatique | Abdelmajid Arrif
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Abdelmajid Arrif   
  Petit journal médiatique | Abdelmajid Arrif Beyrouth,
à la Source du lion (Ain Sebaa, Casablanca)
21 juillet 2006

Je suis chez moi, à Aïn Sebaa à Casablanca, depuis trois jours et je ne cesse de regarder les informations en images inversées, projetées sur l’énorme miroir qui court le long du comptoir du café de quartier où j’ai pris mes habitudes depuis mon arrivée.
Al Jazeera, tel un robinet grand ouvert, inonde en permanence l’espace des images dramatiques venues de Beyrouth. Le son est au maximum pour que les clients s’exercent à l’empathie doloriste et à la solidarité arabe en buvant leur espresso, leur moitié-moitié ou leur café crème pendant qu’Israël leur inflige un nos-nos.(1)
Les cous et les regards fixes sont tendus vers ce point lumineux haut placé et dont l’écho leur renvoie le malheur qui frappe les Libanais et les cloue sur le siège de leur propre impuissance. Impuissance de leurs rêves fous placés dans la bourse des valeurs arabes, musulmanes… Les visages hermétiques, les lèvres s’ouvrent et se ferment sur les cigarettes qui partent les unes après les autres en fumée.
La révolution panarabe est en marche! La révolution pépère menée du fond des sièges moelleux de café, en ce point du monde.
A l’écran une fumée champignonesque s’élève dans le ciel de Beyrouth, la voix vociférant du commentateur porte le drame à son comble. Le cafetier, tout en fixant la télévision et ne voulant rien rater du spectacle — car à ce niveau-là c’est de spectacle du monde qu’il s’agit —, continue à fixer l’écran, prend d’une main la télécommande et monte le son jusqu’à l’insupportable. La télévision devient presque un kaléidoscope démultipliant les petites fenêtres animées d’ambulances en urgence, de voies défoncées, de populations affolées fuyant l’agression de l’ennemi, d’intérieurs capitonnés et climatisés, en ces temps de canicule, accueillant émissaire, médiateurs et conférences de presse, le cirque du parlement…
Les commentateurs se lancent dans leurs joutes verbales, les experts expliquent l’inexplicable, et les clients de ce café ont toujours le regard fixe, hagard, et le visage fermé sur leur propre défaite.
Un cireur pénètre dans le café à la recherche de chaussures à faire briller de leur éclat éteint par la poussière des jours et leur marche ordinaire. Il se penche du poids de l’âge qui l’encombre vers un client qui, sans quitter des yeux la télé, hoche la tête pour lui signifier la commande.
L’écriture est terrible dans ses effets de réel. La trame du récit n’a presque pas besoin des ressorts de la fiction. Il suffit d’exercer le regard, de l’aiguiser tel un couteau destiné au sacrifice de l’offrande, de se baisser et de cueillir l’amer réel pour le siroter en lectures accompagnées au choix d’un espresso, d’un moitié-moitié ou juste de sa crème… bien fouettée.
Arabia Melody, de clips en barbecue
14 août 2006, Café Isis

Le lieu: un café.
La situation: son sous-sol destiné aux rencontres amoureuses discrètes. Un lieu au décor pharaonique, des statuts et des hiéroglyphes parcourent ses murs et la lumière chatoie l’intimité recherchée. Une télé plasma, grand écran, trône au centre et diffuse les clips satellitaires de la chaîne Arabia Melody. Des clips libanais plus proches de la pornographie érotisante donnent de la voix et du trémoussement osé dans cet espace enfoui. On dirait un refuge de guerre construit pour se terrer à l’abri des bombardements de l’ennemi.
A l’aube de ce jour, 14 août 2006, le cessez-le-feu abattu sur le Liban est déclaré. La chaîne Arabia a préparé un clip ad hoc. Un chanteur, Egyptien, chante la défaite arabe et l’hypocrisie de l’arène internationale, le tout illustré d’un diaporama qui montre, au ralenti, les dégâts causés par Israël: des enfants et des femmes martyrisés, des immeubles mis à terre et ramenés à leur état de poussière, un champignon gris ou noir d’intentions s’élevant vers le ciel pour recouvrir Beyrouth de ses cendres…
Au ralenti… une adolescente court, sur un sable fin, en bordure d’une mer calme de bleu. Les cheveux au vent. Les rictus en saccades. Au rythme réfréné des images… Un beau spectacle digne d’une publicité pour Always: un envol des corps dégagés de leurs entraves, un hymne à la liberté (dé)tachée du sang, offrande menstruelle à la vie. Soudain, la chute accélérée du corps et la précision des rictus qui dévoilent le masque de douleur qui couvre ce corps. La fille s’effondre sur un enfant ensanglanté, inanimé, le souffle arraché par une bombe ciblée, à l’horreur intelligente !
C’était la scène ordinaire?, d’un été sur les belles plages de Gaza.
Les images vont d’horreur en horreur, en veux-tu en voilà, soutenues par une belle musique égyptienne chantant l’impuissance arabe et ses songes de revanche.
L’écran plasma est serti sur ses côtés de bandes annonçant les dernières nouvelles du front libanais, les publicités pour portables et pour toutes sortes de quincaillerie de la modernité de ce monde, le tout relevé de messages SMS envoyés par les téléspectateurs et dont le contenu tranche avec les images diffusées: Hanane, je t’aime, Amina; comme d’habitude; Souad, pour toujours; Momo, patiente; xxl@hotmail.com…
Pendant ce temps, le refuge de guerre qu’offre ce café abrite dans son moelleux les échanges monnayés du commerce amoureux casablancais. Ces couples tournent le dos à la télé et se bercent de sa musique loin, et si près, du bruit du monde. Le plaisir n’est que décuplé

15 août 2006, 14h50mn, heure marocaine
Au moment où j’écris ces lignes dans le café de la Source du lion, l’homme à la zapette a éteint la télévision branchée depuis le déclenchement de la guerre au Liban sur Al Jazeera.
La guerre est finie, ici le cessez-le-feu est entériné.
FIN… Mais l’espoir est encore permis. L’Irak et la Palestine tiennent toujours leur promesse de boucherie humaine.
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1) Nos-nos: moitié-moitié, signifie aussi en marocain faire tomber par terre quelqu’un en le frappant du pied. Abdelmajid Arrif
(18/09/2006)
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