Beyrouth, le 9 août 2006. Nous allons très bien... | Roger Assaf
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Roger Assaf   
  Beyrouth, le 9 août 2006. Nous allons très bien... | Roger Assaf Hier, 8 août, des habitants de Ghazieh enterraient quinze morts (score relativement maigre pour la saison), le cortège funèbre avançait lentement dans l'artère principale du village avec quinze cadavres (sans cercueils) portés à bout de bras sur des civières. Belle cible pour un bombardier professionnel au tir infaillible. A-t-il rigolé en canardant le cortège, en voyant les malheureux détaler et laisser tomber leurs morts sur la route? Comment va-t-il raconter son exploit? Aura-t-il droit à un bonus dans la compétition "massacres de civils"? Marwahine, Nmeyrieh, Srifa, Qana, Aytaroun, Taybeh, Kaa, Sour, Ansar, Machghara, Brital, Baalbeck, 'Ersal, etc.… etc.…

Le jour même (8 août), les morts de Chyah n'ont eu droit qu'à un carnage plus banal: deux immeubles de quatre et six étages dans un quartier populaire de Beyrouth, surpeuplé pour cause d'hébergement de réfugiés venus d'ailleurs, banalement bombardés et réduits à un banal tas de pierres informe. Une quarantaine de corps ont été retirés, une trentaine d'autres (au moins) sont encore sous les décombres. Laissez-les là où ils sont, laissez-les en paix sous les pierres de leur demeure terrestre, vous risquez en les rendant à l'air libre (libre?!!!) de les mettre en péril… et qui sait si le cimetière où vous destinez leurs dépouilles est un endroit où ils pourront reposer en paix?

«Nous devons réduire en poussière les villages du sud… Je ne comprends pas pourquoi il y a encore de l’électricité là bas…» [Haaretz, 28 juillet] C’est par ces mots que Haim Ramon, ministre israélien de la justice, résumait ses recommandations pour la suite de l’offensive militaire au Liban. Il ne va pas bien, M. Ramon. Détruire les villages ne lui suffit pas, il faut les réduire en poussière. Nous priver d'électricité ne lui suffira pas, il faudra nous priver d'oxygène. Tuer les civils ne suffit pas, il faut empêcher qu'on les enterre. Il n'ira jamais bien, M. Ramon, parce qu'au bout de sa rage, les morts pourront le désigner à ceux qui, comme eux, avant eux, partagent dans un autre espace, le paradis réel ou imaginaire des morts par terrorisme d'Etat (cathares, huguenots, juifs, tziganes, arméniens, palestiniens, …).

Nous, par contre, nous allons bien, ceux d'entre nous qui vont mourir iront bien. Les autres aussi. Les uns et les autres nous regarderons d'un œil fatigué mais serein, sans illusions et sans inquiétudes, le monde mis en condition d'asservissement sous le poids écrasant d'un impérialisme technocratique totalitaire, et sous la pression des mass media, viles et serviles, qui traqueront les individus jusque dans la salle à manger, la chambre à coucher et la salle de bains. Les inégalités et les pouvoirs abusifs atteindront des degrés d'insanité que les empereurs fous de Rome n'ont pas eu les moyens d'atteindre.

La pusillanimité, en politique, est la plus criminelle des erreurs (ou des lâchetés). Quand Chamberlain et Daladier, en 1938, cédaient le territoire des Sudètes à Hitler et signaient les accords de Munich, ils croyaient avoir sauvegardé la paix. Depuis 1990, l'Europe fait bien plus et bien pire, les œillères tournées vers l'Atlantique, les oreilles dans des casques branchés sur la traduction simultanée du Mein Kampf de George Bush, les mains crispées sur le pouvoir d'achat de l'Euro et les valeurs boursières, la peur au ventre et le cerveau amnésique après résection de la mémoire républicaine, l'Europe s'aplatit devant l'expansionnisme américain, et veut ramasser les miettes de profit qui traînent dans le sillage de l'insatiable conquérant du monde.

Dans l'adversité et dans la diversité, dans la douleur et dans la dignité, le peuple libanais et ses dirigeants ont choisi l'union, la solidarité et la proclamation en face des géants du monde du droit à la justice, à l'indépendance et à l'intégrité du territoire. Nous allons bien parce que nous sommes en harmonie avec les valeurs auxquelles nous croyons et que les lois internationales sont sensées nous garantir. Et vous?

La bataille du Liban a tout d'une épopée. La disproportion des belligérants, l'héroïsme des faibles, l'énormité des carnages, l'irréductibilité des volontés, et surtout, surtout, la dimension des enjeux au-delà de la guerre. Les actes de violence meurtrière, de tous bords, Grecs ou Troyens, Rome ou Carthage, Axe ou Alliés, Arabes ou Israéliens, sont toujours des actes condamnables, évitables, injustifiables. Mais l'enjeu se trouve ailleurs, il est éthique et culturel, il est dans la capacité de l'esprit à placer les valeurs morales au-dessus de la guerre et de la politique, il est dans la capacité de la communauté humaine à construire l'avenir sur le meilleur d'elle-même. Et c'est en fonction de cela que nous pouvons dire, sans crier ni trembler: nous allons bien, et vous?

Roger Assaf, Issam Bou Khaled, Kamal Chayya, Rawya El Chab, Zeina Saab De Melero, Said Serhan, Fadi el Far, Tarek Atoui, Hagop Der Ghougassian, Abdo Nawar, Hanane Hajj Ali, Abder Rahman Awad, Zeinab Assaf, Bernadette Houdeib, Ibrahim Serhan, Nehmat Atallah…
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