La guerre ou le retour pour les Libanais aux réflexes d'une mémoire réactivée | Firas Zbib
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Firas Zbib   
  La guerre ou le retour pour les Libanais aux réflexes d'une mémoire réactivée | Firas Zbib Telle une femme sur le point d’enfanter prépare sa valise sachant que dans quelques jours elle ira en hâte pour accoucher, ma mère prépara la valise de l’abri. Ce faisant, elle n’était ni pressée, ni émue, ni apeurée. Elle prenait tout son temps pensant à tout ce dont on pourrait avoir besoin au cas où nous descendrions précipitamment dans les abris. Peut-être que ma mère ne savait-elle pas que nous aurions à le faire, mais elle savait sans aucun doute que contraints à nous réfugier dans la cave, nous n’aurions nullement le temps de prendre nos affaires.

Ce n’est pas la peur qui lui a fait chercher la petite lampe électrique qu’elle ne retrouvait plus parce qu’elle ne l’a plus utilisée depuis un certain temps. Ce n’est pas non plus la peur qui a fait que notre voisine, qui est veuve, a rempli toutes les bouteilles d’eau ainsi que la citerne de la maison et a calfeutré toutes les fenêtres de son appartement avant de dormir.

Désormais les Libanais connaissent la guerre bien plus qu’ils n’en ont peur. Eux, ils ne peuvent pas fuir comme l’ont fait les touristes étrangers au déclenchement de la nouvelle guerre du Liban. Eux, ils restent. Ils deviennent le peuple de la guerre et ses sujets. Leur reviennent l’instinct de la guerre, sa pensée et ses réactions. Ce n'est pas la peur qui nous pousse à troquer notre comportement habituel contre les habitudes de la guerre, si vite. Il s’agit bien d’un instinct qui est au fond de nous-mêmes, malgré nous. C’est un instinct qui émerge soudain, et qui fait que nous parlons et que nous pensons différemment alors même que nous pensions que cet instinct avait disparu avec l’ancienne guerre.

Tel un nageur qui n’est pas descendu dans l’eau depuis des années retrouve l’aptitude à nager dès qu’il est immergé, ceux qui ont connu la guerre et son atmosphère retrouvent ses gestes et ses nombreuses habitudes avec le meme naturel.

Certains Libanais ont devancé la guerre en en adoptant son mode de vie. Les habitants de Beyrouth sont allés dans les stations service et les ont vidées. Un jeune pompiste demande l’air étonné : "Qu’est-ce qu'ils ont tous?Ils refusent tous de croire qu'il y a du carburant en grandes quantités".

Dans les centres commerciaux, les gens se sont disputé les mêmes articles : les bougies, l’eau, les produits alimentaires et le pain… Ainsi, en quelques heures, leurs préoccupations sont passées du superflu à l’indispensable. Les habitants de Beyrouth ont devancé la guerre en en épousant le rythme qui leur est familier.

Dans les quartiers beyrouthins, les jeunes ont retrouvé les jeux de cartes dès le premier jour de coupure de courant, eux qui, la veille encore étaient scotchés à la TV.

Les concierges des immeubles beyrouthins, munis d'abris souterrains, les ont nettoyés et préparés pour recevoir les habitants. Ils les ont vidés des objets de la paix. Ils ont tué les souris et les cafards de la paix.Les abris qu’ils ont préparés pour accueillir les citoyens les ont ainsi attendus, vidés.

La guerre n’a pas encore atteint Beyrouth que la ville était déjà en état de guerre : ses centres commerciaux ont fermé, ses rues se sont vidées et ses habitants sont revenus vers ce qui ressemble à l’attente. C’est comme si les Libanais n’entamaient pas une nouvelle guerre mais finissaient une guerre précédente.

La guerre est revenue au Liban avec la simplicité des choses qui retrouvent leur cours habituel, comme autant de personnes qui reprendraient sens. Elle est de retour et voilà qu’il ne suffit plus d’éteindre la TV pour que cessent les guerres et que ses spectacles disparaissent…

Les Libanais se bousculent pour acheter les générateurs électriques, les postes radio et les batteries électriques… Et voici que ceux que la vie a éloignés des leurs dans le Sud repensent à eux et les appellent pour se rassurer.

La guerre rapproche les gens les uns des autres ; elle fait que des étrangers se parlent dans la rue et s’interrogent ensemble sur l’avenir. En temps de guerre, l’avenir n’est plus une chose personnelle ou individuelle. Au lieu que chacun ait son propre avenir, l’avenir devient un, le même pour tous.

Et les télés entrecoupent leurs émissions de chants patriotiques qui remplacent les chansons de Hayfa Wahbi et de Nancy Ajram. Voici que les voix de Julia Buttros, de Marcel Khelifa et de Feyrouz clament des paroles patriotiques et voici que les tambours accompagnent ces voix. De vieilles chansons pour une révolution et pour une guerre anciennes.

C’est ainsi que les Libanais sont passés vers ce nouvel état de guerre, sur les ruines d’une autre guerre, sur ses souvenirs et sur ses traditions. Et tout comme les anciennes chansons nationalistes ne semblent pas étrangères dans le pays d’aujourd’hui, les Libanais ne se sentent pas étrangers à cette nouvelle guerre.
Le jeune qui ne connaît de la guerre libanaise que les jours de son enfance heureuse écoute les informations et s’interroge sur ce qu’il pourrait ressentir lorsque la guerre et son vacarme parviendront jusqu’à Beyrouth. En aura-t-il peur ou lui rappelleront-elles une enfance perdue pour laquelle il ne cesse d’éprouver de la nostalgie ? Firas Zbib
Beyrouth, 21/07/06
(Traduit de l'arabe par Jalel El-Gharbi)
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