Le Liban sous les bombardements israéliens | Hassan Daoud
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Hassan Daoud   
  Le Liban sous les bombardements israéliens | Hassan Daoud Ceci est le passage le plus rapide de l’état de paix à l’état de guerre. Les minutes qui ont précédé neuf heures et quart de ce mercredi sont différentes de celles qui ont suivi cette heure. Avant la matinée butoir, personne n’a été averti et aucun des signes avant coureurs de la guerre n’a été perçu. Mardi, les Libanais se réjouissaient de l’accroissement du nombre de touristes dans leur pays, année après année. Il y a deux jours, le ministre du tourisme dit : “ Cette année, le nombre de touristes atteindra un million trois cent mille”. Le nombre de voitures portant des plaques minéralogiques étrangères augmentait de jour en jour dans les rues de Beyrouth. Personne n’a été averti. Les Libanais émigrés qui, comme tous les ans attendent août pour rentrer dans le pays, étaient arrivés en grand nombre. Avant de faire le voyage, ils avaient demandé à leurs connaissances de leur faire des réservations pour le concert de Feyrouz prévu pour le 14 août. Les billets du gala étaient épuisés depuis plus d”un mois. Et voilà que, comme distraits des choses capitales par des futilités, nous nous demandons ce que vont faire ceux qui ont acquis ces billets.
Le panorama libanais a changé en un seul jour. A Beyrouth, la rue Verdun s’est vidée subitement. Au vacarme de ses cafés, les jours des matchs du mondial, ont succédé une paresse et une peur visibles sur les visages des rares clients attablés au café Amore. Quant aux habitants du Sud qui, jusqu’à ce mercredi matin, pensaient que les années de pilonnage et de déportation n’étaient plus maintenant que des souvenirs, les voici qui retrouvent leur ancienne image télévisée : ils cheminent à pied portant peu d’affaires dans de petites valises et dans des sacs en nylon, craignant de trébucher et de tomber dans les décombres des ponts depuis peu détruits par l’aviation israélienne.
Ici, l’expression “erreur de timing” ne cesse de revenir dans les commentaires de l’enlèvement de deux soldats opéré par le Hezbollah devenu prétexte au pilonnage israélien. Cette expression dispense qui la prononce de déclarer ouvertement sa condamnation de l’enlèvement car il se peut qu’il y ait parmi les auditeurs quelqu’un qui soutienne cette opération. Même les hommes politiques, invités sur les chaînes de télévision, ont fait de l’évocation du timing une constante dans un climat politique empreint de prudence extrême et de prise en compte d’un nombre infini de paramètres. On se dit qu’invoquer une erreur de timing est une position intermédiaire entre ceux qui ont enlevé les deux soldats et le collectif du 14 mars qui a rendu publique une déclaration où prévaut la condamnation de l’enlèvement pour les dégâts qu’elle a causés. Ils sont pour l’enlèvement, qui est suivi par de douloureuses représailles israéliennes, mais ils préfèrent le remettre à plus tard, à l’heure où touristes et plaisanciers auront quitté le Liban et qu’il n’y restera que des Libanais.
Malgré son caractère caricatural, cet appel au « report » illustre l’interminable oscillation du Liban entre guerre et paix. Pire encore, les Libanais voudraient que la paix soit doublée d’un accroissement du nombre de touristes alors que la page de la guerre n’est pas complètement tournée. Tel semble être le destin du Liban depuis 1967 puisque, contrairement à tous les pays arabes, il a encore honte de dire qu’il condamne la guerre et que l’heure est venue pour lui de jouir de la même tranquillité que les autres. Le Libanais invoque l’ « erreur de timing » parce qu’il ne peut pas dire ce qu’il veut. C’est un alibi collectif dont il faut excepter ceux qui prônant la guerre portent les armes. Ceux là ont depuis des lustres le droit de fixer le licite et l’illicite à une époque où tout se répète : les maisons rasées, les énormes crevasses laissées par les bombardements et les réfugiés sur des routes rasées au bulldozer...
Cette fois-ci les Libanais ont eu à effectuer, à une vitesse inaccoutumée dans leur histoire guerrière, le passage de l’état de paix à celui de la guerre. Le panorama a changé en un seul jour transportant tout le monde au cœur de ce que les Libanais ont connu de pire.
Voici que soudain des files de voitures se forment devant les stations service, les boulangeries sont remplies de clients, les examens sont suspendus à l’université et les journaux publient à la une les lambeaux de l’enfant tuée avec toute sa famille lors du pilonnage israélien du village d’Adouir. Et voici que les journaux nous rappellent que ce massacre d’Adouir est une réédition de celui de Mansouri qui a horrifié les Libanais qui, quelques jours plus tard, ont été épouvantés par le massacre de Canna. Autant de massacres qui sont à notre actif puisqu’ils témoignent de la barbarie israélienne, cette barbarie qu’Israël réitère et que nous rappelons au monde, sans nous rendre compte que ces spectacles atroces ne font plus de mal à personne d’autre que nous. Peut-être faut-il compter à notre actif aussi la destruction de la totalité des ponts du Liban lors de ces dernières attaques, puisque non seulement cela témoigne de la barbarie israélienne mais aussi du silence du monde face à la ruine qu’il provoque. Jeudi soir, sur une chaîne TV, un journaliste soutenant le Hezbollah dit que tout ce qui a été détruit pouvait être reconstruit et même qu’il était facile de le faire « les maisons, dit-il, peuvent être reconstruites et le génie militaire se chargera des ponts ». La guerre se déroulait encore à l’heure où il parlait. La preuve, c’est que les avions israéliens s’apprêtaient à détruire d’autres ponts et à tuer d’autres personnes comme ils le firent le deuxième jour puis le troisième. Cela fait penser à ce haut responsable qui au début de sa carrière déclara : « Israël peut détruire, nous nous chargeons de reconstruire » et ainsi de suite jusqu’à l’infini. Il avait l’air fier comme si Israël se détruisait et comme si nous construisions notre pays.
Nul besoin de multiplier les preuves pour se rendre compte que l’erreur n’est pas dans notre inaptitude à nous exprimer mais plutôt dans la logique dont nous ne savons plus, nous qui avons vécu sous son règne toutes ces années, comment elle opère et comment elle soutient un discours.
Hassan Daoud
14/07/06
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