Quand le pouvoir syrien parodie la révolution du Cèdre | babelmed
Quand le pouvoir syrien parodie la révolution du Cèdre Imprimer
babelmed   
  Quand le pouvoir syrien parodie la révolution du Cèdre | babelmed Il n’y a aucun doute, les syriens, dans leur grande majorité, aiment le Liban. Cependant, la nature de leur amour est souvent tragique. Il s’exprime par le désir constant de rester très proche de l’aimé, de l’imiter et à l’occasion de se chamailler avec lui. La plupart des Syriens pensent aussi que les deux nations ne sont pas seulement unies par des frontières communes mais par un lien de fraternité indissociable.

Sans y réfléchir un instant, une jeune fille syrienne dit devant la caméra de télévision : «Nous aimons les Libanais. Nous et les libanais ne formons qu’un seul peuple».
Comme tous les jeunes syriens, elle pense sincèrement ce qu’elle dit, et elle serait surprise de découvrir combien de Libanais seraient dégoûter par ses mots, combien ils leur inspirent crainte et peur, et comment cette simple phrase cache des discours politiques et idéologiques qui refusent l’indépendance du Liban et nient l’existence de deux peuples et de deux Etats. Cette jeune fille ne sait pas que ses propres mots sont répétés par des millions de perroquets syriens qui imitent leur leader : «...un peuple, pour toujours... » et qu’une telle uniformité est le symptôme d’un horrible totalitarisme de type soviétique. Véritable lieu commun, cette innocente déclaration d’amour pour le Liban semble tellement naturelle pour cette jeune fille syrienne! Il ne lui vient pas à l’esprit que politiquement, ses mots vont dans la lignée de cette politique syrienne qui nie depuis trop longtemps au Libanais toute liberté d’expression au sein de leur propre système politique. Cette jolie fille, élégante, souriante et joyeuse, qui accompagnait ses amis à la manifestation patriotique contre les pressions internationales, est, bien sûr, innocente. Cependant, elle ne s’est pas présentée devant les caméras pour condamner la politique internationale vis-à-vis de la Syrie mais pour parler à ses «chers amis libanais». Elle semblait savoir, d’instinct, que la rupture de la bonne volonté politique entre les deux pays est un grave danger. Devant les caméras, elle voulait donc envoyer un message aux mêmes Libanais qui l’ont tellement choquée ces trois mois derniers avec leurs slogans appelant au retrait de la Syrie, avec les incidents racistes envers des syriens au Liban. Face au puissant sentiment de rancoeur envers l’état syrien et ses agences au Liban, devant le clair rejet de toutes traces, signes ou symboles de “l’occupation”, elle n’est pas arrivée à reconnaître les blessures mortelles que la Syrie et son régime baathiste a infligé à son «Liban bien aimé».

«Une conspiration sioniste ou impérialiste américaine doit être derrière tout cela». Chaque génération tire naturellement ses conclusions puisqu’on lui a enseigné que toutes ses souffrances en découlaient. Mais ces jeunes Syriens font une autre erreur: ils font porter la faute de la détérioration des relations syro-libanaises à Israël, à l’Amérique ou à la France. Ce qui est une insulte envers les Libanais. De manière implicite, ils remettent ainsi en doute «l’arabité» d’un Liban démocratique et font du Liban le complice de la politique israélienne et coloniale. En d’autres termes, en excusant les Libanais, ces jeunes gens professent une accusation encore plus grave. Ils les considèrent comme les agents d’une grande conspiration et continuent à nier la volonté libanaise, rendant plus facile le renvoi de leur indépendance.

Ces jeunes Syriens qui voulaient proclamer leur amour du Liban étaient, en même temps, en grève, pour montrer leur soutien au régime. En bons et loyaux Syriens, ils voulaient peut être partager la lourde responsabilité du meurtre de Rafiq Al-Hariri que porte aujourd’hui leur gouvernement?
Sans mentionner les conséquences de trois décennies d’interférence de leurs services secrets, de leurs officiers et hommes politiques dans les affaires libanaises. Malgré leurs positions anti-occidentales et leurs professions de foi au régime Baath, ces enfants aiment parader dans les habits à la dernière mode vus à la télévision libanaise. Leurs élites font leur shopping à Beyrouth et passent leurs nuits dans les casinos et les bars. Ils avalent goulûment la culture occidentale et font tout pour imposer chez eux le mode de vie qu’ils ont découverts au Liban. Ils amassent et capitalisent les souvenirs de familles et d’amis sur la vie au Liban, et travaillent pour s’assurer que leur capitale n’est pas à la traîne. Et c’est exactement comme cela que ces jeunes syriens sont apparus à la télévision, vivants et passionés, protestataires et politiques, divisés entre la loyauté à leur pays et l’amour pour le Liban et ce qu’il représente pour eux.
Après les manifestations libanaises, cet amour semblait pourtant malhonnête, le même amour à sens unique (mêlé à la frustration et à la colère) dont à fait allusion leur jeune leader dans ses deux discours “historiques”. Ils ne savent peut être pas que leur pays «aime» le Liban de cette affection syrienne, oppressante, suffocante. Comme eux, leur pays est jaloux du Liban et rêve de domination, de possession, de fusion... Alors qu’ils parlaient de leur amour pour le Liban et rejetaient “l’intervention étrangère”, leur confusion est apparue clairement. Leurs sentiments pour le Liban ressemble à ceux de leur compatriote et espion Rostom Ghazali: Baathiste, dictatorial et oppressif.
En réalité, ils désirent que les efforts syriens pour “retenir” le Liban se concilient avec leurs rêves libanais de modernité, d’amusement et de liberté. Mais leur gouvernement planifie la baathisation du Liban sur le modèle syrien tandis que ces jeunes syriens souhaitent imiter le libéralisme libanais. Ce paradoxe ne fait que souligner l’ambiguïté de leur «amour» et augmenter la suspicion libanaise.

Outre le choc et l’outrage, on pouvait clairement détecter la crainte dans les yeux des grévistes syriens. Crainte... ou infatuation? Ce sentiment ambigu les a portés à imiter l’adversaire, à copier les mouvements de l’ennemi. Avec l’accord de leur gouvernement et des services de sécurité dirigés par le parti, les manifestants syriens ont imité les manifestations libanaises bien qu’ils rejettent, ouvertement ou implicitement, les choix politiques que les Libanais ont fait.

Les manifestants des places de Damas ont plagié le langage, les slogans et les techniques des Libanais de la révolution du Cèdre, en particulier ceux que le monde entier a pu voir le 14 Mars dernier lors de la manifestation de plus d’un million et demi de citoyens sur la place des martyrs – aujourd’hui place de la liberté, à Beyrouth. Les intellectuels du Liban et les activistes politiques avaient prédit que le 14 mars contaminerait Damas comme un virus et modifierait la conscience syrienne. Il devait, exploitant le pont culturel et stratégique entre les deux capitales s’immiscer en Syrie et produire un changement profond au coeur du pays, à l’insu des Baathistes.

La prédiction s’est donc avérée, mais comble de l’ironie, c’est le régime syrien et non pas la société civile syrienne qui a copié ces manifestations. De fait, les marches organisées par le régime dans tout le pays ne ressemblent pas du tout aux autres manifestations organisées depuis 50 ans. Pour la première fois, il n’y a pas de rassemblement de “travailleurs et paysans”, pas de rang de combattants pour la liberté, jeunes révolutionnaires, membres du parti, groupes tribaux ou représentants régionaux. Il y a seulement des civils urbains. Les organisateurs n’ont pas même pas essayer de déguiser leur sources d’inspiration, changeant effrontément le slogan du 14 mars “Pour le Liban” en “Pour la Syrie”. «Nous tous pour la Nation » était écrit sur une énorme banderolle accrochée sur la façade d’un bâtiment, la même phrase que les Libanais chantaient avant d’entonner leur hymne national. Eblouis par les reportages télés sur les manifestations libanaises, le gouvernement syrien a essayé de filmer sa propre tentative, en plaçant d’énormes écrans près des marches. Notant que les manifestants libanais avaient décidé de ne brandir qu’un seul drapeau, celui du Liban, pour préserver l’unité nationale, les autorités syriennes ont ordonné que seul le drapeau syrien apparaisse (et non pas l’emblème du Baath).
Ensuite, comme s’ils avaient soudain réalisé qu’à d’autres occasions, les libanais avaient brandi des drapeaux différents, les syriens encouragèrent une profusion de drapeaux. Nouvelle ironie, certains d’entre eux étaient libanais: ceux du parti national et du Hezbollah.
L’état syrien a donc aujourd’hui abandonné les techniques de Kim Il Song. Il préfère montrer des jeunes étudiants rassemblés «spontanément» qui allument des bougies assis sur des tapis et des coussins. Les travailleurs ont disparu, et sont remplacés par de beaux jeunes hommes et femmes habillés comme leurs trendy contemporains libanais en casquettes et tee-shirts. L’imitation est allée jusqu’à chanter l’hymne national libanais et non celui syrien.

Pourquoi singer à ce point les Libanais? Un désir inconscient? Non. Pas plus qu’il ne s’agit, après la chute de l’Union soviétique et de Saddam, de l’incapacité du régime syrien de se renouveler. Il semble en revanche beaucoup plus probable que le régime syrien soit encore convaincu que la Syrie et le Liban ne font qu’un, que le Liban est un amour jalousement gardé et que ce qui est libanais reste syrien. Youssef Bazzi
mots-clés: