Ces maisons libanaises qui «achètent» des domestiques asiatiques | Youssef Bazzi
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Youssef Bazzi   
  Ces maisons libanaises qui «achètent» des domestiques asiatiques | Youssef Bazzi Les bonnes égyptiennes, palestiniennes et syriennes d’avant la guerre sont devenues plus difficiles à employer pour des raisons économiques, politiques et personnelles, et les Asiatiques ont comblé ce vide. Pour un ensemble de raisons – faible coût, affichage social cher aux Libanais, nombre croissant de femmes mariées libanaises ayant un travail – la demande pour les bonnes asiatiques a explosé. Autrefois apanage de l’aristocratie et de la classe aisée, l’emploi d’une bonne s’est étendu aux familles modestes, peut être pour se défendre d’être pauvres.

Si l’on regarde comment ces femmes ont été amenées au Liban, leurs conditions d’emploi et leur qualité de vie, on découvre quelque chose qui n’est autre qu’une forme de commerce, assez proche de l’esclavage. La situation est exacerbée par le fossé considérable qui existe au plan culturel et linguistique entre l’employeuse et la bonne. La majorité de ces bonnes sont sri-lankaises, ni musulmanes, ni chrétiennes, incapable de parler l’arabe, l’anglais ou le français, élevées dans un milieu rural pauvre, ignorantes du monde moderne, for peu armées pour affronter plus que le dur labeur ménager. Qui plus est, elles sont employées dans des conditions immorales et inhumaines, sans réglementation de leurs heures de travail ou de leurs relations avec l’employeur.

Ray Gridini, Professeur de Sociologie à l’Université Américaine de Beyrouth, explique : «cela fait partie du phénomène mondial d’échange de travail humain, légal ou illégal. Les dispositions juridiques et administratives laissent les étrangers qui travaillent dans les services domestiques dans une position de faiblesse et de vulnérabilité au regard de l’exploitation et des mauvais traitements. Les contrats temporaires des travailleurs étrangers sont les mêmes partout dans le monde, mais lorsque nous parlons de bonnes asiatiques au Moyen Orient qui vivent sur leur lieu de travail, la relations employé-employeur est similaire à un esclavage ».

Au Liban et au Moyen Orient en général, il existe un déficit en termes de structures juridiques, politiques et civiles aptes à traiter des violations des droits humains à l’encontre de nombre de ces femmes originaires des Philippines, du Sri Lanka, ou d’Ethiopie qui ont été au départ portées à croire qu’elles obtiendraient un contrat de travail et des conditions d’emploi favorables. Quand elles arrivent au Liban, au contraire, leur passeport est confisqué, leurs mouvements fortement restreints, et elles travaillent dans des conditions terribles, en violation des lois et traités internationaux qui ne sont jamais appliqués. En faisant la lumière sur quelques cas sélectionnés, cet article a pour objectif de montrer les obstacles juridiques auxquels sont confrontés les travailleurs domestiques : les termes de leur emploi et les capacité à demander des compensations pour les abus dont elles sont victimes au travail. Ces maisons libanaises qui «achètent» des domestiques asiatiques | Youssef Bazzi D’abord quelques observations sur les contrats de travail. Les gouvernements des Philippines et du Sri Lanka ont mis au point des contrats-types officiels pour leurs travailleurs expatriés au Liban et dans le monde arabe. Un examen de ces contrats-types est intéressant. Les contrats, intitulés «Contrat de travail pour un employé domestique sri-lankais dans les pays du Moyen Orient», rédigés en arabe et en anglais, ont été approuvé par le gouvernement du Sri Lanka pour le Liban en 2000, mais seulement quelques centaines ont été signés depuis lors. Ce qui signifie que la majorité des 80.000 Sri Lankais employés comme domestiques au Liban travaillent sous un contrat différent ou sans contrat du tout.

Les contrats-types permettent de souligner ce qui n’est autrement jamais mentionné. Par exemple, que l’employé est en mesure de terminer le contrat sans préavis pour les raisons suivantes: mauvais traitements, non-respect des termes du contrat, défaut de paiement du salaire, agression physique ou abus par l’employeur. Dans une section intitulée «articles spéciaux», le contrat stipule que «l’employeur traite l’employé avec humanité et équité, et ne le soumet en aucune circonstance à des violences physiques». Ces paragraphes sont significatifs car ils suggèrent que de telles pratiques inacceptables ont lieu. En d’autres termes, les mauvais traitements et les violences envers les employés domestiques sont si répandus qu’il a été nécessaire de demander aux employeurs de signer un accord leur demandant de s’abstenir d’abus, de harcèlement et d’agression physique envers la bonne, bien qu’il soit tout à fait clair pour tous que de telles pratiques constituent des délits au regard de la loi.

Au titre des procédures juridiques requises pour un permis de travail comme domestique résidant au Liban, l’employé et l’employeur doivent signer devant notaire un contrat rédigé en arabe. Les employés comprennent rarement les détails du contrat et même lorsqu’il est traduit, c’est en anglais plutôt que dans leur langue maternelle. Les contrats définissent rarement la nature du travail, mais sont prolixes sur le dévouement, l’honnêteté, la droiture et l’engagement personnel de l’employé. Les contrats établis par des agences de travail diffèrent d’une agence à l’autre et la plupart ne sont pas écrits en coopération avec l’ambassade du pays d’origine du travailleur. La plupart de ces contrats datent d’avant 2000 et sont modifiés ensuite. On ne sait pas dans quelle mesure ils ont été rédigés avec l’aide d’avocats et de notaires libanais.

L’un des contrats examinés pour le nom et la signature de l’employeur et le nom et l’empreinte digitale de l’employée philippine. Le premier paragraphe indique que l’employée accepte «de travailler comme domestique ou dans toute autre tâche qui lui serait demandée par l’employeur, dans tout lieu et moment de son choix». Le contrat porte sur deux ans et stipule un salaire mensuel de 200 $. Après trois ans, l’employé a droit à 30 jours de congé et à un billet de retour dans son pays.

Le contrat contient également les clauses suivantes :

1. Le travail comporte le lavage et le repassage des vêtements, la gestion de la maison, le nettoyage des salles de bains et de la vaisselle, faire la cuisine, nettoyer les tapis et les meubles, garder les enfants et toute autre tâche domestique.
2. L’employée n’est pas autorisée à sortir seule, ni à fréquenter le sexe opposé, même lorsqu’il s’agit de parents. Elle peut seulement aller au marché, à la banque ou dans des lieux publics lorsqu’elle est accompagnée par l’employeur et sa famille. Elle ne peut recevoir d’appels téléphoniques ou même répondre au téléphone sauf si on le lui demande. Elle renonce également à avoir droit au week end.
3. Heures de travail: elles ne sont pas fixées. L’employé a la responsabilité d’être prête à toute heure, de jour comme de nuit. Elle n’a pas de plages de repos, hormis les heures passées à dormir, manger ou prier.

En pratique, ce sont là des conditions d’esclavage. L’histoire suivante est un bon exemple de cette situation.

En octobre 2001, deux hommes libanais et deux femmes philippines comparaissent devant le Tribunal, dans le cadre d’un procès intenté par les deux femmes contre leurs employeurs. Les hommes avaient envoyé les deux femmes en Syrie comme bonnes. Ces femmes avaient déclaré qu’à leur retour vers le Liban, les deux hommes les avaient interceptées, menacées avec des armes et volé leur argent –presque 4000 $- et leurs bijoux. Quand elles s’étaient adressées à la police, on leur avait dit que leurs papiers n’étaient pas en règle et elles ont été détenues pendant 9 mois avant de pouvoir porter plainte.

Les audiences avaient duré 2 mois et le problème s’était résolu par la médiation entre les deux parties. Les deux hommes avaient initialement accepté de payer 500$ à chaque femme plus le coût des documents de voyage nécessaires pour rentrer au Sri Lanka. L’avocat des deux femmes, désigné par l’ambassade du Sri Lanka, protesta que le montant n’était pas suffisant et que les hommes devaient restituer le montant qu’ils avaient volé (2000$ à chaque femme) plus le coût des documents de voyage. Pendant deux ou trois auditions, les avocats des deux parties négocièrent en présence du juge, mais ne purent se mettre d’accord. En décembre 2002, les quatre personnes furent convoquées à un poste de la Sécurité Générale (l’organisme responsable des étrangers au Liban) pour résoudre la question. Les deux hommes durent payer 500 $ à chaque femme, et 500 $ pour leurs permis de travail et leurs documents de voyage. En échange, les deux femmes retirèrent officiellement leur plainte contre les deux hommes. Les femmes retournèrent au Sri Lanka et les hommes se sont vus accorder une immunité temporaire.

Ce dossier est intéressant pour plusieurs raisons. En premier lieu, les hommes furent relâchés après seulement une nuit de détention alors qu’ils étaient accusés d’agression à main armée, tandis que les femmes sont restées en prison pendant plus de 10 mois.

En second lieu, au lieu de lancer une enquête criminelle, le premier objectif du Tribunal a été de trouver une entente financière, exemptant ainsi les deux hommes de toute responsabilité pour d’autres faits. Il a été supposé que la compensation financière et le retour au Sri Lanka seraient suffisants pour satisfaire les deux femmes.

En troisième lieu, à aucun moment durant le processus judiciaire il n’y eu un traducteur arabe-cinghalais et l’accord final a été rédigé en arabe. Finalement, l’accord final a été rédigé en l’absence de l’avocat des deux femmes et de tout représentant de l’ambassade du Sri Lanka. L’absence des avocats suscite des soupçons, peut être infondés, qu’une pression indue a pu être utilisée pour résoudre la question le plus rapidement possible.

Dans ce contexte, le critère important du libre arbitre semble vraiment fragile. Dans un cas récent, une femme juge présidait l’audience dans laquelle deux employées malgaches avaient porté plainte contre leur employeur. Parmi les motifs de plainte, il y avait la confiscation des passeports, et la restriction des mouvements, en contravention avec l’article 12 du Traité pour les droits civils et politiques. Dans son rapport, la juge a écrit qu’il était normal que les passeports aient été confisqués afin de les empêcher de s’enfuir sans payer des compensations à leur agent pour les dépenses encourues pour pouvoir bénéficier de leurs services. A un autre endroit du rapport, la juge désignent les plaignants comme «les deux prévenus», révélant par inadvertance sont incapacité à concevoir que deux bonnes originaires de Madagascar puissent porter plainte contre un homme libanais plutôt que l’inverse. Les deux femmes ont fait appel mais le jugement a été confirmé.

Jusqu’ici au Liban, aucun cas de justice n’a permis de faire cesser la pratique de confisquer les passeports comme moyen d’empêcher les employés de s’enfuir. La «garantie» offerte par certaines agences contre le départ des employés n’est souvent pas plus que la confiscation du passeport par l’employeur et l’obligation de ne quitter la maison qu’accompagné d’un membre de la famille. Le chercheur Ulia Al-Zoghby commente cette pratique répandue: «De toute manière, les femmes ne réalisent l’enfer dans lequel elles sont tombées que lorsque elles ont émigré et commencé à travailler. De nombreux facteurs les empêchent de s’échapper. Elles dépendent entièrement de l’agent qui a organisé leur émigration en raison de leur manque de connaissance de la langue, l’absence de contrôle sur le salaire, l’absence de documents d’identité permettant de se déplacer librement ou de faire quoi que ce soit de leur propre initiative.

Outre ces difficultés, elles ne connaissent pas suffisamment les lois et n’ont pas de réelle confiance dans les autorités. Les sentiments de peur, de timidité, d’isolement caractérisent ces vies dominées par les caprices des agents et des employeurs. Les agences de travail, commerçants de chair humaine, jouent un rôle central dans la vie des employées domestiques au Liban. «Dans ce contexte, il est impossible de minimiser les abus commis par les familles contre les domestiques. Dans le bâtiment où je vis, j’ai dû aider une employée sri-lankaise à s’échapper de chez ses employeurs qui voulaient la garder enfermée en permanence dans la maison. Ils avaient verrouillé le réfrigérateur pour qu’elle ne puisse manger que ce qu’ils lui donnaient et lui avaient interdit de regarder la télévision. N’ayant pas sa chambre, elle dormait sur le sol de la cuisine. Le mari et la femme ne payait pas son salaire, mais la battaient régulièrement. Quelquefois, ils l’attaquaient ensemble. A un certain point, ils se sont persuadés qu’elle voulait sauter du balcon de la cuisine, et ils ont donc fixé des barres de métal pour l’en empêcher. Ils lui ont aussi interdit d’utiliser le téléphone. Je la voyais souvent, debout dans le froid, sans vêtement, à laver la voiture familiale. Après avoir aidé à sa fuite, j’ai découvert qu’elle avait tenté de se suicider dans une des familles dont elle s’était échappée.

Les statistiques de la période 2000-2002 indiquent que plus de 51 femmes sri-lankaises se sont suicidées après des mauvais traitements (souvent la tentative de suicide est très violente: sauter du balcon, ou s’immoler par le feu). Ces chiffres ont provoqué des réactions dans les médias et des campagnes de droits de l’homme, qui ont réduit mais pas éliminé le problème. Il convient de noter que les mauvais traitements sont fréquents contre les Sri Lankais, mais plus rares envers les Philippins et les Ethiopiens. Naila Kabeer, Chercheuse à l’Université du Sussex en Grande-Bretagne, explique ainsi ce phénomène: «La culture de la soumission est plus forte chez les femmes sri-lankaises; la violence domestique de la part des maris et des pères est fréquente au Sri Lanka, faisant de ces femmes des sujets plus vulnérables que d’autres à la violence et à la domination».

Un autre facteur est la prédisposition des maîtresses de maison libanaises à être excessivement inhumaines et cruelles pour contrôler leur domesticité, ce qui est aggravé par l’absence de toute protection juridique pour ces femmes. Selon l’auteur libanais Ayman Hamidan: «La bonne est toujours supposée transformer les désirs et caprices de la maîtresse de maison en réalité, mais à la condition que la bonne ne change aucune habitude ou tradition de la famille. On veut qu’elle soit une petite magicienne qui arrange tout sans que sa présence soit ressentie, sans que l’on entende son pas, sans que l’on ait à entendre sa voix dans une langue étrange que la maîtresse de maison ne comprend pas. On veut qu’elle obéisse aux ordres automatiquement, sans déranger la famille et sans laisser la moindre trace de son odeur corporelle ou de son étrange nourriture. Elle ne doit pas laisser le moindre cheveu dans la baignoire. La maîtresse de maison a réellement besoin d’elle; elle a besoin de cette petite sorcière à la peau basanée, mais elle ne veut pas la voir».

Ce désir d’avoir une domestique chez soi sans qu’elle ne puisse être vue est illustré par la manière dont les femmes libanaises parlent de «ma Sri Lankaise», «ma Philippine», ou «ma bonne» sans jamais mentionner leur nom. Comme si, en oblitérant leur véritable nom, voire en niant leur existence, on pouvait ainsi mieux nier l’humanité de ces domestiques, mieux s’en distancer et les transformer en objets de possession. Youssef Bazzi
(14/12/2005)
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