Les nuées de paraboles qui tapissent nos toits disent à quel point nos journaux sont vieux | Hassan Daoud
Les nuées de paraboles qui tapissent nos toits disent à quel point nos journaux sont vieux Imprimer
Hassan Daoud   
  Les nuées de paraboles qui tapissent nos toits disent à quel point nos journaux sont vieux | Hassan Daoud Les bureaux du nouveau quotidien jordanien Al-Ghad, à Amman, sont flambants neufs, rien ne leur manque. Le bâtiment est aussi bien organisé et meublé que les plus grands journaux internationaux.
Les bureaux et les salles de conférences sont divisés par des cloisons de verre qui donnent l’impression, à chaque étage, d’entrer dans une unique et immense pièce. Le journal possède sa propre imprimerie logée dans une salle d’impression totalement neuve. Du studio d’enregistrement audivisuel hyper moderne on peut déjà voir sortir les copies... En se déplaçant dans ces pièces vitrées, il semblerait que le journalisme arabe ait entamé une nouvelle ère.

Cette impression est d’ailleurs supportée par les chiffres, les nouveaux journaux et médias pullulent dans la région. Dans le passé, ouvrir un journal était une entreprise risquée dont le succès était indexé sur les trompeuses lois de la probabilité. Aujourd’hui, les nouveaux entrepreneurs ont compris que l’époque des journaux à petit budget et bureaux sous-équipés est belle et bien finie, et un journal ne va pas loin aujourd’hui sans un énorme capital de départ, et un matériel pantagruélique...Ce credo est partagé par la plupart des nouvelles télévisions arabes, en particulier celles qui ont la chance d’être financées par les gouvernements ou mieux par de grandes entreprises privées, dont les budgets dépassent largement ceux des Ministères de l’information.

Mais revenons à Al-Ghad. Le nouveau journal a déjà annoncé à ses prochains lecteurs le principe de sa fondation :"Sans masque et avec conviction". On retrouve ce slogan partout à Amman, sur des dépliants et sur d’énormes pancartes placardés le long des routes et aux ronds-points de la ville. Ce principe, ainsi énoncé, apparaît seulement comme un autre de ces innombrables slogans accrocheurs auxquels les médias arabes nous ont habitués. "la vérité et toute la vérité” ont déjà dit d’autres journaux...
Il a quelques années, un journaliste s’est auto-baptisé -"La plume honnête". Ce qualificatif a été depuis tellement repris par ses confrères que l’on a fini par oublié son premier inventeur. Pourtant, tout le monde sait ici que les autoproclamations de vérité et d’honnêteté contenues dans les slogans journalistiques sont des mots vides de sens; au mieux ils peuvent être considérés comme la promesse douteuse de se montrer plus courageux qu’il n’est possible en réalité.

En relisant récemment une réedition du livre de Ramiz Serkis sur le journalisme et les censeurs de l’empire ottoman, je m’étonnais de lire à quel point nôtre expérience aujourd’hui ressemble à la sienne. La façon dont Serkis piégait les censeurs grâce aux mots est la même que nous utilisons cent ans plus tard: décrire les faits par des métaphores et transformer des incidents réels en histoires.

Nos journalistes et nos médias aujourd’hui donnent l’impression d’attendre le moment où le monde arabe se démocratisera, chose à laquelle les gouvernements de la région s’intéressent presque autant que d’appliquer les politiques qu’ils annoncent. Le journalisme «libre» est heureux de rester dans les sillages de son cousin officiel, qui bénéficie de financements et de rédacteurs décidés par l’état. Ainsi, la version officielle des événements continue à dominer les premières de couverture et la principale nouvelle du jour reste encore les activités du président.

Au séminaire promu par le PNUD qui s’est tenu à Amman les 9 et 10 avril, un des sujets de discussion était la possibilité de créer «un média indépendant et public dans les pays arabes».
Alors que les médias occidentaux reçoivent des financements publics, ils sont pourtant indépendants des interférences gouvernementales. Le séminaire, ambitieux, envisageait ainsi la possibilité de créer un média arabe qui soit à la fois indépendant et public, c’est à dire financé par de l’argent public mais indépendant de la politique de l’Etat. Au début du débat, j’avoue les réticences que j’ai eues à m’associer à l’idéalisme des promoteurs d’un tel projet. Leur optimisme dépassant celui des réformistes me semblait totalement utopique. «Cela devrait être un média public -non officiel- forgé sur le modèle BBC ou World Service», expliquait un des participants. Ces mots me ramenèrent tout de suite en arrière, me rappelant les souvenirs du World Service, à l’époque où je l’écoutais avec passion. Je me suis toujours demandé quel avantage pouvait retirer le gouvernement britannique en finançant de telles émissions qui ne le repayaient pas en retour. Il y a quelques temps, je demandais donc à un ancien journaliste du département arabe du World Service ce que l’Angleterre avait obtenu de celui-ci. Il n’a pas réagi aussitôt, mais après réflexion il m’a répondu que l’Angleterre avait bénéficié du programme d’éducation anglais. Cette réponse peut-elle nous aider à comprendre les enjeux de la presse, nous qui sommes habitués à considérer la principale raison d’être d’un média comme le moyen d’annoncer le succès de la politique de l’état, sans oublier, naturellement, toute la désinformation,la malhonnêteté et l’information falacieuse que cela implique?
Dans notre région, le journalisme consiste à relater la visite du président ouvrant une usine, du président recevant un invité ou encore du président faisant un discours. Afin de créer un média public libre, il faudrait donc réussir -mission quasi impossible- à extirper les médias du sac de nœuds des réseaux d’intérêts. Cela permettrait d’acquérir la conviction que l’argent de l’Etat n’est pas seulement destiné à lui-même mais peut est également redistribué. A écouter les orateurs de la conférence, créer un média public serait donc une entreprise tout à fait différente de celle à laquelle nous avons été habitués. Mettre en place un Média à la fois indépendant et public est donc une double aventure. Selon moi, cette démarche devrait constituer l’objectif final et non le départ d’un débat. Dans le journalisme et les médias, le secteur public a pris possession du privé, le considérant seulement comme un autre de ses départements. Peut être qu’une plus grande attention devrait être portée à la «privatisation» des médias privés, qui sont à la fois victimes du contrôle de l’état (auto-censure ou censure étatique confondues) et mis à l’écart par le secteur public, au lieu de se faire leur juste place dans le paysage médiatique.

C’est comme si les vieilles lois de la censure n’avaient jamais changé. Les tabous d’aujourd’hui sont presque identiques à ceux énumérés par Ramiz Serkis, il y a presque cent ans. C’est comme si les censeurs n’avaient jamais eu le temps de revoir leurs règles; comme s’ils n’avaient jamais regardé le ciel des villes arabes et noté toutes ces paraboles satellites qui tapissent les toits et les balcons des immeubles. Ce faisant, ils continuent à faire reculer nos journaux des décennies en arrière.
Hassan Daoud
mots-clés: