«Une rentrée politique à l’USJ» | Université Saint Joseph, Beyrouth, JJEM, Salim Daccache
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Lucien Boddaert   

//Place des Martyrs - BeyrouthPlace des Martyrs - Beyrouth

En octobre dernier, la présidence de l’Université Saint Joseph de Beyrouth annonce la suspension des élections étudiantes à cause de la « situation politique et sécuritaire qui a ses répercussions à l’intérieur même de l’université ». Les enjeux politiques actuels du Liban auraient des conséquences trop importantes pour que le débat démocratique entre étudiants puisse être organisé sereinement. Cette annonce provoque un choc chez les étudiants de l’université. Après cette annulation, un mouvement de protestation s’est formé au sein de l’Université entre les différents partis étudiants pour dénoncer cette décision. L’Université Saint-Joseph occupe une place particulière au Liban. Fondée par des jésuites, c’est l’une des universités historiques du Liban. Francophone et jésuite, elle est ouverte à toutes les communautés même si elle reste en majorité composée d’étudiants issus des différentes communautés chrétiennes du pays. À ce titre, les élections étudiantes de cette université revêtent historiquement une importance pour les deux grands partis qui dominent le champ politique chrétien, les Forces Libanaises et le Courant Patriotique Libre. Les leaders de ces partis réagissent aux évènements politiques qui se déroulent au sein de l’USJ.

 

Une Université en résistance

C’est au tournant des années 2000 que les étudiants de cette université se sont fait entendre sur la scène politique nationale. La contestation contre la présence de l’armée syrienne sur le sol libanais prend sa source au sein de l’Université Saint Joseph. Cette cause soutenue par les instances de l’université favorise l’émergence d’une politisation des étudiants. Les élections rétablies permettent aux jeunes de s’exprimer. Des journaux apparaissent au sein des facultés de droit et d’économie. Je rencontre Ayman Mhanna, ancien étudiant de l’USJ qui a vécu cette période mouvementée de l’université. Il enseigne maintenant dans cette même université. « L’USJ est devenue une sorte de havre pour les courants minoritaires, les courants d’opposition qui n’avaient pas voix au chapitre dans les autres universités. L’USJ était pour eux un lieu où il était permis de dire ce qu’on voulait parce que le recteur de l’université faisait partie de ce mouvement ». Ce recteur, c’est le père Salim Abou. Son texte « Les veilles de l’université » fait date. Il y explique, à l’époque de l’occupation syrienne, la nécessité pour l’université de développer la pensée critique. Il réaffirme le rôle de l’Université Saint Joseph qui est « un lieu privilégié pour accueillir et stimuler les discussions rigoureuses et honnêtes sur nos accords et désaccords, en vue du consensus national. Avec les moyens dont elle dispose, l’Université Saint-Joseph se doit d’être au cœur du débat démocratique. »

Après le retrait syrien, la scène politique libanaise se divise entre les deux courants dits du 8 et du 14 mars. Les Forces Libanaises de Samir Gégea font alliance avec le mouvement sunnite de Hariri tandis que le Courant Patriotique Libre dirigé par Michel Aoun se tourne vers le Hezbollah. La crise syrienne amplifie les divisions de la communauté chrétienne ce qui se traduit par l’incapacité à élire un président, qui doit être chrétien selon la Constitution, depuis plus d’un an. Cette fracture croissante se répercute dans les débats au sein de l’université. « Depuis 2005, le clivage est très fort, c’est lui qui définit la participation à la vie estudiantine à l’USJ et à la vie électorale en générale » m’assure Ayman Mhanna. « Actuellement il n’y a pas vraiment d’aspiration claire, à part la volonté de gagner les élections parce que ça cela reflète une certaine popularité au niveau des jeunes à une période où les élections législatives ont été maintes fois reportées et où le droit de vote est autorisé à partir de 21 ans ».

 

//Entrée du campus rue HuvelinEntrée du campus rue HuvelinSur le campus, rue Huvelin

Quelques jours avant la rentrée, c’est sur le campus situé rue Huvelin que je rencontre Carole Alsharabati pour discuter de la préparation de la nouvelle année universitaire. Carole Alsharabati est directrice de l’Institut des Sciences Politiques mais également volontaire pour l’association Sakker El Dekkene qui mène des actions pour lutter contre la corruption au Liban. Nous évoquons d’emblée le problème de l’annulation des élections. Pour cette universitaire, la suspension des élections ne signifie pas que l’Université Saint-Joseph ne remplit pas son rôle de formation politique des étudiants. Les étudiants ont été invités l’année dernière à participer à un certain nombre d’actions pour développer leurs compétences politiques. Les étudiants volontaires ont notamment pu mener une enquête de terrain auprès des réfugiés syriens au Liban. La philosophie du projet de l’ISP est de développer la participation des étudiants autour de questions qui touchent tous les Libanais, au-delà de leur appartenance partisane ou communautaire. « Mais il faut aller plus loin, il faut amener le débat des partis à l’université, soulever la question du programme des partis et leur demander leur avis sur des questions substantielles » affirme Carole Alsharabati « « Il faut secouer les étudiants dans leur orientation partisane ». Pendant notre entretien, Alexandre, étudiant en droit et science politique entre dans le bureau. La discussion s’engage rapidement sur le sujet qui a marqué l’été à Beyrouth, la crise des déchets et les manifestations du mouvement citoyen « You Stink ! » sur la Place des Martyrs.

« Est-ce que tu es allé manifester ? Comment analyses-tu le mouvement ?

- Je suis descendu voir.  Je pense que ça va se dégonfler car c’est un mouvement spontané mais il n’y a pas de demandes très concrètes et ça pose un problème pour la réalisation des objectifs »

   Carole Alsharabati m’assure que de nombreux étudiants sont descendus dans la rue cet été et que les débats continuent sur les suites à donner au mouvement. Le 7 octobre 2015, l’Institut a par ailleurs accueilli des activistes du mouvement pour débattre de ces questions.

       Le lundi 20 septembre le campus des sciences sociales situé rue Huvelin retrouve ses étudiants en droit, gestion et science politique. J’assiste à un cours d’éthique et d’analyse des médias, destiné à la formation d’une réception critique des médias libanais et internationaux. Le professeur Patrick Monin voit ce cours comme un lieu de confrontation des idées dans un cadre universitaire qui permet le respect des idées de chacun. Pour lui aussi, « s’il est vrai que les élections ont été annulées, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu d’activités et que ces activités n’ont pas été soutenues par l’université, notamment au sein de l’institut de science politique ».

A l’issue du cours, les avis sont plus sceptiques. Dans la salle des étudiants traînent des tracts incitant les étudiants à participer au « Parlement des Etudiants ». Je rencontre des étudiants en deuxième année de science politique qui n’ont pas eu l’occasion de vivre une campagne électorale jusqu’à son terme et qui ont été privés de vote l’année dernière. Leur regard sur l’annulation est partagé entre le soulagement et la déception. « Formellement j’étais contre l’annulation surtout dans notre faculté de droit et de science politique. Et ce après la prolongation non constitutionnelle de notre Parlement. Les élèves et les responsables de la faculté nous disaient que c’était inconstitutionnel et réclamaient des élections nationales alors que chez nous ils les ont annulées. C’est un très mauvais exemple.» mexplique Romain. Pour Inès, le climat qu’entraînait la perspective des élections était délétère « Au début de la campagne, j'ai su qu'il y avait des listes qui avaient été faites avec pour chaque élève son nom et sa religion sur les listes des gens qui voulaient devenir délégués ». «La présence de responsables partisans dans chacune des facultés et d’une poignée d’étudiants politiquement actifs dans les classes assure la mise en place d’un réseau d’encadrement permettant de recruter puis de former les jeunes » analysait le chercheur Bruno Lefort après une observation des élections de 2008 et 2009. Inès espère que l’annulation du scrutin aura permis de calmer les différents partis pour ramener de la sérénité sur le campus.

 

Les étudiants et la nouvelle donne « You Stink »

Je les questionne sur leur participation au mouvement « You Stink » qui a révélé durant l’été le ras-le bol des libanais, et notamment des jeunes, vis-à-vis de leur classe politique. C’est la première fois dans l’histoire du pays que des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue sans mot d’ordre d’un parti. Une nouveauté, pour un pays qui s’est habitué à l’inertie de la vie politique ces dernières années. A partir d’une exaspération liée à la gestion des ordures, le mouvement cible l’incompétence, la corruption du système politique libanais et réclame de nouvelles élections à commencer par celle d’un Président. Pour les jeunes de l’Université Saint-Joseph, la mobilisation est une source d’espoir bien sûr, mais également d’inquiétude. Pour Romain « Les institutions publiques sont une ligne rouge à ne pas franchir surtout que le pays est en train de s’effondrer que ce soit la présidence, le gouvernement, le parlement, les institutions judiciaires. Personnellement entre une stabilité même corrompue, et une instabilité, je préfère la stabilité. Surtout que la région passe par des turbulences dangereuses ». L’université fournit des cadres et des élites au pays de Cèdres, ses étudiants déboursent plusieurs milieux d’euros pour s’y inscrire et bénéficient des partenariats à l’étranger de l’université pour s’évader un temps de la réalité libanaise. Pour se former et revenir construire le futur du Liban mais aussi parfois pour mener une vie différente car la question du retour au Liban se pose pour beaucoup d’étudiants.

Jean Pierre est un étudiant en troisième année de science politique intéressé par la situation politique de son pays, il avait d’ailleurs envisagé de se présenter aux élections étudiantes l’année dernière « J'ai participé deux fois au mouvement, je suis toujours pour le mouvement. Je suis contre tout le monde en politique. Tout le monde veut la fin de ce système communautaire qui classe les gens par communautés mais si ça tombe, quel sera le régime de substitution » se demande-t-il, et il poursuit« Je ne crois pas à une alternative, ça pourrait être un dictateur, un islamiste, le Hezbollah ou un parti chrétien fasciste. Pour l’instant il y a un statut quo »

Avant la rentrée je me suis rendu à un rassemblement d’étudiants. Parmi les jeunes descendus dans la rue, malgré la tempête de sable qui s’abat sur le Moyen-Orient et Beyrouth comme pour punir l’inertie de la classe politique libanaise, des étudiants de l’Université Saint Joseph mais aussi de l’Université Américaine (l’autre université historique et privée) et de l’Université Libanaise publique qui compte le plus grand nombre d’étudiants.

 

 

Quel futur pour les amicales ?

Le rôle même des amicales incite aux débats entre étudiants. Leurs missions principales sont la représentation des étudiants au sein de l’université et la mise en lien entre les étudiants et l’administration, en cas de problème ou non. A cause de la polarisation des débats après 2005 et les conflits qui en résultent, l’université a limité l’organisation des évènements à caractère politique. Les amicales s’en remettent alors à l’organisation d’évènements pour les étudiants et les programmes des différentes listes finissent par se ressembler. Les débats politiques se calquent sur les enjeux nationaux. Anthony Feghali me raconte son expérience au sein de l’amicale de droit. «En tant que président en 2011-2012, j’ai voulu ramener la politique à l’université, c’était un campus mythique dans les années 70 avec une gauche présente et l’ambiance des luttes estudiantines. J’ai proposé une conférence politique sur le thème de la décentralisation avec des politiques de trois bords différents : un neutre, un 14 mars et 8 mars. Ils étaient réticents mais ils ont accepté et ça été une réussite ». Une démarche qui fait écho à l’action de l’ISP l’année dernière. Selon lui, il faut encourager et cadrer les débats au sein de l’université, « Certaines personnes ne voulaient pas entendre parler de politique et petit à petit ont voulu s’impliquer, donner leur avis et trouver des solutions ». Ancien président de l’amicale de droit en 2011, il s’intéresse à la politique libanaise et aux dossiers de corruption. S’il n’est plus étudiant de l’USJ, il continue de suivre la vie de l’université. L’année dernière il a rejoint le mouvement de protestation contre l’annulation des élections étudiantes. Il a participé à la rédaction d’une pétition dénonçant la décision d’annuler les élections. Il travaille également sur une histoire des mouvements étudiants à l’USJ. Pour lui, l’université à un héritage à perpétuer, les mobilisations de la rue Huvelin ont une valeur symbolique très forte. Participant au mouvement « You Stink », il estime qu’« aujourd’hui il faut donner une place à ces initiatives. On ne peut plus continuer comme ça, la corruption est transcendantale. Il faudrait des jeunes qui en ont ras le bol pour opérer une troisième voix et pointer le doigt sur les dossiers qui sont mal traités ».

Le 13 octobre, le recteur Salim Daccache annonce devant la presse que l’administration de l’USJ prévoit l’organisation des élections si le climat le permet car «Nous savons tous que l'USJ, en particulier le campus de la rue Huvelin, est dotée d'une symbolique politique très forte que tous les camps convoitent de s'approprier». Les prochaines semaines révèleront si les étudiants et l’administration parviendront à organiser les élections sereinement. Leur réussite serait un bon signal pour tous ceux qui espèrent un déblocage prochain des institutions libanaises.

 


 

Lucien Boddaert

18/11/2015