Ville et mémoire à Beyrouth: quels enjeux? | Beyrouth, espace urbain, Rafiq Hariri, héritage libanais
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Camille Lons   

Cet été, le Liban a fêté les quarante ans du début de la guerre civile. Quarante ans et les stigmates de la guerre sont encore bien présents dans le paysage de Beyrouth. Dans certaines rues, des ruines criblées de balles côtoient les tours en construction. Mais les cicatrices de la guerre ne sont pas visibles que sur les façades désolées. L’été 2015 a vu la flambée de grandes manifestations dans le centre de Beyrouth protestant contre le gouvernement corrompu, les divisions communautaires de la société et la mauvaise gestion de la ville. Déclenchées par la crise des déchets qui a transformé Beyrouth en l’espace de quelques semaines en véritable décharge à ciel ouvert, les manifestations ont rapidement dévié sur les dysfonctionnements qui rongent l’ensemble du système libanais depuis la fin de la guerre civile. Pour beaucoup de Libanais, les coupures incessantes d’électricité, la gestion lamentable des déchets, l’indigence du gouvernement, sont autant de preuves que la guerre n’est pas tout à fait finie. Alors que les politiques d’après-guerre ont prôné une forme d’amnésie collective, il semblerait que la question de la mémoire reste un passage incontournable pour la réconciliation du peuple libanais, aujourd’hui encore extrêmement divisé.

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Comment cette mémoire collective a-t-elle été gérée au niveau de l’espace urbain ? Dans quelle mesure la ville est-elle le reflet de mémoires plurielles, potentiellement conflictuelles ? Dès les années 1980, puis plus particulièrement pendant les années 1990, le Premier Ministre de l’époque Rafiq Hariri a prôné une politique de reconstruction et d’effacement des stigmates de la guerre, qui a souvent fait fis des mémoires individuelles et collectives associées aux différents quartiers de Beyrouth. La compagnie Solidere, créée en 1982 pour planifier la reconstruction du centre-ville, a marqué le tournant vers une ère de privatisation et de spéculation immobilière à grande échelle. Face aux destructions massives opérées notamment dans le centre-ville, architectes, urbanistes et activistes se sont mobilisés pour préserver le patrimoine urbain en danger.

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Encore aujourd’hui malgré leur mobilisation, d’anciennes maisons ottomanes ou de l’époque du mandat français continuent de tomber sous les coups des pelleteuses pour être remplacées par des tours de verre et de béton. Même lorsque la réhabilitation des vieux quartiers est réalisée par le gouvernement, c’est souvent de manière très aseptisée, renvoyant à une image folklorisée de l’héritage libanais vidé de toute substance. La désertification totale du centre-ville est l’exemple le plus frappant de l’échec de cette reconstruction imposée par le haut.

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Certaines ruines sont cependant conservées en l’état. C’est le cas notamment du dôme du City Center (The Egg), ovni architectural en plein centre-ville, érigé en symbole par les activistes engagés pour la préservation du patrimoine beyrouthin.

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Dans la question de ce qu’il convient ou non de conserver, la notion de “patrimoine moderne” fait encore débat. Trop souvent négligé, l’architecture des années 1950-60 est pourtant celle d’un Liban moderne, dynamique, multiculturel, nouvellement indépendant, d’une jeune démocratie encore confiante dans l’avenir. Autre mémoire alternative et sujette à débats, celle des quartiers périphériques ou déshérités de la ville, comme la banlieue sud de Beyrouth, reconstruite par le Hezbollah après la guerre de 2006.

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Mais si la mémoire dans l’espace urbain se pose souvent en termes purement architecturaux, il est important aussi de considérer le fait que conserver les bâtiments sans conserver les habitants qui les occupent et qui portent la mémoire vivante des quartiers ne suffit pas. La question de la mémoire dans l’espace urbain se trouve donc au croisement de nombreuses problématiques largement débattues au Liban : le droit à la ville, le droit au logement, les espaces publics, le vivre-ensemble, la mixité confessionnelle des quartiers… Dans une société fortement divisée depuis la guerre civile, la ville pose la question du partage et du vivre-ensemble. Quelle place reste-t-il pour les espaces publics, des espaces de rencontre et d’expression politique, quand la ville est grignotée par la privatisation et la spéculation immobilière ? Alors que les prix de l’immobilier s’envolent dans les quartiers côtiers et du centre-ville, les anciens habitants se trouvent obligés de se déplacer vers des quartiers moins couteux et le tissu social se désagrège, la mémoire et les pratiques ancestrales se perdent peu à peu. Comment conserver cette mémoire vivante de Beyrouth ?

//Abir Saksouk-Sasso, DaliehAbir Saksouk-Sasso, Dalieh

Si les manifestations de l’été 2015 montrent un fort ressentiment d’une grande partie de la population libanaise, elles sont aussi pour la première fois depuis longtemps le signe d’une réappropriation de l’espace public par l’ensemble des couches sociales. D’une manière différente et moins violente, le développement ces dernières années de la scène de street art dans les rues de Beyrouth est le symbole d’une réappropriation de la ville par ses habitants.

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 Camille Lons

 

Reportage réalisé dans le cadre du concours JJEM – “Nouveaux Médias et Jeunes Journalistes en Méditerranée”, lancé par babelmed.net et Radio Grenouille.

Cette action est financée par le programme “La Méditerranée des médias” de la Région PACA, avec le soutien du Fonds pour les femmes en Méditerranée et de CFI.

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