Etre Syrien au Liban: un labyrinthe sans issue | Syriens au Liban, réfugiés syriens, HCR, ville de Al-Tall, demande d’asile
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Chloé Benoist   

 

Etre Syrien au Liban: un labyrinthe sans issue | Syriens au Liban, réfugiés syriens, HCR, ville de Al-Tall, demande d’asile

 

 

L’homme derrière le guichet de l’ambassade a dit à Hisham* qu’il aurait plus de chance d’aller en Allemagne en traversant la Méditerranée et en passant illégalement en Europe.

«Tu parais propre sur toi, as tous les papiers requis ainsi que de bons diplômes. C’est pour cela que je te dois une explication et te dis de ne même pas postuler», Hisham se rappelle l’avoir entendu dire.

«De nombreux Syriens font la même chose maintenant. Ils partent en Allemagne (…) se retrouvent coincés là-bas et deviennent un fardeau pour la communauté. Je ne sais pas quelles sont tes projets mais je serai le premier à dire « non » à ta candidature, même si elle est parfaite».

Hisham avait passé au moins deux mois à rassembler les documents nécessaires à l’obtention d’un visa temporaire de visite pour l’Allemagne. Il avait prévu d’aller à Berlin suivre des cours d’allemand et voir s’il pouvait s’inscrire en doctorat et obtenir un visa étudiant. Mais en un claquement de doigts, ses plans on été réduits à néant.

Hisham quitte précipitamment l’ambassade «pour rentrer à la maison avec une pile de papiers qui a coûté beaucoup d’argent et d’efforts et penser ‘l’Allemagne c’est fini’».

Pour de nombreux Syriens au Liban, le rejet par l’Union européenne est d’autant plus grave que la situation dans leur pays d’accueil est de plus en plus intenable, qu’il est impossible de rentrer à la maison. Plus de 311 000 Syriens ont demandé l’asile dans l’Union européenne, alors que les Etats-membres ont fait le serment d’en accepter à peine plus de 46 300. Avec des portes claquées au nez en permanence, les réfugiés syriens du Liban commencent rapidement à être à court d’options.

 

Nul part où aller

27 ans, beau garçon avec ses cheveux bouclés coupés courts, Hisham vit au Liban depuis 2012. Il avait alors décidé d’y finir ses études après avoir commencé à « perdre espoir » quant au futur de la Syrie. Ce natif de Lattaquié a reçu il y a quelques mois un master en ingénierie civile. Son visa étudiant expire désormais dans six mois. S’il ne trouve pas d’employeur prêt à sponsoriser son permis de travail d’ici là, il ne sera plus en règle vis-à-vis des autorités.

Le Liban détient actuellement le record absolu de réfugiés par habitant. En juillet, près de 1,7 million de réfugiés syriens étaient enregistrés auprès du HCR, sans compter les dizaines de milliers de Syriens vivant au Liban sans existence légale.

Début 2015, le Liban a mis en place une nouvelle loi relative au statut des Syriens dans le pays. Pendant des décennies, les deux pays ont conservé une relation à la fois forte et complexe, grâce à des liens linguistiques et sociaux nourris par une frontière ouverte, sans mentionner la présence militaire syrienne au Liban jusqu’en 2005. Beaucoup de Syriens vivent, travaillent et élèvent leur famille au Liban depuis des années, fournissant une part importante de la main-d’œuvre ouvrière. Avec ces nouvelles lois en place, les Syriens ont désormais besoin d’un visa pour entrer ou travailler au Liban, sauf pour les « cas humanitaires exceptionnels », un terme terriblement vague étant donné la dévastation généralisée causée par la guerre. C’est la première fois dans l’histoire des deux pays que de telles restrictions de mouvement sont instaurées.

« J’essaie de trouver un travail ici, mais la situation n’est pas normale » dit Hisham. « Il faut jouer avec son CV, cacher sa nationalité tout en y faisant allusion. Dire être Syrien c’est voir sa candidature rejetée sauf si l’employeur cherche de la main-d’œuvre bon marché ».

Comme Hisham, Bassem* a étudié à l’université libanaise, bien qu’il soit arrivé au Liban en 2010, avant la guerre. 25 ans, plutôt timide avec ses lunettes rectangulaires qui encadrent son visage, Bassem travaille en ce moment dans un café populaire de Beyrouth pour joindre les deux bouts, en secret de la Sûreté générale afin de conserver son titre de séjour étudiant.

« Je ne peux pas ne pas mentir sur ma situation professionnelle si je veux conserver mon visa » rétorque-t-il.

Bassem a étudié le droit, mais ne sait pas s’il sera capable d’exercer un jour au Liban. Pour être reconnu officiellement en tant qu’avocat, il lui faudrait devenir membre du barreau en Syrie et faire un stage là-bas. Rentrer n’est cependant pas une option pour Bassem, qui vient de la ville de Al-Tall au nord de Damas.

« Je ne peux pas rentrer en Syrie pour plusieurs raisons, notamment parce que je pourrais être enrôlé dans l’armée –et que personne ne veut rejoindre l’armée en ce moment, pas même les partisans du régime. C’est pour cela que j’ai arrêté de rentrer à la maison » dit Bassem.

« Même si la guerre se terminait la semaine prochaine il y aurait encore dix ans de chaos entre l’opposition et les partisans du régime ».

Bassem s’imagine aussi continuer ses études en Allemagne.

« Il n’y a pas d’opportunités pour moi ici. Je suis au Liban depuis sept ans et ce pays compte beaucoup pour moi, mais je ne peux pas y trouver de travail facilement » dit-il. « Je veux essayer d’aller en Allemagne car la procédure de demande d’asile est plus simple que dans de nombreux pays et qu’ils sont plus tolérants. Cependant, si je n’obtiens pas de visa étudiant, j’essaierai d’y entrer illégalement ».

Le frère aîné de Bassem, Youssef* est resté trois ans au Liban avant de partir en février, introduit clandestinement en Grèce par bateau, puis traversant l’Italie avant d’atteindre enfin la Suède – un itinéraire emprunté par beaucoup de ceux qui veulent fuir la région.

« Lorsque mon frère était au Liban, la Sûreté générale a conservé son passeport pendant huit mois, puis lui a rendu en lui disant qu’il avait quatre jours pour quitter le pays », se souvient Bassem. « Il est donc parti pour la Turquie, est resté là-bas deux mois, puis a pris un bateau pour la Grèce ».

Youssef est en Suède depuis maintenant quatre mois, où il habite avec d’autres réfugiés en attendant un premier entretien d’éligibilité au droit d’asile avec les services suédois.

« Concrètement, il ne fait rien de ses journées, à part manger, dormir et boire. C’est une existence dénuée de sens » dit Bassem. « Youssef est une personne très active qui n’a pas l’habitude d’un tel vide dans sa vie, et maintenant il reste assis à attendre ».

Passer clandestinement en Europe est devenu l’une des rares options pour les Syriens ici, ainsi que pour les Libanais les plus pauvres et les autres communautés rendues vulnérables par l’effondrement de l’Etat et des services fournis par les ONG, la grave crise politico-économique que traverse le Liban et l’hostilité des autorités.

//Dana SleimanDana Sleiman« La vie pour les réfugiés au Liban est très dure, notamment à cause de la réduction de l’aide alimentaire » explique Dana Sleiman, responsable de l’information du HCR au Liban. Le Programme alimentaire mondial, qui a soutenu les familles de réfugiés au Liban et dans d’autres pays de la région a été forcé de réduire de moitié son aide à cause d’un manque de financement.

Les réfugiés dans le besoin reçoivent 13,5 dollars par mois, contre 27 auparavant, ce qui est la moitié du minimum nécessaire à la survie. Au regard des restrictions du droit de travail qui les touchent, les Syriens enregistrés en tant que réfugiés au Liban peuvent-ils survivre uniquement avec cette aide humanitaire? «absolument pas», répond Dana Sleiman.

« Partir en Europe est beaucoup plus d’actualité qu’il y a un an, mais la traversée nécessite beaucoup de ressources » ajoute-t-elle. « Beaucoup de familles envisagent de partir pour la Turquie pour y prendre un bateau pour la Grèce, mais il est difficile de savoir combien le font réellement ».

Ceux qui réfléchissent à franchir le pas sont conscients des risques encourus.

« Tu ne veux pas rester ici, tu n’y trouves pas de boulot, tu sens que tu as fait ton temps » dit Hisham. « La seule manière de continuer mon doctorat serait de prendre un bateau clandestinement, mais je ne veux pas être réduit à ça. Je ne veux pas aller en prison en Turquie si je suis arrêté, je ne veux pas couler dans un bateau. Je ne suis pas une figurine. Mais il m’arrive d’y penser, dans les moments de déprime. Quand tu habites au Liban tu passes nécessairement par ces états d’âme».

 

Qui est un réfugié ?

Alors que « réfugiés » est un terme légal pour toute personne fuyant la guerre ou une catastrophe, dans l’imagination collective de beaucoup les réfugiés sont des personnes pauvres –au sens propre comme au figuré- qui représentent la misère et la perte d’autonomie.

« Le mot ‘réfugié’ est un mot qui fait mal dans un sens » dit Sleiman. « Il y a beaucoup de frustration et d’humiliation associées au fait d’être réfugié, de devoir faire la queue pour l’aide humanitaire comme c’était le cas récemment encore ».

« Beaucoup de Syriens s’habituent à l’humiliation, au fait qu’ils sont tenus pour responsables de tout ce qui arrive au Liban, ça vous marque » ajoute Hisham.

Au Liban comme en Europe, les Syriens se sont retrouvés dans une situation où ils sont davantage vus et traités comme des immigrés clandestins que comme des individus.

« Je suis à cran. Je ne suis pas considéré comme un réfugié mais comme une personne éduquée et en même temps je ne peux rien y faire. Tu es considéré comme un Syrien comme les autres » dit Hisham. « Je ne veux pas être traité comme un réfugié (…) mais je regarde mon passeport et pense qu’il s’agit un fardeau ».

 

* Le prénom a été modifié.

 


 

Chloé Benoist
07/09/2015