2 juin 2005, assassinat de Samir Kassir  | Samir Kassir, Gisèle Khoury, Farouk Mardam Bey, Courrier de l’Atlas, Actes Sud
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Nathalie Galesne   

Le contexte

2 juin 2005, assassinat de Samir Kassir  | Samir Kassir, Gisèle Khoury, Farouk Mardam Bey, Courrier de l’Atlas, Actes Sud« Il ne fait pas bon être arabe de nos jours », écrit Samir Kassir dans l’incipit de Considérations sur le malheur arabe (1), petit ouvrage d’une pertinence inégalée. Et pourtant en ce matin du 2 juin 2005, dans les rues d’Ashrafieh (quartier chrétien de Beyrouth), c’est un homme peu enclin à se plier à ce constat morose qui meurt dans l’explosion de sa voiture piégée.

Historien, journaliste, écrivain, enseignant, opposant, sous ses activités multiples, Samir Kassir se voulait bâtisseur d’un Liban indépendant, laïc et démocratique. Avec un père d’origine palestinienne, une mère d’origine syrienne, une nationalité française glanée durant ses longues études à la Sorbonne, l’intellectuel libanais fut un virtuose de la partition géopolitique qui se jouait dans sa région.

Au lendemain de l’assassinat de Rafic Hariri, le 14 février 2005, la capitale libanaise vit au rythme des manifestations. La révolution du Cèdre est en marche et Samir Kassir en est un des principaux stratèges. Engagé à fond dans le Mouvement de la gauche démocratique dont il est co-fondateur, il signe aussi dans Al-Nahar des éditoriaux corrosifs. « Il faut que l'armée syrienne se retire du Liban... et de Syrie », aimait-il plaisanter. Le 14 mars 2005, un million de Libanais se rassemblent dans les rues de Beyrouth pour dire non à l’occupation syrienne. Quelques semaines plus tard, les troupes de Bachar El-Assad sont évacuées.

La disparition de Samir Kassir marque le début d’une phase descendante, assombrie par une longue série d’assassinats politiques imputés au régime de Damas, dont celui de Gebrane Tueni, rédacteur en chef d’Al Nahar. Dix ans tout juste après sa mort, la fondation Samir Kassir et les Libanais lui rendent hommage : débats, performances, spectacle sons et lumières se succèdent depuis mai dans ce Beyrouth qu’il aimait tant et auquel il consacra quelques-unes de ses plus belles lignes.

 

Le témoin

2 juin 2005, assassinat de Samir Kassir  | Samir Kassir, Gisèle Khoury, Farouk Mardam Bey, Courrier de l’Atlas, Actes SudGisèle Khoury

Journaliste de renom, Gisèle Khoury travaille actuellement à la BBC arabic. Elle a créé au lendemain de l’assassinat de son mari, père de ses deux filles, la Fondation Samir Kassir. Elle y défend sans relâche les idées de renouveau, de liberté et de démocratie que cet homme courageux et passionné revendiquait, non seulement pour son pays, mais pour tous les Arabes.

 

Le témoignage

J’ai appris la mort de Samir à Atlanta aux Etats-Unis. J’y étais à l’occasion du 25ème anniversaire de la CNN pour participer à un débat sur la liberté de la presse au Moyen-Orient. Il était cinq heures moins le quart, heure des Etats-Unis, je venais de me réveiller lorsque j’ai appris qu’il y avait eu une explosion à Beyrouth, tout près de chez moi. J’ai essayé d’appeler Samir, son portable était éteint. J’ai téléphoné aussitôt à la maison, mon fils m’a dit qu’une voiture avait explosé, que cette voiture était celle de Samir, et que Samir était dans sa voiture. Pas besoin de revenir sur les détails, ils me font souffrir et ne permettent pas d’avancer.

Les circonstances de sa mort sont claires : nous étions dans une phase, si j’ose dire, de victoire politique, les troupes syriennes s’étaient retirées fin avril, les chefs des services de sécurité avaient démissionné au même moment, et le mouvement du 14 mars était à son apogée. Il fallait coûte que coûte briser cet élan.

Le 2 juin, Samir a été le premier des leaders de cette révolution à être assassiné. Il se sentait menacé depuis 1999. A l’époque, il avait écrit un article dénonçant le système sécuritaire syro-libanais qui essayait de changer la face culturelle de Beyrouth. C’était suite à l’interdiction d’une représentation de Maurice Béjart dans la capitale libanaise, parce que les danseurs étaient torses nus. Ce jour-là marqua un clash irrémédiable entre lui et la Sécurité générale. Il continua d’écrire des articles très dérangeants. En 2001, il reçut des menaces sur son portable, il y eut des poursuites contre lui, son passeport libanais lui fut retiré.

Paradoxalement, peu avant son assassinat, Samir se sentait rasséréné par le nouveau climat politique que connaissait le Liban. Une semaine avant sa mort, il avait écrit un article très dur sur la famille Assad et sur le congrès annuel du parti Baas. Ses écrits étaient visionnaires, de vraies références pour analyser ce qui s’est passé après sa mort dans la région. Selon lui, les Libanais disaient enfin « ça suffit ! » aux régimes militaires, à l’oppression, aux assassinats… Ce soulèvement advenait sur un échiquier, d’autrespays allaient suivre, à commencer par la Syrie.

Si la révolution de Beyrouth avait pu être achevée, si elle ne s’était pas limitée à l’évacuation des troupes syriennes, mais avait su déboucher sur un Etat de droit, une démocratie comme les jeunes en rêvaient, les autres printemps du monde arabe auraient éclos sursa lancée. Ils n’auraient pas mis sept ans pour renaître ailleurs.

Samir avait prédit que le monde arabe allait exploser. C’est pour cette révolution que les jeunes arabes se sont mobilisés malgré les obstacles innombrables qu’ils ont rencontrés. Au Liban, c’est le système confessionnel doublé du clientélisme qui entravent l’Etat de droit, voire l’Etat tout simplement. Le facteur régional et les influences étrangères ont aussi une responsabilité : la Syrie, l’Iran… Le Liban a toujours été le laboratoire des grandes guerres qui se jouent ailleurs.

Dix ans après sa mort, Samir continue de représenter l’espoir, la tolérance, l’action. L’intellectuel qui agit jusqu’à donner sa vie pour son pays. Il représente le bon Liban, le Liban de la diversité culturelle qui puise dans les identités multiples de la région, un Liban profondément démocratique, attaché contre vents et marées à la liberté pour laquelle il a payé le prix fort.

D’une manière ou d’une autre, les Libanais ont tous eu affaire à l’exil. Or, aujourd’hui, nous ne voulons plus quitter notre pays, nous gardons l’espoir de pouvoir le changer. Nous ne nous découragerons pas, aucune révolution ne s’est faite en quelques années seulement, surtout pas au Moyen-Orient où les forces du mal sont incommensurables. Il y a beaucoup de mensonges et de préjugés sur notre région où les intérêts d’autres nations entrent en jeu. Je ne crois pas que les Etats-Unis, la Grande Bretagne ou la France aient beaucoup pensé au bonheur de nos peuples. J’en veux pour preuve la Syrie. Aucune de ces puissances n’a souhaité voir le peuple syrien mener à bien sa révolution pacifiste, et ce pays est devenu en quelques années un prototype pour les forces étrangères.

Dans ce chaos, Samir nous manque cruellement. Dix ans après sa mort, les Libanais redécouvrent l’homme et l’auteur, sa dimension humaniste, sa pensée visionnaire. Il jouit d’une grande popularité, notamment auprès des jeunes qui veulent savoir la vérité. Deux commissions d’enquête, internationale et française, sont actuellement au travail. La commission internationale doit réussir à prouver l’existence d’un lien entre la cellule qui a organisé l’attentat contre Rafic Hariri et celle qui a orchestré celui dans lequel Samir a perdu la vie. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas comment j’ai trouvé la force de vivre après son assassinat. Ma famille, ma mère qui vient de nous quitter, nos enfants et nos amis m’ont beaucoup aidée. C’est aussi grâce à ce bagage d’amour infini qu’il m’a légué que j’ai pu continuer. La Fondation qui porte son nom a également été cruciale pour moi. Défendre la liberté de la presse et les formes d’expression culturelles indépendantes dans notre région est un combat indispensable. Samir n’est plus là physiquement, mais il m’accompagne sur ce chemin jour après jour.

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  1. Samir Kassir est l’auteur de plusieurs ouvrages:

2 juin 2005, assassinat de Samir Kassir  | Samir Kassir, Gisèle Khoury, Farouk Mardam Bey, Courrier de l’Atlas, Actes SudAvec Farouk Mardam Bey, Itinéraires de Paris à Jérusalem: la France et le conflit israélo-arabe, tome 1(1917-1958), et Tome 2 (1958-1991), Les livres de la Revue d'études palestiniennes, Paris, 1992 et 1993.

La guerre du Liban. De la dissension nationale au conflit régional (1975-1982), Paris, Karthala/Cermoc, 1994.

Histoire de Beyrouth, Paris, Fayard, 2003.

Considérations sur le malheur arabe, Arles, Actes Sud, 2004.

Liban: un printemps inachevé, Arles, Actes Sud, 2006.

En 1995, Samir Kassir fonde « L’Orient-Express », un mensuel irrévérencieux qu’il dirige jusqu’en 1998.

 

 

 


 

Nathalie Galesne

* Article publié dans le n°93 du Courrier de l’Atlas, juin 2015