Travailler avec dignité | Ebticar, Beyrouth, Chatila, réfugiés syriens, Basmeh e Zeitouneh, Homs, Damas, Daara, camps de réfugiés, UNHCR
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Ella Wind   

À Beyrouth, près du camps de réfugiés de Chatila, où plus de neuf mille Palestiniens côtoient désormais des centaines de Syriens, un atelier de couture et de broderie aide les femmes à retrouver une dignité dans le travail. Une communauté au féminin, créée par de jeunes syriennes exilées, pour encourager la créativité et la solidarité. 

Par les barreaux de la fenêtre on aperçoit à perte de vue des édifices de béton vierge entassés les uns sur les autres. Avec aussi peu d'espace même les toits sont pleins à craquer. Certains sont recouverts de pneus, d'autres de vieilles fringues, de meubles abandonnés ou de matériaux de construction, qui attendent l'éventuelle construction d'un étage supérieur à partir des tiges d'acier rouillé qui dépassent des quatre coin de la bâtisse. De grandes affiches déteintes par le soleil commémorent les palestiniens tombés au combat et jettent un peu d'ombre ça et là. Partout des fils électriques entremêlés pendent des immeubles, au hasard, sur la route et ses panneaux.

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Dans la pièce, l'ambiance est tout aussi chaotique mais bien plus accueillante. L'atelier tient tout juste dans un petit espace, mais il ne manque rien. Entre le bruissement de la machine à coudre et les cris des enfants, quelques femmes papotent avec des accents venus de différentes régions de Syrie - Daara, Damas, Homs. Assises sur des coussins confortables le long des parois, toutes sont absorbées par leur coupon de tissu, formant un cercle autour d'un amas central de fils et d'étoffes.

Ce petit atelier de broderie donne sur le camp de Chatila, tristement célèbre pour l'atrocité du massacre des réfugiés palestiniens perpétré en septembre 1982 par le parti libanais Kataeb, soutenu par Israël. Situé dans la périphérie sud de Beyrouth, le camp accueille 9.842 réfugiés palestiniens. Avec son petit kilomètre carré de superficie, le camp a la même densité que population que New-York, et le développement très approximatif de ses infrastructures est entièrement géré par un réseau d'ONG et d'agences de l'ONU.

Au cours des trois dernières années, plus d'un million de réfugiés syriens ont été enregistrés au Liban : un nombre considérable en proportion à la population de ce pays d'accueil qui en 2011, avant la guerre, comptait seulement 4.5 millions d'habitants. D'ailleurs, ces chiffres ne tiennent pas compte de tous les syriens qui résident dans le pays de manière informelle et qui ne font pas partie du million de réfugiés syriens enregistrés à l'UNHCR. Et si aujourd'hui un nombre toujours plus grands de réfugiés syriens s'installent dans les camps palestiniens, c'est parce que le gouvernement libanais n'entend pas construire de nouveaux camps et soulager ainsi la crise du logement qui affecte le pays.

Parmi les syriens rétifs à l'enregistrement on trouve beaucoup de jeunes qualifiés des classes moyennes qui arrivent tant bien que mal à subvenir à leurs besoins. Toutefois, la plupart est pauvre et vit dans une grande précarité. Les causes : saturation et discrimination du marché du travail libanais. Ainsi, nombreux sont les jeunes qui étaient autrefois impliqués dans la société civile de leur pays d'origines, et qui sont à présent frustrés par leur condition d'exil et par l'absence de débouchés.

Frustration et volonté de répondre aux besoins urgents des réfugiés, sont à l'origine de nombreux projets autogérés qui viennent en aide aux communautés syriennes de la région. Reem, qui coordonne le projet Basmeh e Zeitouneh dans le camp de Chatila à Beyrouth, souligne l'importance de ces activités locales qui, contrairement à certaines ONG internationales, sont souvent plus à même d'aider les réfugiés.

Travailler avec dignité | Ebticar, Beyrouth, Chatila, réfugiés syriens, Basmeh e Zeitouneh, Homs, Damas, Daara, camps de réfugiés, UNHCRJeune architecte d'un village près de la frontière, Reem est arrivée au Liban il y a environ un an. Après des mois de clandestinité en Syrie, se sachant recherchée par le régime d'Assad, elle décide de s'installer à Beyrouth. Avant de quitter son pays natal, elle était activement impliquée dans l'organisation de manifestations, de groupes de débat et dans un journal interdit qui suivait de près la révolte qui grondait dans tout le pays. Avec d'autres jeunes réfugiés syriens dans la même situation qu’elle, elle arpente les camps pour se faire une idée du nombre de Syriens qui y vivent. "Au début, dit Reem, il n'y avait aucune organisation, on a juste rempli des sacs de vivres, une cinquantaine plein à craquer, et on est allés les distribuer à Chatila". En un rien de temps, le groupe met sur pied un cabinet médical, servant aussi à récolter des fonds pour les opérations plus urgentes. "L'UNHCR, explique Reem, paye déjà 70% du prix des opérations. Mais rien que les 30% qui restent à payer représentent souvent une somme considérable pour les réfugiés des camps. Nombreux sont ceux qui n'ont eu aucun suivi médical pendant des années".

Un de ses amis, un jeune médecin syrien qui vit au Royaume-Uni, a accepté d'aller dans les camps pendant dix jours pour visiter les réfugiés chez eux. "Au cours de ces visites médicales à domicile on s'est rendu compte que les femmes souffraient beaucoup, et que personne s'en était vraiment rendu compte parce que leur douleur n'était pas apparente". Tente par tente, maison par maison, ils ont rencontré de jeunes veuves à peine arrivées à Chatila avec de nombreux enfants en bas âge. "Le plus souvent ces femmes ont vécu toute leur vie dans les villes syriennes où elles sont nées, et d'un jour à l'autre elles se retrouvent dans des maisons en ruine au beau milieu d'un camp de réfugié à Beyrouth. Beaucoup d'entre elles sont à ce point terrorisées qu'elles refusent de sortir de chez elles pendant des semaines, si ce n'est par nécessité extrême. Après avoir écouté leurs récits, il est difficile de ne pas comprendre leur attitude. Le regard dans le vague, une femme m'a raconté qu’à son arrivée au camp son fils était mort foudroyé par une décharge électrique au contact d'un des nombreux fils qui pendent dans la rue."

C'est en gardant à l'esprit cette situation, qu'en mai 2013 l'atelier Basmeh e Zeitouneh a vu le jour. Huit femmes venant des camps aux alentours ont reçu une formation de couture et de broderie qui leur a permis de produire des écharpes, des sacs et d'autres petits objets. Le bénéfice généré par la vente de leur production leur revient intégralement. "Les dépenses liées à l'école, aux médicaments, aux visites de contrôle, sont couvertes par d'autres sources de financement, explique Reem. Mais l'argent des ventes leur appartient. La plupart de ces femmes n'avaient jamais travaillé, et aucune d'entre elles n'avaient jamais fait de broderie." Basmeh e Zeitouneh assure une formation ex-nihilo aux nouvelles arrivantes. Même s'il y a un petit revenu pour ces femmes, il s'agit d'un effet collatéral par rapport à l'objectif essentiellement social du projet.

 

Les femmes syriennes de Chatila ont tissé une communauté

Reem se rappelle du changement d’attitude chemin faisant de ces travailleuses : "La plupart des femmes n'a pas compris tout de suite l'importance de venir travailler à l'atelier. Au début, elles nous demandaient souvent si elles pouvaient emmener le nécessaire pour travailler chez elles. Mais avec le temps, toujours plus de femmes sont restées travailler à l'atelier, et ont construit grâce au travail collectif une petite communauté". Quand je suis allée poser quelques questions aux brodeuses sur leurs histoires et sur leur travail de couture, elles discutaient aux quatre coins de la pièce tout en m'invitant à parler avec la femme qui avait les histoires les plus captivantes, ou avec celle qui avait réalisé la broderie la plus créative, ou bien avec celle qui est la moins timide avec les étrangers ; se taquinant réciproquement et s'encourageant l'une l'autre à raconter leurs vies, il était évident qu'il y avait une complicité entre elles.

À l'origine, les Syriens qui ont monté le projet Basmeh e Zeitouneh avaient imaginé quelque chose de plus vaste. Mais très vite, ils se sont rendus compte qu'il était plus important de répondre aux besoins essentiels qui naissent dans une situation aussi extrême. "Il y a beaucoup de choses que les grandes ONG internationales ne peuvent pas faire. Elles peuvent fournir de l'argent, des produits de première nécessité, mais seuls des réfugiés syriens, comme nous, peuvent créer un rapport direct et solidaire entre réfugiés du camp de Chatila". En construisant cet espace commun destiné aux femmes, Reem et ses amis ont compris qu'ils pouvaient apporter une aide plus efficace et moins coûteuse. Aujourd'hui, l'organisation peut se vanter d'avoir mis en place une maison-école de plusieurs étages pour aider les enfants syriens à combler leur retard, notamment en français et en anglais. Basmeh e Zeitouneh a aussi restauré de nombreuses habitations de réfugiés syriens dans plusieurs camps. Une des conséquences directes de cette intervention a été l’augmentation du prix de construction des propriétaires terriens palestiniens, ce qui a permis d'apaiser les tensions croissantes entre les deux communautés. Basmeh e Zeitouneh poursuit donc son expansion. Les travailleuses parlent à présent d'élargir leurs projets au jardinage et à l'agriculture.

Pour les femmes de l'atelier, la broderie c'est d'abord et avant tout "travailler avec dignité". Elles disent qu'elles "reprennent le contrôle" sur leur vie en gérant toutes seules leur temps et en se consacrant à la création de nouveaux réseaux d'entraide. "Franchement, ce n'est pas seulement une question d'argent", me dit Nour*, une cinquantenaire arrivée de la campagne de Homs il y a plus d'un an. "Le travail allège un peu le coût de la vie, car les ONG ne peuvent plus verser les mêmes sommes qu'avant au vu de l'arrivée massive d'autres syriens dans les camps. Mais moi j'aime venir ici, j'aime papoter avec mon amie Sarah, j'aime créer quelque chose". Sarah*, qui a quitté Idlib il y a trois ans, après la mort de son mari et de son frère, est en train de finir une broderie aux formes complexes. "Quand je suis arrivée ici, jamais j'aurais pu réaliser une telle chose. Nous avons appris la broderie grâce à des dessins palestiniens, leurs techniques de broderie sont très célèbres. On a d'abord essayé de les copier, mais en améliorant notre technique on devient tout aussi créatives. Je sais maintenant comment reproduire fidèlement les motifs que j'imagine".

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Il n'y a pas que ces femmes qui ont l'impression de reprendre le contrôle de leur vie ; tous les syriens qui s'occupent de la partie administrative du projet ont le même sentiment. Malgré la sécurité d'avoir un diplôme universitaire, beaucoup doivent affronter un grand nombre d'obstacles juridiques, économiques et sociaux, devenus monnaie courante pour tous les réfugiés du monde.

Plus de trois millions de syriens, c'est-à-dire un septième de la population syrienne, sont aujourd'hui enregistrés comme réfugiés, mais beaucoup d'autres vivent en exil sans figurer sur aucune liste. Comme les palestiniens quittant leurs maisons les clés en poche, ou les irakiens arrivés à Damas en 2003, bon nombre de syriens pensaient qu'il s'agissait d'un voyage temporaire, quelques mois tout au plus, peut-être un an, jusqu'à "la fin des hostilités". Sarah est toujours en contact avec ses parents restés à Idlib qui la tiennent au courant de la situation. "Mon mari a été tué par des inconnus, ne sachant pas si nos vies étaient elles aussi menacées, nous sommes partis dans le doute. Puis mes cousins m'ont informé du début des bombardements. Aujourd'hui il n'y a plus de bombes, mais il y a beaucoup d'enlèvements contre rançon. Dieu seul sait quand tout cela finira".

Trois ans après le début du conflit en Syrie, sans espoir d'une solution à court terme, bon nombre de réfugiés se sont résignés à l'idée que leur exil ne durera pas que quelques mois, voire quelques années, mais plutôt plusieurs décennies. Et pourtant, cette résignation ne semble pas être un tison de braise sur le point de s'éteindre, mais plutôt l'étincelle pour un nouveau départ, la possibilité pour certains de reconstruire leur vie à l'étranger et de rentrer un jour en Syrie avec davantage à offrir que ce qu'ils y ont laissé.

 

*noms inventés

 


 

Ella Wind

édition Laïla von Alvensleben et Ellie Swingewood