Réfugiés syriens au Liban, les oubliés de l’histoire | Réfugiés syriens, Rafic Hariri, soldats syriens, Bekaa, lapidation, Human Rights Watch, humiliation, ISIS
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Amira Abdelnour   

Réfugiés syriens au Liban, les oubliés de l’histoire | Réfugiés syriens, Rafic Hariri, soldats syriens, Bekaa, lapidation, Human Rights Watch, humiliation, ISIS


Réfugiés syriens au Liban, les oubliés de l’histoire | Réfugiés syriens, Rafic Hariri, soldats syriens, Bekaa, lapidation, Human Rights Watch, humiliation, ISISLe conflit entre les Syriens et les Libanais ne date pas d'aujourd'hui. Les Libanais ont beaucoup de raisons pour se méfier de leurs voisins proches depuis l'implication de l'armée syrienne dans la guerre du Liban, et la formation plus tard de la force de dissuasion à majorité syrienne qui avait pour mission de surveiller l'instauration de la paix. A cette époque douloureuse de l'histoire du Liban, les soldats syriens ont effectivement agi d'une façon arrogante, et l'interférence du régime syrien dans la politique intérieure libanaise depuis lors et jusqu'à maintenant se manifeste à tous les niveaux et exaspèrent les libanais. Cette présence imposée par la force des manigances politiques a cultivé un sentiment de rejet qui n'a pas cessé de se manifester d'une façon ou d'une autre. A plusieurs reprises, et en fonction de la politique intérieure, ce sentiment prenait la forme de mauvais traitement des citoyens syriens au passage des frontières, et est parvenu à se déclarer par des actes de violence individuelle surtout contre les ouvriers syriens. Certains de ces ouvriers ont été torturés dans leurs hameaux et lieux de travail à la sortie des troupes syriennes après l'assassinat de Rafic Hariri. Le prétexte qui revenait souvent sur les lèvres étaient que ces ouvriers prennent la place des Libanais et causent le chômage de ceux-ci. On oublie souvent qu'avant les Syriens, c'étaient des Egyptiens, des Soudanais ou des Somaliens qui travaillaient au Liban comme éboueurs, nettoyeurs de rues, concierges ou ouvriers dans les stations de service, c’est-à-dire là où les Libanais ne daignent pas travailler.

 

Puis il y a eu les événements tragiques de la Syrie en 2011. Fuyant le bombardement de leur quartiers ou villages, craignant le service militaire obligatoire dans un pays en guerre, ou fuyant la menace de prison et de torture, des centaines de milliers de réfugiés ont sillonné les chemins de la Jordanie, de la Turquie et du Liban. Le Liban était la destination la plus accessible puisque le passage des frontières se fait avec la carte d'identité et ne nécessite pas l'obtention très difficile d'un passeport. D'autre part, il était possible d'accéder illégalement au Liban en empruntant les chemins de l'Anti-Liban qui sépare les deux pays.

//Photo de camp de réfugiés syriens avec commentaire racistePhoto de camp de réfugiés syriens avec commentaire raciste

Plus d'un million de réfugiés syriens se trouvent actuellement au Liban, et ce chiffre alarmant ne cesse d'augmenter. Des camps ont été instaurés à la sauvette dans la Bekaa, et beaucoup de familles syriennes trouvaient refuge auprès de leurs parents libanais. Ils sont partout, les Syriens. Ils dorment sous les ponts, dans les jardins, dans les coins sombres des rues, et c'est surtout dans les quartiers populaires qu'il arrivent à vivre à 20 ou plus dans des chambres délabrées louées pourtant à des prix illogiques (de 400 à 1000 dollars par mois).

Mais les réfugiés démunis ne sont pas les seuls à « envahir » le Liban. Un bon nombre de familles syriennes de la classe moyenne ou de la haute bourgeoisie a quitté aussi la Syrie pour aller s'y installer. Ces gens aisés ont loué des appartements de luxe, ou se sont installés dans les résidences et suites remplissant les quartiers chics de Rauché, Verdun ou Hamra. La plupart ont pu sortir leur argent de la Syrie pour les placer dans les banques libanaises. Habitués au luxe ou cherchant un peu de distraction après les jours de tension vécus en Syrie, ils remplissent les restaurants et les cafés. Dans un pays ouvert au tourisme et qui souffre des restrictions de voyage au Liban imposées par les pays du Golf ou de l'Europe à leurs citoyens, cette situation aurait pu être idéale, car dynamisant le secteur touristique paralysé. Mais les sondages d'opinion faits auprès des citoyens libanais ont révélé une attitude très négative, voire même agressive: les Syriens font augmenter les prix des loyers, ils provoquent les embouteillages, ils sont la cause du chômage, de la pollution, de la pénurie en eau, etc. La compassion avec les pauvres syriens soulevés contre le régime ennemi des libanais s'est graduellement dissipée pour faire place à une véritable attitude chauviniste qui s'est manifestée par des reportages à la télévision, des articles haineux dans les journaux, et par des postes racistes sur Facebook, sinon, comment justifier, entre autre, ce qu'a écrit une journaliste sur sa page Facebook à propos de la tempête Alexa qui s'est abattue sur les tantes des réfugiés en 2013?: ''Que dieu leur en donne plus. Je me réjouis infiniment de ce qui leur arrive. Celui qui veut me donner des leçons d'humanité doit fermer sa gueule car ils le méritent, ces traitres''.

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Un quotidien de renommé publie un jour la photo d'un chameau qui trotte dans les rues de la capitale avec une manchette qui annonce: ''Parmi les conséquences de la migration syrienne au Liban: un chameau devant le palais de l'UNESCO!''. La photo a suscité des réactions vives et un appel au boycottage du journal a été lancé par des intellectuels syriens habitués à y publier leurs articles. Peu importe l'explication donné par un journaliste qui a écrit le lendemain que ce chameau appartient en effet à un Beyrouthin, cette photo avec le commentaire montraient à quel point sont forts les préjugés contre les syriens considérés comme des primitifs, des sauvages incultes qui souillent le sol du pays de la culture et de la civilisation!

Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Des responsables politiques du premier rang sont allés jusqu'à réclamer que les réfugiés soient mis dans des bus et ramenés de force en Syrie. Qu'ils risquent leur vie au retour n'est pas le problème des Libanais.

En effet, ce n'est pas le problème des Libanais si les Syriens ont leur pays martyrisé, leurs quartiers détruits, leurs maisons bombardées, leurs proches massacrés, leurs fils torturés à mort. Mais que peuvent faire ces derniers ? Pris en tenaille entre une dictature impitoyable et des groupes armés qui n'hésitent pas à crucifier, lapider, couper les mains et les têtes; fuyant la mort et les massacres, nombre de Syriens ne savent plus où aller. Ces oubliés de l'histoire et de la communauté internationale sont condamnés à affronter dans les pays de refuge des dangers incroyables : une nouvelle de quelques lignes dans le coin d'un journal libanais signale qu'un gamin syrien de 6 ans a été trouvé pendu à un arbre en face de son logis dans la région du Chouf! Un message clair aux Syriens?//Rapport H.R.W.Rapport H.R.W. Cette menace sauvage rappelle les horreurs du Ku Klux Clan en Amérique!! Et que dire aussi de la lapidation de plusieurs Syriens sous un pont de la capitale, les coups et les menaces proférés à des réfugiés dans toutes les régions du Liban, les banderoles géantes à l'entrée de presque tous les quartiers et régions interdisant la circulation de 6h du soir jusqu'à 6 heures du matin aux Syriens (parfois nommés avec plus de décence « étrangers »). Enfin que penser des affiches collées sur les murs ou des SMS envoyés à leurs portables leur donnant l'ordre de quitter les lieux dans un délai de 48 heures sous peine de châtiments. Ces tracts et SMS contenaient parfois aussi une interdiction aux parties politiques d'intervenir. Qui les a écrit, ces textes? Comment se sont-ils propagés partout en même temps ? Comment ces banderoles géantes et très visibles sont-elles affichées sans le consentement des municipalités et du gouvernement? Qu'a-t-on fait pour les interdire et interdire leurs effets? Rien! On a du mal à croire qu'aucune réaction officielle n'a eu lieu, même lorsqu'un jeune sculpteur syrien rentrant à 11 h du soir dans son quartier à Achrafieh s’est vu criblé de coups, et lorsqu'une femme a été arrachée de sa voiture et frappée avec ses deux fils au milieu de la rue dans la région de Bhamdoun? Une dizaine de cas similaires ont été documentés dans un rapport de Human Rights Watch connu pour son impartialité.

Ces actes qui trahissent une véritable discrimination raciale sont devenus flagrants après le kidnapping de soldats libanais par ISIS (Islamic State of Iraq and Syria). Une confusion fâcheuse entre les réfugiés syriens et ISIS est cultivée dans l'opinion publique libanaise qui refuse d'admettre que les Syriens sont eux aussi victimes de la folie meurtrière d'ISIS. Il est vrai que les membres de ces groupes armés se sont infiltrés au Liban par les deux régions frontalières chaudes de Tripoli et de Qalamoun sous prétexte de combattre les troupes de Hezbollah impliquées directement dans la guerre syrienne, mais il reste inadmissible de procéder à une campagne de punition aveugle et collective contre tous les réfugiés syriens, comme le prouve une photo publiée dans la presse qui montre l'armée libanaise alignant les réfugiés par terre, face au sol, avec les mains ligotés derrière le dos. Quelle ressemblance avec les actes sauvages perpétrés contre les civiles en Syrie par l'armée du régime?

//LIBAN: punition collective contre des réfugiés syriensLIBAN: punition collective contre des réfugiés syriens

Il faudrait signaler pourtant que des journalistes libanais ont écrit des articles dénonçant ces actes de barbarie. Des rassemblement de la société civile ont été faits pour soutenir les syriens, des commentaires sur les réseaux sociaux ont condamné ces actions terribles, mais cela reste secondaire devant l'étendue de la violence et la montée de la haine qui a rendu la vie de tous les Syriens au Liban un véritable enfer.

//Manifestation anti-racisteManifestation anti-raciste

Que peuvent-ils faire, ces pauvres Syriens sans échappatoire? Il ne leur reste que la mer, vaste à sillonner à la recherche d'un abri. Il ne leur reste que les bateaux de l'immigration clandestine qui rejettent dans la nuit des corps de femmes et d'enfants engloutis par les flots impitoyables.

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En attendant qu'ils crèvent les syriens! Qu'ils aillent mourir quelque part dans le monde. N'ont-ils pas crié dans leurs premières manifestations pacifiques: ''La mort plutôt que l'humiliation?'' Un jour viendra où leur tragédie sera écrite avec des lettres de feu et de sang, mais la terreur et la pitié qu'elle suscitera chez les spectateurs de demain ne leur servira plus à rien.

 


 

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28/10/2014