Nous, Libanais, sommes vite punis pour ce qu’on nous a récompensé d’avoir fait | Hassan Daoud
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Hassan Daoud   
 
Nous, Libanais, sommes vite punis pour ce qu’on nous a récompensé d’avoir fait | Hassan Daoud
Beyrouth (photo Babelmed)
Nous, libanais, avons toujours besoin qu’on nous rappelle les avantages de notre pays. Naguère, cet avantage tenait dans sa grandeur, d’après ce qu’ont soutenu certains romanciers arabes, qui se sont rencontrés au Caire il y a quelques semaines. Car, selon eux, il s’agit d’un peuple dont l’opposition a pu provoquer la chute d’un gouvernement indésirable (le chef de ce même gouvernement a été chargé de sa recomposition). Il arrive que d’autres trouvent que l’avantage de notre pays réside dans son caractère spacieux car les visiteurs arabes y trouvent ce dont ils ne cesseront jamais de rêver. Et il arrive encore que ce pays apparaisse comme celui de la séduction car tout ce qui s’y trouve semble à la fois à portée de main et inatteignable. «Ce n’est pas comme chez moi en Egypte, me dit un écrivain ami, où l’histoire semble empiler ses ères sur elle-même». Un autre m’a confié qu’il n’a pas connaissance qu’une chose ait changé dans son pays, ni même que quoique ce soit s’y soit produit. Peut-être voulait-il signifier que son pays avait une seule représentation dans son imaginaire. Contrairement à lui et aux autres, nous ne cherchons pas à fixer notre imaginaire sur une seule image. Nous n’aimons pas nous représenter une seule vision, une seule idée lorsque le mot «Liban» vient à être prononcé devant nous.
Mais nous avons toujours besoin que quelqu’un vienne de l’étranger nous dire comment est notre pays. Peut-être que la seule définition possible d’un pays se niche dans la formule brève, fragmentaire qui se contente d’une ou deux phrases. La définition brève présente au moins l’avantage d’être la plus rassurante car elle permet de connaître son pays. Et c’est cela même que nous n’avons pas pu réaliser chez nous. Les autres nous ont séduits, comme nous l’avons fait avec nous-mêmes, par cette différence que nous tentons de concrétiser en même temps que de connaître. Une différence dont la qualification ne présenterait pas un même portrait, un même profil auquel on aurait pu s’en tenir. Cela ressemble à ce qui se passe dans l’imaginaire de poètes, à la fleur de leurs ambitions. C’est pourquoi, soixante ans après avoir cru que nous vivions dans le pays «Du beau Phénix s’il meurt un soir /Le matin voit sa renaissance», nous nous voyons comme étonnés de cette tragédie optimiste dont le dénouement nous verrait habiter un pays dont le charme réside dans le danger de sa survie. Mais en même temps, nous nous collons à la terre, incapables de voler. Cette terre si ferme, si ancrée qu’elle n’a de cesse de nous rappeler que toute propension à l’imagination est une sorte de fragilité et de mollesse.
Mais faute de pouvoir s’envoler, nous sommes toujours les pionniers dans notre «milieu», qui, malgré sa pesanteur et l’attachement à son inertie, continue de nous demander de le faire. «Vous êtes un grand peuple» dirent en Egypte les romanciers venus de tous les pays arabes, parce que, selon eux, nous faisons toujours le premier pas et ils se promettent de faire vite le deuxième mais cela ne se produit jamais. Quelque chose les maintient là où ils sont et nous remet, peu de temps après, où nous étions, c’est-à-dire avant de mériter d’être un grand peuple.
Nous, Libanais, sommes vite punis pour ce qu’on nous a récompensé d’avoir fait | Hassan Daoud
Beyrouth, (photo Babelmed)
Ce en quoi nous semblions un grand peuple n’est que ce que nous aurions pu faire, ce que tous les autres pays du monde ont réalisé. Peut-être se sont-ils empressés de nous qualifier de grands alors que nous ne faisons que très peu de ce dont nous nous estimons capables, nous qui, faisant ou non le premier pas, en sommes récompensés, nous en voici vite punis. Nous, dont on dit que nous sommes des pionniers, sommes toujours contraints à dire que nous sommes les derniers. «Nous serons les derniers à conclure la paix avec Israël». Nous devrions plutôt dire que nous avons à faire le premier pas, nous qui n’avons pas à parler en notre nom puisqu’il y a souvent quelqu’un pour parler pour nous.
Nous sommes au cœur d’un paradoxe: nous devons ne rien faire de ce qui nous incombe. Les autres, nos amis, qui vivent dans des pays «où il ne se passe jamais rien» s’empressent d’investir dans le premier pas beaucoup plus qu’il n’en supporte. Ils estiment que ce que nous avons commencé, il y a un mois s’accomplira, et que, dans une seconde étape qui très probablement sera proche, eux-mêmes ou leurs pays en seront contaminés. «Nous espérons que surgisse chez nous un espace de libération, comme chez vous» m’a dit le romancier égyptien qui pense que l’histoire, qui est pesante dans son pays, ne l’est pas du tout au Liban. Le Liban n’est certes pas un pays où rien ne se produit; c’est un pays où tout arrive. C’est ainsi qu’aussitôt dans une situation nouvelle, nous sommes surpris le lendemain d’une autre nouveauté ou d’un retour en force d’une situation éculée que nous pensions définitivement dépassée par nos prédécesseurs …
Nous sommes tiraillés entre deux désirs. Ces désirs, ou alors ceux qui les portent, espèrent nous voir avancer pour nous applaudir alors que d’autres tiennent à nous maintenir là où nous sommes, en l’occurrence dans l’avant-garde (celle de la lutte contre Israël, par exemple) dont nous n’avons pu contaminer personne d’autre. Nous sommes ballottés, tiraillés entre ceux qui espèrent un changement (dans tous les pays arabes) et ceux qui n’en veulent pas; entre ceux qui veulent la lutte armée et ceux qui ne la veulent pas; entre cette majorité et l’autre ; entre les uns et les autres; entre la majorité et la minorité.
Peut-être est-ce une autre forme de leadership que l’affrontement entre les uns et les autres ait lieu ici puisque dans leurs pays appesantis par l’histoire, il ne se passe jamais rien. Nous ne disons pas que les rôles que nous devons assumer tout seuls sont trop nombreux pour nous: nous devons être les militants qui repoussent Israël et en même temps œuvrer d’arrache-pied pour que notre pays demeure vaste, beau et qu’il ne cesse de faire rêver ses visiteurs.
C’est une mêlée que nous ne pouvons supporter. Nous trouvons qu’elle nous asphyxie; nous en ressentons le même poids, la même régularité que les autres trouvent à leur histoire. Mais notre régularité est toujours frénétique car rien ne se produit: chaque pas en avant est un pas en arrière, alors que l’on nous applaudit de manière retentissante. Hassan Daoud
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