Graffitis à Sabra et Chatila | Jalel El Gharbi, Sabra et Chatila, Che Guevara, Arafat
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Jalel El Gharbi   
 
Graffitis à Sabra et Chatila | Jalel El Gharbi, Sabra et Chatila, Che Guevara, Arafat
A peine entré dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila à la périphérie de Beyrouth, je ressens le besoin d’une langue autre. Il me faut une syntaxe torturée, des phrases mutilées, une rhétorique et un lexique ourdis de silence, de colère et de colère silencieuse. A droite se trouve le charnier. Quelques inscriptions couleur sang sur un fond noir répondent au devoir de mémoire. Le 16 septembre 1982 plus d’un millier de civils palestiniens, chrétiens ou musulmans, tombent sous les serres de miliciens de la droite libanaise et de soldats israéliens: ils sont massacrés, torturés, lynchés, suppliciés, charcutés. Les tueurs sont des hommes de M. Elie Hobeika(3), qui deviendra par la suite ministre dans le gouvernement libanais et ils ont été entraînés, aguerris et équipés par M. Ariel Sharon, actuel Premier ministre d’Israël. Certains parmi les miliciens ont la nausée et se retirent. Les autres, pris dans l’engrenage du crime, continuent. Ils reprennent des forces en se servant dans les boutiques: pâtisserie et belles pommes libanaises, chantées jadis par Abu Nawas. Et le crime se poursuit associant sang et plaisir, rancœur et désir, celui d’en finir avec ces sous-hommes de Palestiniens. Femmes enceintes éventrés, gamines violées et hommes empalés. On m’a raconté qu’un milicien, boucher de son état, aurait conclu qu’il n’y avait pas de différence entre hommes et bêtes d’abattoir et qu’il suffisait de procéder de la même manière pour accéder aux abats. Les victimes sont toutes enterrées dans des sacs en plastique offerts par Tsahal. Et voilà vite remblayées les fosses communes.
A la suite du scandale que fut la découverte de ce charnier, les témoignages les plus incontestables vinrent en révéler l’ampleur. Jean Genet(2), l’un des premiers arrivés sur les lieux avec Leila Shahid l’actuelle déléguée de Palestine en France, témoignent de l’atrocité des faits. En Israël, la commission Itzhak Kahane(3), que personne ne peut accuser d’antisémitisme, conclut à la responsabilité personnelle de M. Ariel Sharon.
On ne sort pas indemne après avoir vu Sabra et Chatila. On en sort, tout au moins paranoïaque. Ce bon père de famille qui presse le pas pour que la baguette de pain de ses enfants ne refroidisse pas a peut-être tué. Et cet autre qui choisit scrupuleusement des pommes. Il y a surtout cet autre qui, ayant pris une poupée, s’inquiète de savoir de quelle couleur sera le papier cadeau. Ce n’est pas moi qui m’égare, la question demeure posée: qu’est-ce qui fait qu’un citoyen paisible se métamorphose en assassin, en insulte à l’humanité tout entière. Ou encore: qu’est-ce qui fait que l’humanité accepte que l’anathème soit jeté sur un peuple? Il n’y a pas de réponse. Il suffira de creuser la question. Et je constate que la poésie est encore possible après Deir Yassine (massacre commis contre les Palestiniens en 1948) et après Sabra et Chatila, comme si l’oubli était possible. Et pourtant la beauté de cette jeune Palestinienne qui entrouvre une fenêtre est encore possible. Serions-nous promis à l’oubli des laideurs?
La grande rue, celle qui menait à l’hôpital Gaza, prétend être aujourd’hui une rue commerçante. Que de petites échoppes où foisonnent des marchandises de toutes sortes venues des pays d’Asie. De la pacotille qui se vend très bon marché. La clientèle se recrute dans tout Beyrouth. Je me suis même laissé dire que certains miliciens ayant participé à la boucherie viennent s’approvisionner ici en électroménager made in Turquie, made in Taiwan ou made dieu seul sait où. Il y a aussi des marchands aux quatre saisons: étals disposés avec un art qui contraste avec l’insalubrité ambiante. Les Palestiniens, surtout les enfants, ont droit à ces produits: ils doivent seulement attendre la fin du marché pour aller fouiller dans les poubelles ou dans les décharges : joie de l’enfant qui a trouvé une poupée à laquelle il ne manque que la tête; joie de l’enfant qui a déniché une tomate bien fraîche et joie de la chèvre à se délecter d’une salade.

Quelques chèvres. Le bestiaire de Sabra et Chatila est à étudier. Quelques mulets, des rats, quelques chèvres, des rats, quelques chats et des rats. Aujourd’hui, le camp se vide. Les Palestiniens, interdits d’accès à plus de 70 professions ou métiers quittent le camp: Australie, Etats-Unis (quand ils le peuvent), pays scandinaves. Pour ne pas faciliter leur implantation définitive, la loi libanaise ne leur accorde ni le droit de travailler ni des papiers, ni eau, ni électricité, ni voierie. Des intellectuels libanais, des partis politiques, surtout le puissant Hezbollah, revendiquent des conditions plus humaines pour les réfugiés.
Il y a de moins en moins de Palestiniens à Sabra ou à Chatila. Une autre population aussi indigente tend à les remplacer: des Syriens, des Libanais pauvres, des Asiatiques… qui très vite prennent le faciès des hommes privés de lumière: il fait toujours sombre dans les rues des camps.
La misère prend un nouveau visage, celui d’une profusion de pacotille qui profite à de grands négociants ou trafiquants qui, eux, ne mettent jamais les pieds à Sabra. Impossible de savoir qui gère ce commerce.
Dans les «ruelles» du camp, je marche sous une immense toile d’araignée qui approvisionne les maisons en électricité. Ces maisons de la promiscuité, du surpeuplement n’ont pas toutes quatre murs et un toit. Nombre d’entre elles ont en guise de mur ou de toit des draps ou des couvertures ou des plaques de taule. Il y a ici des représentations des groupes politiques palestiniens, des marchands de légumes, un médecin et un centre culturel. Les jeunes qui fréquentent ce centre ont calligraphié des poèmes sur les murs. J’avoue que j’ai trouvé un plaisir tout aussi immense qu’indécent à lire ces textes, à voir ce portrait très réussi de Che Guevara, du cheikh Yassine, assassiné sur son fauteuil roulant à Ramallah, ou ce portrait de Arafat.
Le camp, cette preuve de la rémanence des crimes contre l’humanité, exhale une odeur d’égouts à ciel ouvert, près de certains étals de produits de «luxe», l’odeur écoeurante des parfums bon marché et des relents de crimes contre l’humanité. Je n’ai jamais mis les pieds à Auschwitz mais je suis sûr qu’il y règne la même odeur de crimes. Je me pose surtout cette question: comment nous – hommes et femmes – pouvons-nous admettre qu’il existe encore des apatrides? Un moment, je suis tiraillé entre ce désespoir foncier de l’humanité de l’homme et la foi qu’un peuple qui a donné autant d’artistes, de poètes (je pense surtout à Darwich), de victimes reviendra un jour chez lui sur les rivages d’Akka.



Jalel El Gharbi

[1] Elie Hobeika a été assassiné le 24 janvier 2002: «quelqu’un» avait intérêt à ce qu’il ne vînt pas témoigner à Bruxelles.
[2] Genet à Chatila, textes réunis par Jérôme Hankins, Babel, 1992
[3] Rapport de la commission Kahane, Stock, 1983