Le rassemblement des Libanais dans  le lieu du milieu. La Place des Martyrs redonne tout son sens à son nom. | Youssef Bazzi
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Youssef Bazzi   
 
Le rassemblement des Libanais dans  le lieu du milieu. La Place des Martyrs redonne tout son sens à son nom. | Youssef Bazzi
Place des Martyrs
L'Histoire, le plus souvent, ne visite que des lieux précis. C'est le cas de certaines villes maudites, d'une rue mythique, et certainement de quelques places publiques.
En ce sens, l'Histoire ne se fait au Liban que sur cette place au milieu de Beyrouth, y étalant ses destins, ses volontés et les événements les plus éloquents.
"La place du canon", née avec le lancement du Beyrouth contemporain, selon les plans ottomans, va vite changer de nom pour devenir "la place de la tour". Puis, les premiers combattants pour l'indépendance y furent pendus, à la conclusion de la période ottomane, et elle devint, en leur mémoire, "la Place des Martyrs". L'histoire de la Place des Martyrs depuis les années vingt jusqu'au milieu des années soixante-dix résume l'Histoire libanaise, son parcours social, politique et économique. Elle est le lieu exceptionnel où se rassemble la ville, centre de gravité qui a resserré les extrémités du Liban, afin que la structure géographique de l'Etat reste entière.
Avec l'explosion du modèle libanais en 1975 et la division de la société libanaise en forces centrifuges et en guerres, la Place, de nombril du pays, est devenue un fossé de séparation, une déchirure béante, un terrain vague mort, un lieu de destruction et de séparation. En ce sens également, elle est le lieu-symbole de la vie libanaise, un témoin géographique de l'Histoire du Liban.

Avec la fin des guerres qui se sont succédées au Liban, le retour à la place du centre-ville fut aussi mystérieux et ambigu que cette paix toujours imparfaite. A nouveau, la Place des Martyrs a traduit la situation libanaise à travers des actions claires et symboliques. Car avec l'appel à la "reconstruction" correspondant à la volonté d'oublier et de dépasser la mémoire, commencera l'histoire des bulldozers qui vont entièrement dégager les monuments historiques en ruine, troués par les balles et les obus de la guerre. Un parcours douloureux de destruction qui a fait de la place un terrain vague, un lieu plat et abandonné.
Malgré la volonté fougueuse de reconstruction et la mobilisation, engendrée par le projet, de faire renaître le centre ville comme étape essentielle vers un "Liban nouveau" et comme le modèle architectural de la constitution de la seconde République, la place est restée un terrain de confusion. Une fois de plus, elle a été la traduction visible, offerte aux regards, de la confusion et de l'hésitation régnant sur la vie commune et l'indépendance, ainsi que sur le devenir de l'entité libanaise nouvellement instituée par les Accords de Taef. La place, vide, restera le symbole du dysfonctionnement structurel de l'Etat et de la confusion dominant une société libanaise qui a encore du mal à se remettre.

Les responsables de la reconstruction n'ont pas eu de mal à rebâtir un centre-ville luxueux et élégant (on peut en parler comme d'un monument architectural), à l’exception notable de l'immense place, qui est restée telle quelle, terrain plat de séparation; son vide étrange inspirait la crainte, comme si elle se refusait à la reconstruction. La problématique de la Place des Martyrs constituait un indice important des vides inquiétants de la politique et la société libanaise.
Le débat silencieux et les sourdes divergences autour du devenir de la place et de la manière de la reconstruire montraient que l'impuissance architecturale était, en fait, l'expression d'une profonde impuissance politique à décider de la façade de la ville-capitale et de la nouvelle profession de foi de la République.

Prenons par exemple la stèle des martyrs, objet d’amères polémiques quant à sa restauration, et qui a dû attendre longtemps avant qu'un consensus se dégage. Selon certains points de vue, il fallait en effet s'en débarrasser à jamais. Selon d'autres il fallait la rénover complètement et la placer ailleurs, non plus au milieu de la place, mais sur l'un de ses côtés ou à un autre endroit. Il a été finalement décidé qu’elle serait restaurée en conservant les empreintes de la guerre et replacée au milieu de la place, afin de devenir le témoin commémoratif et esthétique des histoires qu’elle a pu accueillir.
Mais, le débat ne s’est pas clos ainsi, il fallut ensuite décider quand et comment la stèle reviendrait sur la place et qui en ferait l’inauguration officielle. Le conflit sourd, larvé mais vif entre le président de la République Emile Lahhoud et le premier ministre martyr Rafiq Al Hariri à ce sujet n'a échappé à personne. Qui allait présider les cérémonies de retour et d'inauguration de la statue? Tous deux réalisaient la force symbolique et politique d’une telle cérémonie. Celui qui la présiderait deviendrait, de manière évidente et pour tous, le détenteur du pouvoir.
Ce conflit autour de la Place des Martyrs et de sa stèle a dévoilé une fois de plus la maladie de la Seconde République, les défauts de ses équilibres et la faiblesse criante de ses initiatives ou de son manque d'initiative.
On peut juger que l'auteur du projet de reconstruction, le nouveau "père spirituel" du centre de Beyrouth- c'est-à-dire Al Hariri- avait le droit moral et politique de remettre la stèle des martyrs à sa place. Pourtant une nuit, à l'insu de tout le monde, eu lieu l'opération de "kidnapping" de la stèle pour permettre à la Présidence de la République de présider la cérémonie.
Ainsi, la Place et ses monuments sont, à nouveau, les témoins symboliques de l'emprisonnement et du kidnapping dont souffre le pays ; une situation qui perdure et dont la solution est à chaque fois , de façon inacceptable, reportée.
L'Histoire, semble-t-il, tenait à imposer son amère poétique, tenait, par amour des paradoxes, à réoccuper cette Place.

Et puis soudain, ce lieu qui était devenu vide et confus, qui avait perdu toute force d'expression, sans fonction aucune, soudain, ce lieu était de retour, toute l'énergie symbolique y explosa en une fois, lui insufflant une immense charge de sens et de significations : le jour, horrible, de l'assassinat de Rafiq Al Hariri.
Tout de suite après, et pour la première fois depuis la guerre, les libanais, tous ensembles, se sont retrouvés là-bas, au centre-ville, Place de Martyrs, pour les funérailles nationales d'un nouveau martyr de l'indépendance. Les habitants d'Ashrafiyya, de Dawra, de Bourdj Hamoud, de Saifi, de Gemayzé, les habitants d'al Bashoura, d'al Basta, d'al Mazraa, de Ras Beyrouth, sont venus de tout Beyrouth, et puis sont arrivés ceux de tout le Liban. Un public de citoyens.

C'était un mélange d'habitants, de classes, de grades, de professions, de goûts et d'appartenances différentes. Dans leur manque d’homogénéité et leurs couleurs différentes, ils formaient une foule à l’opposée de celles des manifestations bien rangées auxquelles on s'était habitués, ces manifestations où tout était uniforme: les têtes, les vêtements, l'appartenance, la couleur, la voix. Il s’agissait d’une foule totalement différente de celles des rassemblements sectaires organisés et disciplinés, suivant une même mesure et un même slogan.
La foule soudain rassemblée Place des Martyrs semblait simplement une réunion de citoyens. Caméras et témoins l’ont notés en même temps. Il est rare que médecins, ouvriers d'usine, commerçants, artisans, fonctionnaires, directeurs d'entreprises, femmes au foyer, étudiants, hommes politiques, jeunes filles, intellectuels, jeunes et vieux se retrouvent spontanément, dans un élan de solidarité, marchent ensemble et forment une foule que l'on peut qualifier d'élégante et de civilisée malgré la tristesse et la colère qui planaient sur la scène.

Ainsi, très vite et de façon inattendue, la Place des Martyrs a, à nouveau, dégagé une puissance symbolique et a retrouvé sa fonction oubliée: un lieu de rencontre et de communication. Pendant un moment, elle n'était plus un lieu de séparation ni de vide béant. Elle avait gagné de nouveaux monuments intégrés aux précédents, dont les références historiques cohabitaient en toute harmonie. A l'époque où elle fut construite, la mosquée apparaissait comme un énorme bloc repoussant, un intrus dans l'harmonie architecturale qui l'entourait, contrairement aux anciennes mosquées du centre-ville commercial, de tailles modestes, merveilleusement en harmonie avec l'environnement architectural général. De façon soudaine, cette mosquée était devenue familière. Elle était devenue un lieu de rencontre pas seulement pour les croyants, mais aussi pour la foule de toutes confessions confondues, comme un havre de paix.

Le mausolée du martyr Al Hariri et de ses compagnons dans la cour attenante à la mosquée s'est transformé en lieu saint et lieu de pèlerinage pour tous les Libanais. C'est devenu un lieu de rencontre désolant pour exprimer la tristesse et la colère, un lieu d'expression politique, de masse et public. Ce lit de la mort est devenu un symbole du calvaire libanais, un signe de l'unité de l'ensemble de la société libanaise autour d'attentes et d'expressions dans un moment comme il y en a peu au Liban.
Le nouveau lieu saint a donné à la Place des Martyrs un élément de crédibilité en plus, y ajoutant les nouveaux martyrs d’une nouvelle indépendance qui reste à obtenir.
Les coutumes propres à la visite des mausolées –chanter l'hymne national, faire flotter le drapeau libanais, allumer des bougies, poser des fleurs et des couronnes d'épines, écrire des requêtes- ont étendu la place au-delà de sa taille réelle, battant au pouls des sentiments, rassemblant les expressions et les impressions dans un discours politique de masse libanais. En ce sens, la place est cohérente avec sa fonction historique, lier le Liban tout entier, la capitale toute entière en une même représentation.
Nous avions jugé la stèle des martyrs elle-même, à son retour, moins puissante que nous l'imaginions, moins impressionnante que le souvenir que nous en avions gardé d'avant la guerre, ou que les photos souvenirs. A son retour elle semblait chétive, sans influence, ne dégageant aucune de ces impressions que nous lui avions toujours attribuées.
Sa nouvelle présence prêtait à confusion, poussait à l'indifférence. La nouvelle conception de tout l'environnement tendait presque à l'étouffer, à la cacher. Quand nous passions par là, nous trouvions que l'imposant sapin de Noël illuminé avait plus de présence qu'elle.

Le fameux jour du rassemblement et les jours suivants, la statue est réapparue comme si elle était soudain sortie de terre. Elle était devenue le point de rencontre des jeunes, des manifestants, des porteurs de banderoles, des orateurs qui gravissaient son estrade. Décorée de drapeaux libanais, d'insignes noirs et de graffitis, la stèle était dans un état d'expressivité permanent avec ses signes d'origine qui se rassemblaient en elle, comme une statue porteuse de la torche ou comme la statue du martyr. Elle gagnait ainsi une énergie expressive dont la fonction est devenue politique et culturelle.

En ce sens également, la stèle des martyrs est revenue et a mérité son appellation, faisant le lien entre son passé coupé de la mémoire et un présent en pleine formation.
L'image de la Place des Martyrs se précise ainsi comme une place de l'Histoire du Liban tout au long du vingtième siècle et au début du vingt et unième siècle. Youssef Bazzi
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