Difficile de rassembler tout le monde | Hasan Daoud
Difficile de rassembler tout le monde Imprimer
Hasan Daoud   
  Difficile de rassembler tout le monde | Hasan Daoud Je ne sais pas si ce que m'a rapporté Afaf est vrai; elle me parlait d'une amie qui lui avait annoncé, le jour des funérailles de Rafiq Al Hariri et ses compagnons, qu'elle avait décidé de quitter la banlieue (où la majorité écrasante est chiite). "Nous sommes loin", avait dit cette amie qui trouvait que les images tournées si près et passées en direct sur les chaînes de télévision semblaient se dérouler dans un autre pays. La banlieue vivait un jour ordinaire, ou presque, alors qu'à l'extérieur il y avait cette tristesse mêlée de colère, provoquée par l'événement énorme qui avait rassemblé le Liban tout entier ainsi que toutes ses confessions dans une même manifestation. Ce qui se passait là-bas, dans la banlieue, était totalement différent de ce qui se passait ici, à Beyrouth. C'était deux parcours contradictoires, qui le devenaient de plus en plus au fil des jours qui ont suivi l'assassinat de Rafiq Al Hariri. Car, même si les festivités pour Achoura ont lieu chaque année, le public de la banlieue fêtant Achoura semblait maintenant faire face, voire s'opposer, au public des funérailles d'Al Hariri.
Ce sont deux lieux séparés, même si seule une rue les sépare, la rue qui constitue la frontière entre la "banlieue" et "Beyrouth". L'ambiance dans les deux lieux est différente et ce qui se passe dans l'un est différent de ce qui se passe dans l'autre. Pendant les années de l'action politique "nationaliste", la période des partis juste avant et juste après le début de la guerre, les événements rassemblaient tout le monde dans un même lieu, les pro et les contre, autour des idées, des chansons, des manifestations, etc. Aujourd'hui ce n'est plus comme ça. Pour distinguer la différence entre les deux lieux, il n'est pas besoin de les observer très longtemps. La scène en elle-même, la scène des hommes organisés de manière à constituer un bloc homogène tandis qu'ils écoutent le discours de M.Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, est différente de la scène des funérailles de Hariri qui rassemblait des individus disparates, hommes et femmes, jeunes et vieux, unis dans la diversité, étendant les frontières de leur manifestation au-delà des rues dans lesquelles ils marchaient vers les balcons au dessus d'eux, d'où des gens portant le deuil jetaient du riz sur les manifestants.
Aucun incident n'a entaché cette marche des funérailles de Hariri. Plus qu'à une bonne organisation, cela est du à une tendance conciliante sans doute imposée par la nature de l'événement. Sans doute fallait-il aussi étouffer la colère pour de nombreuses raisons, entre autres que la marche des funérailles devait se protéger elle-même, elle qui rassemblait des gens différents qui n'avaient pas l'habitude de ce genre de protestation publique. Là-bas, dans la banlieue, l'ambiance était différente. Là-bas, la distance qui séparait les hommes les uns des autres –quelques centimètres- était toujours la même, afin que la foule dégage une impression à la fois de puissance et d'organisation. Cette puissance et cette organisation semblent être devenues maintenant un signe d'un trop plein d'énergie, ou un signe de préparation au combat que les spectateurs de télévision libanais n'ont plus spontanément tendance à traduire en terme d'opérations de combat sur la frontière avec Israël. Le rythme de ces opérations s'est calmé au point que les gens se demandent si cela vaut encore la peine de garder le même niveau de mobilisation. Il ne s'agit pas de la mobilisation de combat, mais de la mobilisation sociale dont l'un des prix est de garder la banlieue dans cet état de différence. La résistance a obtenu une victoire sans précédent contre Israël il y a cinq ans et ce moment-là, ce moment de fête, n'aurait pas dû être interrompu par le questionnement sur la nécessité que les résistants gardent leurs armes. C'était un moment historique et il aurait fallu tout faire pour préserver ce climax au lieu d'œuvrer à garder en place la force qui avait réalisé ce moment, à la recherche d'une justification pour garder le même niveau de mobilisation.
Aujourd'hui, les Libanais, à l'exception des hommes gagnés à cette force, pensent que l'annonce permanente que nous sommes dans une phase de confrontation et de combat ne va plus de soi. "Les fermes de Chabaa?". Elles ne constituent plus un prétexte suffisant selon eux d'autant que ceux qui appellent à la pérennisation du combat pour leur libération ne désirent pas eux-mêmes lever l'ambiguïté autour de ces fermes, à savoir si elles sont libanaises ou pas. Il ne va plus de soi que le discours de la guerre doit dominer et faire flotter haut ses bannières, sauf si l'amour du combat est un but ou un "honneur" en soi, comme le pensaient nos ancêtres quand ils écrivaient des poèmes les glorifiant en tant que guerriers, même dans les moments où la tendance était à la paix.
L'ambiance dans la banlieue était différente de celle de Beyrouth le jour des funérailles d'Al Hariri. Comme si l'écho de l'énorme événement n'y était parvenu qu'étouffé alors qu'au moment même il était retentissant dans les zones les plus éloignées du Liban. Plus même, l'événement retentissant avait rassemblé dans les mêmes manifestations ceux qui ne s'étaient pas retrouvés depuis des années, voire des décennies, autour d'un même objectif ou à l'occasion d'une même catastrophe. Lors de cette marche, une seule partie était absente et ne participait pas à cette unanimité, qui même conjoncturelle ou trompeuse, conservait quand même le noyau de quelque chose de vrai. Le Liban serait apparu entier si ce n'est l'absence des deux partis chiites, Hezbollah et Amal. Aiguillés par une peur qui s'est enracinée dans nos esprits à tous, les participants aux funérailles ont choisi, parmi les différentes explications possibles de cette absence, les plus dangereuses, et les ont poussées jusqu'au bout. Nous avons affirmé, nous qui appartenons à la confession chiite absente, que le Hezbollah et le mouvement Amal ont eu tort de ne pas participer avec les Libanais à leur initiative du "tous ensemble" (le parti et le mouvement n'ont pas rectifié cette erreur lors de la manifestation partie du lieu du crime une semaine plus tard).
Lorsqu'un jeune imprudent a voulu exprimer son indignation face à cette absence, sortant de la marche des funérailles en direction d'une affiche de Mousa al Sadr, nous avons senti, même s'il a immédiatement été freiné par ceux qui se trouvaient à cet endroit là des funérailles, que le danger pouvait venir de jeunes comme celui-là. Nous savons d'expérience que ces jeunes imprudents peuvent repousser les gens raisonnables comme les milices ont fait de nous des victimes et des spectateurs pendant la guerre. J'étais présent à cet endroit-là de la marche. J'aurais dû intervenir comme les autres et retenir ce jeune; mais je me suis dit: "Pas toi. Car si j'interviens, moi le chiite, ça sera immédiatement mal interprété".
Les nombreux chiites qui ont participé aux funérailles et ont partagé les sentiments de tristesse et d'indignation qui les ont accompagnées étaient ici et ils auraient dû faire quelque chose de plus pour prouver qu'ils étaient là. Ils avaient besoin, par exemple, de voir les drapeaux de l'un des deux partis de leur confession pour ne pas se retrouver dans cette situation embarrassante où on les voyait là-bas tandis qu'ils étaient ici.
Il aurait fallu voir flotter les drapeaux des deux partis les plus importants, car il est difficile de voir s'élever des drapeaux alternatifs, levés par ceux qui n'appartiennent pas à ces partis et qui resteront des éléments dispersés même s'ils sont nombreux. La vie restera difficile et sans espoir tant que toute sortie en dehors des confessions du Liban continuera à placer les "sortants" dans la situation gênante d'éléments dispersés. Même le drapeau libanais ne flotte pas souvent au dessus d'eux tant que ceux qui l'élèvent semblent à chaque fois à peine découvrir son existence. Hasan Daoud
mots-clés: